Français
Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 18 - septembre 2013 (pages 11 à 13)
Vign_1945_Nature_morte_a_la_Fenetre

   
     Essai à propos
               d'interprétation


par Jean-Louis Gautreau


                   " Il n'est en art qu'une chose qui vaille : 
                     celle qu'on ne peut expliquer. " 

                                                   Georges Braque



Nature morte à la fenêtre (1945)
huile sur toile, 0,92 x 0,73 m




                         [ NDLR : Les réflexions qui figurent dans cet article ne représentent
                        qu’un avis personnel que d’aucuns pourraient contester ou modérer.]


En feuilletant mes archives, mal classées, j’ai retrouvé une feuille datée du 17 juin 1995, sur laquelle j’avais noté une anecdote amusante.

Au CAC d’Orléans (ex Centre d’Art Contemporain), je rencontre Alain Papet, qui était alors chargé de l'organisation des expositions d'artistes contemporains. Il me fait connaître un professeur de la faculté d’Orléans, et ce dernier m’interroge sur une peinture de Roger Toulouse datée de 1945, reproduite en couverture de la revue municipale. Il s’agit de la Nature morte à la Fenêtre.

Parmi les objets figurant sur cette toile, l’un de ses étudiants aurait cru reconnaître une pipe à eau pour fumer le haschich (on trouve ce genre de pipe au Népal), et un instrument pour couper les barrettes de shit. Je m'empressai de réfuter cette interprétation évidemment parfaitement erronée ; l’instrument en forme de sabre, sous le bol, n’est qu’une partie du bord de la table ; quant à la prétendue pipe à eau, il ne s’agit probablement que d’un flacon contenant une huile piquante pour les pizzas, que l’on trouve sur les tables de toutes les pizzerias, et qui est pourvu d’un bec verseur et d’une ouverture pour permettre à l’air de pénétrer. J’étais amusé à l’idée, si l’interprétation avait été exacte, que la mairie aurait pu laisser publier, par étourderie, une telle incitation à la consommation de la drogue. Si je peux attester n’avoir jamais vu de pipe à eau chez Roger Toulouse, en revanche, l’étudiant avait probablement rencontré ce genre d’objets.
Je me souviens avoir discuté avec le professeur du problème posé par l’interprétation des tableaux : si l’on ne dispose pas des références et informations suffisantes sur le peintre et l’ensemble de son œuvre, le risque est grand de s’engager parfois vers une interprétation fausse, ou tout au moins contestable.
Dans un premier temps, il est préférable de faire une étude objective des éléments du tableau. Ensuite, il faut tenter de resituer le tableau dans le corpus d’ensemble de l’œuvre peint, en tenant compte de ce que l’on sait de la vie du peintre, et du développement de son travail. La part d'inconscient fait aussi partie de la connaissance de l'oeuvre.

Il ne faut jamais oublier que lorsqu’un artiste authentique crée un nouveau tableau, il met en œuvre son talent de peintre, il réalise d’abord une peinture, indépendamment du sujet, et quel que soit celui-ci.
Quand Raphaël peignait une nouvelle « Vierge à l’Enfant », son éventuelle foi religieuse intervenait peu dans son travail, ce qui le motivait, ce qui l’intéressait, c’était d’imaginer, d’inventer, une nouvelle composition, une nouvelle organisation des personnages et des éléments du tableau, un nouveau jeu de regards, une nouvelle association de couleurs, un nouvel éclairage, essayant de se surpasser à chaque fois dans son art. La dernière exposition du Louvre (automne 2012) consacrée à ce peintre est une vraie démonstration à ce sujet.
Les nombreux dessins préparatoires de la « Sainte Anne » de Léonard de Vinci (admirablement restaurée de 2009 à 2012) témoignent de l’intensité de la réflexion du peintre, des solutions qui s’offraient à lui, des remises en question, et des choix qu’il a dû faire : un vrai travail de peintre.
De la même façon, quand, dans les années 60, Roger entreprend de peindre une énième cathédrale (un sujet parmi d’autres), lors du tracé des dessins préparatoires, il a certainement en tête les cathédrales qu’il a réalisées auparavant, car il veut créer une œuvre entièrement nouvelle, et ne pas se répéter. Il conçoit l’allure générale du bâtiment, précise l’agencement des triangles intégré à l’architecture, il pense à la couleur dominante, aux couleurs secondaires, et aux emplacements des taches de lumière et d’ombre, etc. Quand le dernier dessin préparatoire est au point, le tableau est probablement achevé dans l’esprit de Roger, il ne lui reste qu’à prendre ses pinceaux et à projeter sur le panneau l’image qu’il a en tête. Toute cette démarche, c’est avant tout un travail de peintre, et c’est ce qui me paraît essentiel : tenter de comprendre la gestation de l’œuvre.

Vign_R10_P17_HSP_Pain_et_Verre

Pain et verre - 1953  [huile sur isorel, 0,33 x 0,46 m.]

Quand Roger Toulouse peint en 1953 un tableau représentant un morceau de pain fixé sur deux morceaux de bois entrecroisés, avec un verre de vin posé à côté, il l’intitule « Pain et Verre ». Il ne l’intitule pas « Crucifixion ». Il laisse la liberté au spectateur, en fonction de ses connaissances culturelles ou de ses convictions religieuses, d’y percevoir ou non des éléments qui peuvent renvoyer à l’idée d’une crucifixion, ou à celle de l’eucharistie, mais il n’impose pas une interprétation unique qui ne ferait que contribuer à un appauvrissement de la perception du tableau, car Roger nous propose d’abord une œuvre picturale superbe où des couleurs violentes se heurtent et s’associent. En outre, personne ne peut affirmer que Roger ait voulu assembler les éléments de son tableau avec une intention religieuse ou mystique. En effet, chacun des éléments présents se retrouve dans d’autres œuvres de cette époque, sans que l’on soit tenté d’y voir une référence religieuse. Mais libre à celui qui le regarde d’être sensible, selon sa propre approche, à cette association d’éléments.

Une œuvre est d’autant plus intéressante qu’elle ne se limite pas à une seule perception. Et ce n’est pas forcément le thème qui fait l’intérêt majeur d’une œuvre (même s’il peut évidemment y contribuer).

Face à un tableau (à une œuvre en général), il est important de s’intéresser au sujet représenté (original ou non), à la solidité de la composition, aux personnages principaux et annexes, à l’expression des visages, au réseau des regards, à l’éclat des couleurs, à la lumière, à la technique utilisée (support, matière, touche), etc. Il y a tant de choses à observer et à commenter.
Et quand, par exemple, on avance une interprétation pour un tableau, il est indispensable de se poser la question : l’interprétation que l’on fait a-t-elle un caractère général dans l’œuvre de l’artiste ? Sinon, il est nécessaire d’en relativiser la portée.
 
Proposer une interprétation ? Pourquoi pas, mais avec prudence, et en s’appuyant sur une argumentation suffisamment convaincante.
 
Un psychanalyste qui nous a fait le plaisir d’écrire plusieurs articles dans notre revue, s’est toujours refusé à étudier l’œuvre de Roger sous un angle psychanalytique. « Nous n’avons pas sa parole, il n’est plus là pour nous parler de son travail. » Cette règle de conduite doit toujours être présente à notre esprit.
 
Il y a quelque temps, Michel Dubois a présenté dans sa galerie d’art « Le Garage », les œuvres, très intéressantes, d’un jeune peintre, Thomas Dreyfus. J’ai eu le plaisir d’échanger quelques mots avec l’artiste, et j’ai adhéré à une phrase qu’il a prononcée à propos de son propre travail : « Le sujet n’a aucune importance, avant tout, c’est de la peinture ».
Une autre façon de dire, comme Maurice Denis, « qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » 

Sommaire Revue N° 18

         Septembre 2013


Editorial lire l'article

Hommage à Jean-Jacques Lévêque
(Jean-Louis Gautreau)

Hommage à Thierry Guérin
(Abel Moittié)
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Etude de l'oeuvre peint

Essai à propos d'interprétation
(Jean-Louis Gautreau)
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L'oeuvre sculpté de Roger Toulouse

L'art touché du doigt - Vers une approche tactile de l'oeuvre sculpté : méthodologie et illustration avec la sculpture "ENOP"
(Florence Dugrillon - Juliette Juvigny - Aurélie Troccon)

Notes sur les sculptures de Roger Toulouse
(Pierre Garnier)
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La "Volonté humaine", groupe sculpté pour la décoration du collège Joliot-Curie
(Jean-Louis Gautreau)

Anecdotes et éléments biographiques

Lettres de Georges Maratier à Roger Toulouse (suite et fin)
(Jean-Louis Gautreau)

Roger Toulouse et la musique
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La "petite musique" de Roger Toulouse
(Abel Moittié)

La musique et Roger Toulouse : une âme de compagnie
(Jean-Dominique Burtin)
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Une oeuvre de Roger Toulouse ; une nouvelle

A la source de Roger Toulouse
(Fabienne Caro-Le Louarn)
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Edgar Membert
(Amélie Dias, Lola Leclercq, Miléna Martins, Joanna Salas)
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Document
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Roger Toulouse : "une certaine idée de la fraternité"
(Olivier Delettre)

Sur la peinture réaliste
(Roger Toulouse)

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