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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 18 - septembre 2013 (pages 63 à 70)

Roger Toulouse et la musique

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La Musique - 1974
[huile sur isorel - 0,60 x 0,81 m] 

La « petite musique » de Roger Toulouse
 
 
par Abel Moittié
 
 
Lorsqu’on évoque le nom de Roger Toulouse, lorsque son œuvre vient à l’esprit, on pense tout naturellement peinture et sculpture. Et puis, très vite, on en vient à penser poésie, la sienne bien entendu, mais surtout celle de ses amis poètes, dont il fut l’un des illustrateurs préférés. Dans le sillage de Max Jacob – le « père », le guide – la mémoire convoque alors les grandes figures de René Guy Cadou, Jean Rousselot, Michel Manoll, et puis plus tard, celles de Luc Bérimont, Jacques Douai, Tristan Maya, bien d’autres encore... Avec chacun, entre tous, il y eut reconnaissance immédiate, inspiration partagée, langage commun dans l’échange, le croisement des mots, des formes et des couleurs. Célébrés aujourd’hui encore, les fruits de cette connivence artistique restent frais et bien appétissants.
 
Il y a malgré tout un effet pervers à cette communion très visible entre l’œuvre graphique de Roger Toulouse et les écrits poétiques de ses amis, c’est qu’elle est envahissante. Elle l’est à un point tel qu’elle rejette dans l’ombre ce qui paraît être une autre sensibilité artistique de l’artiste, un autre univers bien présent, lui aussi, dans sa vie quotidienne, bien identifiable dans sa création : l’univers musical.
 
Une rapide plongée dans la volumineuse discothèque des Toulouse permet d’en prendre conscience. On y trouve pêle-mêle un bel éventail des styles musicaux les plus divers, du classique au jazz, de la musique sacrée à la variété, des musiques du monde à la chanson poétique, sans oublier la présence pure et apaisante du chant grégorien, probable compagnon de la méditation du créateur. 
 
Et puis, un regard attentif posé sur son œuvre laisse entrevoir que ce monde de la musique pourrait avoir constitué, pour le peintre, une source d’inspiration régulière, à chaque période de sa création picturale. Nombre d’instruments de musique sont en effet présents dans ses travaux : trompe, bugle, cor, violon, guitare, harpe... Qu’ils en constituent le sujet central, ou qu’ils participent simplement au décor, ils sont présents, signant l’intérêt de l’artiste pour la dimension musicale. D’ailleurs, cet intérêt ne se retrouve-t-il pas dans les deux seuls portraits jamais réalisés par Roger Toulouse d’après des modèles vivants : celui de Monique Deschaussées, pianiste de renom international et pédagogue nourrie de spiritualité ; et celui de Suzy Solidor, chanteuse androgyne des années 30 et figure emblématique des peintres ?

A ce jour, la question du rapport de Roger avec la musique n’avait pas encore été évoquée dans nos colonnes. C’est une lacune qu’il nous semblait urgent de combler. C’est chose faite ici, avec cette belle contribution de Jean-Dominique Burtin, écrivain, poète et musicien lui-même, qui fut un grand journaliste culture, qui reste aujourd’hui une voix précieuse et une plume respectée dans la promotion des choses de l’esprit.

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* Ces deux portraits ont été réalisés par Roger Toulouse la même année, en 1962. D’un côté, Monique Deschaussées, de l’autre, Suzy Solidor ; l’eau et le feu ; l’esprit et la chair ; l’ange et le démon ; deux femmes que tout sépare, que tout oppose, et que rapproche malgré tout, avec audace et malice, le regard facétieux de l’artiste.

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La musique et Roger Toulouse :

                       une âme de compagnie

par Jean-Dominique Burtin


Intime et vaste panorama musical à Orléans. Sagement rangés dans les rayons de la discothèque de Marguerite et de Roger Toulouse se trouvent CD et vinyles 33 Tours. Ici dorment entre autres la « Passion selon Saint-Jean » et la « Passion selon Saint-Matthieu » de Jean-Sébastien Bach, par l’orchestre du Concertgebow d’Amsterdam et les chœurs de la radio néerlandaise.
 
Voici également les « Symphonies naturelles », extraits de pièces classiques de Beethoven, Berlioz, Schubert, Debussy, Mozart, Saint-Saëns… Voici encore « L’apprenti sorcier » de Dukas, « La Nuit sur le mont chauve » de Moussorgski. Ce sont peut-être autant d’échos aux tourments des mécaniques du monde qui animaient les toiles de l’artiste. Et puis voici encore Schubert et Brahms par la pianiste Monique Deschaussées, la « Variation pour une porte et un soupir », de Pierre Henry, et la splendeur du chant grégorien en quelque 3 CD. Ici reposent aussi les disques de Jacques Douai chantant Aragon, Cocteau, Eluard et des disques de jazz, anthologies où l’on rencontre pêle-mêle Armstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Charlie Parker, Ella Fitzgerald, le Golden Gate Quartet, Mahalia Jackson... Tous ces disques, une petite centaine, ont été précieusement répertoriés. Voici, à n’en pas douter, un bien émouvant catalogue raisonné des musiques intérieures de l’artiste.


Nous prêtons le regard à ses œuvres, l’artiste prêtait l’oreille à d’autres ondes
 
A l’invitation de l’association des Amis de Roger Toulouse, nous avons tenté de déchiffrer quelle pouvait être l’influence sur son oeuvre des pièces musicales qu’écoutait Roger Toulouse. A dire vrai, l’harmonie n’est pas immédiate, ni même évidente. Probablement que l’écoute du chant grégorien et des « Passions » de Bach s’accorde à la solitude de cet artiste prisant le vagabondage profond avec l’écrit des poètes. Premières observations : la musique sérielle est absente de la discothèque de celui dont les compositions plastiques relèvent parfois du système ; pas de trace également d’opéra qui aurait pu apporter un grand écho au fracas du monde apocalyptique qu’évoquait parfois le peintre dans ses chevauchées spatiales.
 
La musique et Roger Toulouse ? Avouons que celui-ci brouillait toutefois les cartes. Si l’on omet la claire poésie des beaux profils de Jacques Douai à la guitare presque figurative, reconnaissons que son interprétation des cuivres est assez tordue avec une invention de trombone à pistons, une toile intitulée nature morte à la flûte qui devient Nature morte à la trompette, des lignes de trompes alambiquées à deux pavillons ou deux embouchures composant de surprenantes licences artistiques.
 
Quoi qu’il en soit, apprécions ces récurrentes évocations de musiciens, œuvres les montrant jouant dans la rue, concertant dans une cuisine ou juchés dans les arbres. Voici une étonnante pastorale à la délicatesse déliée qui contraste sacrément avec les propos du peintre adressé à son épouse alors qu’il faisait en 1962 le portrait de la chanteuse Suzy Solidor, symbole de la garçonne des Années Folles : « Nous sommes très copain ! Mais pour le travail elle bouge, elle discute, elle parle, elle fait marcher son transistor, elle gueule après sa voisine qui se drogue, on boit le whisky, enfin tu sais c’est amusant et j’ai commencé directement à la couleur, une femme toute jaune. »

Monique Deschaussées - 1962
[huile sur isorel - 0,81 x 0,65 m]

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Portrait de Suzy Solidor - 1962
[huile sur isorel - 0,81 x 0,65 m]

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Le souffle du silence plus que celui des instruments
 
Alors, y a-t-il un rapport direct entre peinture et musique pour Roger Toulouse ? A dire vrai, nous ne le pensons pas. Elle n’est là qu’en accompagnement épisodique. Même si la musique était pour lui une âme de compagnie, ce n’est pas dans sa discographie que Roger Toulouse allait chercher l’inspiration, mais dans la retraite d’un silence où le souffle s’incarnait.
 
Pour approcher de manière collégiale l’univers musical du peintre sculpteur, c’est à divers artistes que nous avons demandé de se pencher sur ce qu’il écoutait.
 
- Yves Marchaux, graveur, n’y va pas par quatre chemins: «Cette discothèque est le reflet de quelqu’un de cultivé, qui fait montre d’une sacrée ouverture d’esprit. Ferré, Piaf, Aragon… ce sont de belles choses qui pourraient révéler qu’il allait chercher une inspiration particulière. »
 
- Agnès Hervé-Lebon, musicienne et directrice du conservatoire d’Orléans : « Cette discothèque et très datée et montre que Toulouse est complètement dans son époque, celle du Groupe des Six. En vérité, je trouve très étonnant que quelqu’un qui n’est pas musicien puisse vouloir écouter des œuvres d’Auric. Autre remarque : Roger Toulouse a une culture de l’ancien, des sources, et ne va pas chercher les références artistiques. »
 
- Quant à Daniel Gélis, artiste peintre orléanais et mélomane inspiré, il aime à découvrir dans cette discothèque les noms de Brassens, de Ferré, mais s’étonne de ne pas y rencontrer Brel ; s’il boude un peu Vivaldi, il se plaît à retrouver « Le Sacre du printemps », cette œuvre de Stravinsky qui l’a souvent motivé.
 
Musique et peinture ? A chacun sa façon de gérer les correspondances. Daniel Gélis, auteur de toiles harmonieuses, se défend de prendre la parole pour Roger Toulouse mais nous éclaire volontiers sur son amour de l’art musical. On ne s’en privera pas : « Pour moi, la musique se conçoit dans des tons chauds. Une musique n’est pas faite pour créer une ambiance mais pour me créer un cocon, un espace auditif qui m’incite à la création picturale. J’aime les voix, les chœurs, les motets : Palestrina, Monteverdi, Gesualdo, Bach, Monteverdi, Debussy, Fauré, Chausson... La musique, je l’écoute avant ou après, c’est une mise en condition, mais il est très rare que j’écoute pendant que je peins. Lorsque cela arrive, il y a certaines oeuvres sur lesquelles je ne peux plus peindre. Les « Chants de l’extase »,  de Hildegard von Bingen, par exemple, offrent des voix à tomber à genoux. »

Clé de sol, clé des chants, clé de femme
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Intime mouvement de vie. Bien des proches et des amis du couple savent à quel point Marguerite Toulouse veillait avec une lumineuse présence à l'inspiration de son époux.

Lorsque l'on prend connaissance de la discographie de Roger Toulouse, on ne peut que mesurer que sa main douce a certainement déposé près de l'artiste cet éventail de musiques, ce possible d'inspirations, ces silences éloquents, ces notes et mots dansants.

Oui ! Sur la partition de cette discothèque s'écrit sans doute à l'encre sympathique le nom de Marguerite Toulouse.

Voici non pas une clé de fa ou de sol, mais une clé de femme, une clé essentielle pour approcher le concert passionné du duo se jouant entre le peintre et sa muse  à l'écoute.

Pour Monique Deschaussées,
                    
            
« Roger Toulouse a la puissance et la vision de Brahms »
 
Nombre d'instruments de musique sont, nous l’avons déjà dit, présents dans les œuvres de Toulouse : trompe, bugle, cor, violon, guitare, harpe. C'est à Paris que nous avons toutefois rencontré la pianiste de renommé internationale et pédagogue Monique Deschaussées, dont le peintre avait tenu à réaliser le portrait en 1962, après l’avoir écouté dans Beethoven au festival de Chartres.

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Aujourd'hui, cette interprète garde un souvenir fort des instants partagés et de la personnalité de l'artiste:

« Je pense que Toulouse a du génie qui n'est pas abordable par tout le monde. Il a la puissance et la vision de Brahms, compositeur à la forme fouillée. Rien ne m'aurait étonné de lui. Il était très curieux et très cultivé. Un jour, Roger est venu m’entendre au festival de Chartres. Mon interprétation de Beethoven l’a tellement inspiré qu’il réalise dans la nuit un portrait de Beethoven qu’il tient à m’offrir. Il me demanda ensuite de poser pour lui, pour un portrait. Ce fut follement sympathique, un coup de foudre musical. J'ai un peu posé et il a tenu à faire, sur la toile, de grands éclairs qui fondent sur les touches du piano. De temps en temps on riait. Ce portrait, on l'a fait dans la bonne humeur et l'échange musical. J'aimais beaucoup le rythme qu'il y avait dans ses dessins. Quelque part il était un architecte en peinture. De temps en temps, c'était allegro ; de temps en temps, c'était adagio. »

A Paris, Monique Deschaussées parle aussi volontiers de son approche personnelle de la musique : « La Callas a fait basculer ma vie. Elle n’avait pas encore ouvert la bouche que l’on était en larmes. » Et ce fameux Beethoven, qui avait ému Roger Toulouse ? « Ce compositeur nous place face à la création et au cosmos. Il est allé trop loin, et avec lui, nous ne sommes plus sur terre. »
 
Quant à son estime pour le peintre orléanais ? « J’aime les gens comme ils sont. Je sais ce que c’est de se protéger pour créer. Je comprends le besoin de se concentrer, mais Roger est allé au-delà : il s’est fermé, et même enfermé. La concentration : oui ! L’enfermement : non ! Une qualité très poussée devient vite un défaut. Un artiste qui ne rayonne pas, il lui manque quelque chose. Il faut continuer à vivre pour grandir. Roger Toulouse n’était-il pas un sauvage né ? Il était associable, et je redoute qu’il ait court-circuité sa renommée. Mais vous savez bien ce que disait Goethe : Toutes les grandes créations sont enfants de la solitude. »

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Bon ! Allons-nous rester sur une note de tendre amertume concernant Roger Toulouse, ses muses, et la musique ?Certainement pas.
Nous y préférerons cette information imprévue que Jean-Louis Derenne nous révèle dans son ouvrage « Roger Toulouse, la confiante solitude » publié chez Domenico Casciello : « Les Toulouse ont un patronyme transparent. Le berceau de la famille est, en effet, la ville rose, et il n’est nul besoin, ainsi que s’en amusait fréquemment Max Jacob, de leur trouver une quelconque parenté avec les Comte du même nom, ni même avec Toulouse-Lautrec pour s’en convaincre. Le grand père de Roger dirigea longtemps l’orchestre du Capitole, et seul le hasard d’une mutation professionnelle dut à la famille du peintre de s’installer à Orléans, ville qu’il ne devait plus quitter. »
Pourquoi cela ? Peut-être parce que cet interprète sans instrument aimait à se promener au bras d’une jolie sirène se tenant devant lui, sans voix, cette Loire au murmure bruissant.

Sommaire Revue N° 18
      Septembre 2013


Editorial
lire l'article

Hommage à Jean-Jacques Lévêque
(Jean-Louis Gautreau)

Hommage à Thierry Guérin
(Abel Moittié)
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Etude de l'oeuvre peint

Essai à propos d'interprétation
(Jean-Louis Gautreau)
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L'oeuvre sculpté de Roger Toulouse

L'art touché du doigt - Vers une approche tactile de l'oeuvre sculpté : méthodologie et illustration avec la sculpture "ENOP"
(Florence Dugrillon - Juliette Juvigny - Aurélie Troccon)

Notes sur les sculptures de Roger Toulouse
(Pierre Garnier)
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La "Volonté humaine", groupe sculpté pour la décoration du collège Joliot-Curie
(Jean-Louis Gautreau)

Anecdotes et éléments biographiques

Lettres de Georges Maratier à Roger Toulouse (suite et fin)
(Jean-Louis Gautreau)

Roger Toulouse et la musique
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La "petite musique" de Roger Toulouse
(Abel Moittié)

La musique et Roger Toulouse : une âme de compagnie
(Jean-Dominique Burtin)

Une oeuvre de Roger Toulouse ; une nouvelle

A la source de Roger Toulouse
(Fabienne Caro-Le Louarn)

Edgar Membert
(Amélie Dias, Lola Leclercq, Miléna Martins, Joanna Salas)

Document
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Roger Toulouse : "une certaine idée de la fraternité"
(Olivier Delettre)

Sur la peinture réaliste
(Roger Toulouse)

Vie de l'association

Les évènements de l'année
Les oeuvres retrouvées (liste et illustrations)
Nos amis ont publié
Revue de presse
Courrier des lecteurs
Présentation de l'association
Composition du bureau
Bulletin d'adhésion











































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Nature morte au phonographe - 1947
huile sur toile - 0,65 x 0,92 m.





































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