Français
Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 18 - septembre 2013 (pages 76 à 79)
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Roger Toulouse,
      "une certaine idée 
                  de la fraternité"


par Olivier Delettre



NDLR :
En septembre 2012, notre ami Olivier DELETTRE faisait paraître aux Editions du Petit Véhicule, à Nantes, un essai intitulé « De l’amitié et de la Fraternité à l’Ecole de Rochefort ». Le texte qui suit est extrait du second tome de cet ouvrage. Il fait l’analyse de la double contribution de Roger Toulouse à la revue Contre-feu n°2, du mois d’avril 1953 : un dessin, dénommé « Jeune homme à la casquette », et un écrit, intitulé « Sur la poésie réaliste ». Ces deux documents sont également reproduits ci-dessous, en accompagnement du texte d’Olivier que nous remercions chaleureusement pour sa collaboration.



 

En avril 1953, dans la revue trimestrielle de la jeune poésie bordelaise, Contre-feu, Roger Toulouse publiait un dessin qui ouvrait pratiquement la publication, ainsi qu’un petit texte intitulé « Sur la poésie réaliste ».
 

[...] Le dessin de Roger Toulouse – « Jeune homme à la casquette » – exprime une certaine idée de la fraternité qui est à rapprocher de son engagement politique de l’époque, et qu’il faut mettre en regard avec son texte, malheureusement placé à une cinquantaine de pages d’écart. Réalisé avec la technique des triangles – mais ils sont assouplis – se trouve représenté un portrait d’homme, en buste, avec pour arrière-plan une ville symbolisée par quelques bâtiments. Le personnage incarne l’archétype de l’ouvrier avec sa casquette molle et une veste lourde, dont les plis sont encore approfondis par les triangles ; son regard porté sur la gauche semble volontaire en dépit de la grandeur démesurée des yeux ; l’arrière-plan n’apparaît que stylisé et ne semble devoir servir qu’à l’équilibre de la composition, le portrait se suffisant largement à lui-même. Il est difficile de dire s’il s’agit de la lune ou du soleil qui se trouve représenté par les quatre triangles entrecroisés au-dessus du visage. Le dessin semble donc quelque peu paradoxal si nous le comparons avec le titre et l’ambition de la revue*, mais le paradoxe se réduit si l’on considère le détail des titres des poèmes qui composent le corps de l’ouvrage**. Quoi qu’il en soit, la fraternité sociale, politique et tout simplement humaine du poète avec l’ouvrier se trouve renouvelée avec ce dessin.

[...] Le texte intitulé « Sur la poésie réaliste » reprend et développe le même thème. En effet, si Toulouse versera quelques années plus tard dans l’abstraction blanche, il s’attaque ici au mouvement abstrait comme les poètes de Rochefort l’avaient fait douze ans auparavant contre les surréalistes : « On a présenté des œuvres illisibles et incontrôlables, suivies de clameurs admiratives, enveloppant des carreaux rouges, zébrées de lignes vertes, et le point noir se promène sur la surface granuleuse... Peintures abstraites... ». Voilà les mots lâchés : la peinture abstraite n’est pas pour Roger Toulouse ! Pas encore, ni même jamais en ce sens, car « l’abstraction blanche » n’est pas du même type, l’idéologie qui y préside est radicalement différente. En revanche, Toulouse milite ici pour la peinture réaliste, et l’illustration de la page d’ouverture en est la réalisation. « L’oreille de la peinture réaliste s’ouvre devant les cris de douleur d’un peuple persécuté ». Sans rejoindre le réalisme socialiste voulu par la Parti Communiste, Toulouse se sent proche de l’ouvrier opprimé et souhaite que le peintre prenne la peine de retranscrire cette réalité quotidienne, sans en faire toutefois un « art officiel » ; par contre, il refuse l’oubli comme le fait l’abstraction qui produit une peinture intellectuelle et désincarnée.

Roger Toulouse exprime donc dans ce texte ses sentiments de fraternité et sa volonté de réaliser une peinture en lien avec la réalité quotidienne. La peinture de « Pleine poitrine » est à l’œuvre : « Le Peintre marche dans la rue en notant ses impressions » ; Roger Toulouse restait en contact étroit avec le monde, même retiré dans son atelier du Quai Saint-Laurent.

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* Contre-feu n°1 (p. 5) :
« Les buts que nous poursuivons sont sans équivoques : accentuer les recherches d’une poésie réaliste et humaine ; redonner à l’art sa fonction populaire dans toute sa qualité et sa sensibilité (que nous ne confondons  pas avec le « populisme » et « l’ouvriérisme »).
Le réalisme actuel marque et indique la voie qui mène au socialisme humain, sensible à tous les problèmes qui touchent l’homme dans son évolution et son élaboration.
La poésie réaliste n’est pas une évasion idéaliste, mais une connaissance de la vie. Telle est la voie de CONTRE-FEU ».

**  Voici quelques titres des poèmes composant ce numéro : « De la culture ; De la liberté ; De la paix ; Nous n’avons pas le droit de tuer ; Dernière bataille ; Croire à la vie ; Demain est là ; Extraits de Guernica ; Nous ferons bonne garde ; Prise de parole » ...


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Jeune homme à la casquette - 1953
encre sur papier

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      Sur la peinture réaliste

par Roger Toulouse

On a présenté des œuvres illisibles et incontrôlables, suivies de clameurs admiratives, enveloppant des carreaux rouges, zébrées de lignes vertes, et le point noir se promène sur la surface granuleuse... Peintures abstraites, réalités nouvelles, d’autres noms, d’autres qualificatifs sans visages ; la tête n’a plus d’yeux, le cœur ne bat plus et l’horloge s’arrête ; de la poche de l’esthète sort un code secret. On varie quelque fois, mais le départ est toujours le même ; les mensonges défigurent l’humanité et la mort galvaude sur l’ensemble, répandant son immense sommeil.

L’homme marche dans la rue.
 
Le peintre marche dans la rue notant ses impressions ; certains emploient papiers et couleurs ; d’autres enregistrent mentalement ; à l’atelier, ils feront travailler leur mémoire ; les uns et les autres resteront avec la vitalité humaine, et le drame quotidien est grand – le souvenir persistant. Au bout de la rue s’ouvre le marché, l’étalage du boucher sent le sang ; cet immeuble en construction est cerclé d’échafaudages ; au bas, la pierre blanche est taillée... Le peintre regarde l’arbre frôlant le mur qui abrite une cour obscure, et son tableau fera revivre ces minutes : il parlera de la cour humide, de l’enfant pâle jouant dans la boue ; certains détails disparaîtront, laissant leur place à l’Image importante, et nous comprendrons mieux cette misère dénoncée.
 
« Pour l’esthète aux codes secrets », la rue reste déserte et la fleuriste n’a plus de roses ; le moissonneur dort depuis des siècles ; l’oiseau ne chante plus et les peuples ont perdu leur voix – un silence de pierre recouvre la terre, le travail de nos pères est méprisé... Son imagination a perdu la santé...
 
Nous sommes liés aux exigences du quotidien. On entend le travail d’un marteau, le feu se lève en étincelles et l’acier en fusion coule ; le fracas des presses ne recouvre pas la voix d’un peuple voulant ouvrir les Bastilles. La Bombe éclate sur nos têtes épouvantées... Où se trouve à cet instant ce peintre de l’incontrôlable, avec ses puzzles ridicules – leur valeur de feu de paille – blême, il reste coupable et ridicule.
 
L’oreille de la peinture réaliste s’ouvre devant les cris de douleur d’un peuple persécuté ; sa main gravera « les Horreurs de la Guerre » ; les Goya vivent et tirent leurs pinceaux, et le conquérant restera inerte, mort devant les hommes, piétiné pour des années ; son nom verdi se promènera défiguré sous la Pluie.
 
On parle aussi de calme – le peintre réaliste a sa joie calme et tranquille, limpide et hautaine ; les bourgeons de l’amandier s’ouvrent sous son pinceau ; la fête s’enveloppe de guirlandes et les gerbes dorées se perdent dans le ciel clair ; un papillon couve un coquelicot dans le Jardin de l’Espérance.

Sommaire Revue N° 18
     
    
Septembre 2013

Editorial
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Hommage à Jean-Jacques Lévêque
(Jean-Louis Gautreau)

Hommage à Thierry Guérin
(Abel Moittié)
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Etude de l'oeuvre peint

Essai à propos d'interprétation
(Jean-Louis Gautreau)
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L'oeuvre sculpté de Roger Toulouse

L'art touché du doigt - Vers une approche tactile de l'oeuvre sculpté : méthodologie et illustration avec la sculpture "ENOP"
(Florence Dugrillon - Juliette Juvigny - Aurélie Troccon)

Notes sur les sculptures de Roger Toulouse
(Pierre Garnier)
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La "Volonté humaine", groupe sculpté pour la décoration du collège Joliot-Curie
(Jean-Louis Gautreau)

Anecdotes et éléments biographiques

Lettres de Georges Maratier à Roger Toulouse (suite et fin)
(Jean-Louis Gautreau)

Roger Toulouse et la musique
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La "petite musique" de Roger Toulouse
(Abel Moittié)

La musique et Roger Toulouse : une âme de compagnie
(Jean-Dominique Burtin)

Une oeuvre de Roger Toulouse ; une nouvelle

A la source de Roger Toulouse
(Fabienne Caro-Le Louarn)

Edgar Membert
(Amélie Dias, Lola Leclercq, Miléna Martins, Joanna Salas)

Document
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Roger Toulouse : "une certaine idée de la fraternité"
(Olivier Delettre)

Sur la peinture réaliste
(Roger Toulouse)

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