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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 18 - septembre 2013 (pages 19 à 26)
Vign_1977_RT_sculpte_ENOP


Notes sur les sculptures 
                 de Roger Toulouse





par Pierre Garnier







1977
- atelier de la rue de l'Abreuvoir :
           Roger Toulouse examine ENOP



Je me souviens de ma stupéfaction quand, vers la fin du 20e siècle, Marguerite me montra, dans l’entresol de la rue de l’Abreuvoir, la collection de sculptures de Roger. Je savais son activité de sculpteur, mais j’étais stupéfait de la richesse et du nombre des œuvres. J’étais aussi désorienté. Je retrouvais bien sûr les marques de l’œuvre peinte de Roger, mais aussi je découvrais un artiste que je ne connaissais pas : la vérité de la sculpture sortie du tableau différente et non différente ; bien qu’immobile, un mouvement libéré, une force, une énergie, une espèce de déchaînement qui n’étaient pas dans la peinture. Je me souviens de ma première impression : sortie du tableau ; libérée du tableau ;  l’esclave libéré de ses chaînes, au point qu’on pouvait avoir peur de cette liberté nouvelle. Au Prométhée enchaîné succédait le Prométhée libéré. Bref, une forte tonicité, comme quelque chose d’irrémédiable.
 
Je remontais dans la maison où je retrouvais le calme tragique des peintures. J’oubliais presque l’orage de l’entresol – était-ce bien l’entresol ? – le monde de fer, de plaques, de tôles ; des socs de charrue, des roues de char ; les statues des élus et celles des réprouvés ; des vis de fer et d’acier ; et soudain, une courbe bonne, belle et douce, ou bien des piques et des roues dentées ; un univers de roues lisses et de roues dentées ; des caresses et des morsures. Ce qui me restait, ce jour-là surtout en mémoire, c’était la Jeanne d’Arc à l'étendard, cette curieuse alliance de la soldate et de la bergère, des murailles d’Orléans et de Domrémy ; la campagne lorraine ; les bombardes et les moutons ; les voix de Sainte Catherine, de Saint Michel, et les hurlements de soldats.
 
Examinons maintenant les sculptures dont les photos m’ont été envoyées par notre Ami Abel Moittié. De fer, d’acier, parfois d’aluminium et aussi de bois, toutes ces oeuvres sont de belle taille, aux environs de 1m10 en général. Le nom de « sculptures » me dérange. Pour moi, ce sont plutôt des « montages », des « élévations » dans l’espace et dans le temps : léger aluminium ou lourde fonte, voire bois calme disant et redisant le pont. Elles portent l’espérance et la désespérance.

1971 - Fers à cheval - Masque-fleurs - Composition au coeur
Vign_Fers_a_cheval



Les deux premières sont des compositions douces. Les « Fers à cheval » sont même des symboles de bonheur. Je me souviens de ma mère qui conservait, dans la bibliothèque, un fer à cheval usé, à trois clous, trouvé sur un chemin et qu’elle avait orné d’un ruban.

Le symbole trois est présent dans la sculpture de Roger. Supportant les trois fers à cheval tout penchés, voici une plante et sa fleur-graine aux formes douces, une plante articulée. Dans ses branches, dans ses feuilles pointues et anguleuses, trois courbes percées de trous qui rappellent le cheval, trois fers qui apportent à la plante une étrange douceur, paradoxalement quelque chose d’animal : improbable rencontre entre la plante pointue et le cheval en courbes, entre l’immobilité et les souvenirs de galop...



Fers à cheval - 1971
fer martelé et patiné
h = 1,23 m.



Avec « Masque-fleurs », c’est une des fins de l’ère des triangles, les rêves de Roger, les cauchemars de Roger ; les triangles de Roger devenus branches, devenus feuilles ; la géométrie redonnant force à la vie, force aux bras et aux branches : l’humanisation de l’arbre, l’arborisation de l’homme et de la femme. A travers la fantaisie perce la tragédie de l’union-séparation, de la plante qui n’est pas femme et qui est femme. On a toujours comparé les fleurs et les graines, mais là, ce n’est pas une comparaison, c’est une réalité. Cette sculpture a cette force de faire passer les capsules des fleurs pour des têtes, les épines pour des armes ; quelque chose de fou passe dans ces sculptures.

                             
                            

                             Masque-fleurs
- 1971
                                     fer martelé et patiné
                                                 h = 1,22 m.

Vign_Masque-fleurs

Mais je me souviens à cet instant que la sculpture qui m’avait le plus impressionné était la "Jeanne d’Arc à l’étendard" de 1972, maintenant au musée d’Orléans : autant d’auteurs, autant de Jeanne ! La Jeanne de Péguy n’a rien à voir avec celle de Schiller ; la « mienne », campagnarde et pleine des voix du Ciel et de la Terre, n’a rien à faire avec celle de Roger : autant d’auteurs, autant de Jeanne ! Mais nous allons y revenir...


Puis voici « Composition au cœur » : le cœur, les feuilles du cœur.

Vign_Composition_au_coeur



Composition au coeur
- 1971
fer martelé et patiné
h = 0,85 m.

Pourquoi Roger a-t-il appelé cette sculpture le cœur, ou plutôt « Composition au cœur » ? On voit en effet un cœur (une carte à jouer) découpé dans la tôle, en haut à droite de la sculpture. Il est porté par une figure de forme humaine. On peut imaginer un chevalier de fer et d’acier, un don Quichotte à la triste figure ; une tête minuscule en losange avec ce grand jour au centre ; des bras, des ailes qui portent le monde ; une espèce de danse légère et coupante de plaques d’acier ; une danse, étonnante surprise en ce monde d’acier, à la fois droit et courbe, lumineux et obscur. Cette « Composition au cœur », je dirais volontiers, cette « composition à l’humanité », elle marche, elle éclate : c’est un Saint Sébastien recevant les flèches et les relançant. Ce chevalier à la triste figure, de quel siècle, de quel millénaire, le quaternaire ? Ce cœur étrange, dur et doux, d’acier et de chair ; les battements ; des triangles, ces triangles courbes et volants dont on a l’habitude ; des triangles-ciseaux ; des triangles courbés ; une dureté d’acier et des courbes tendres de bois transparaissent dans ce cœur ; des épaisseurs ; des minceurs ; ce cœur vole mais ne bat pas. Ce cœur pourrait être un guerrier, un Don Quichotte sur sa jument. Des courbes et des angles ; des arcs et des pics ; des épines et des feuilles. Le cœur : des chairs courbes, des chairs tranchantes ; des douceurs et des couteaux ; ce cœur douloureux, ce cœur percé, carrément, qui occupe l’homme entier. Ce cœur percé, ce cœur caressant, ce cœur qui vole, s’unit et se fragmente, se répare et se caresse, troué et plein, en haillons et en costume d’air ; ce cœur qui est aussi le corps, qui a des jambes, des bras ; qui bat mais aussi qui marche ; un cœur-oiseau ; un cœur-papillon ; un cœur qui pourrait être violoniste, d’un Don Quichotte, le Violoneux, ce cœur qui bat jusqu’à la séparation...



1971 - La Main du Jongleur

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C’est une main gigantesque de près d’un mètre vingt de hauteur. Elle jaillit d’un socle. Elle est extraordinaire. C’est soudain la percée du fantastique, d’un fantastique du Moyen-âge. Le pouce porte un dé avec le trois vers le ciel. L’index porte une croix de chevalier, de teutonique. La main est celle d’un monstre qui aurait dans ses doigts une danse, un ballet, comme si toutes les possibilités du jongleur étaient là, couronnées Ce n’est pas le Jongleur de Notre-Dame. C’est plutôt le Jongleur de Fer, celui qui jongle et fait la guerre, et étrangle ; un énorme poing qui soudain se détend, gesticule, occupe tout l’espace ; un poing énorme curieusement svelte : chaque doigt peut tout faire, agripper et libérer. Il y passe des épines, des pics, des dés, des épées. C’est une main de chevalier, une main de fer digne des sculptures germaniques et des œuvres de Dürer, avec en plus, l’extrême folie d’une main de jongleur, prête à lancer, à étrangler, à abattre, à retenir. C’est la patte du rapace ; il en sort un poignard ; il en sort aussi des ailes. C’est une main de monstre de l’âge de fer, qui pourrait être aussi une main d’amant, de sculpteur ou de lansquenet, prête à étrangler aussi bien qu’à faire des dentelles. Au bout d’un doigt, une croix ; sur le pouce, un dé montrant le trois : un jongleur du centre du monde, de l’enfer et du paradis... 

1972 - Jeanne d'Arc à l'étendard
Vign_Jeanne_d_Arc_a_l_Etendard

Proches et sous un arc d’étendard, des hallebardes,  d’armes de guerre, de massues, une jeune guerrière (on le voit à l’armure), une jeune bergère (on le voit au visage), soldate et cependant féminine, décidément féminine : même son armure est forte et gracile (peut-être le dernier triangle sur le col est-il un oiseau) : la Jehanne, celle que les Anglais brûlèrent à Rouen, est ici la force, la poésie. Ses armes sont puissantes, mais sont aussi tiges de fleurs. Dans ces armes, une espèce de tendresse ; à travers la guerre, l’amour. J’ai rarement vu une pareille structure où guerre et amour se juxtaposent. Si j’avais une statue à choisir pour la Résistance, je prendrais volontiers la Jeanne de Roger. Elle est « posée » à côté de ses armes. Elle est jeune à côté de ses vieilles armes. Elle est innocente dans le crime. On remarque à peine le christianisme : une petite croix faite de six trous dans la poitrine de l’armure.
 
Le stupéfiant, c’est, dans le métal, ce visage de cette jeune fille : une douceur, un portrait de jeune artiste, attendrissante ; sous l’armure, la jeune fille, et avec elle, la beauté, la bonté du monde ; la beauté, la bonté de sa mission ; la tranquillité du combat ; la sérénité de la mort. C’est une Jeanne ambiguë. La masse de guerre pourrait être un soleil ; la hallebarde, une lune ; le drapeau, un sentier ; la pique percée de trous, un instrument de musique, une flûte... Jeanne est une nature vivante, ambivalente, comme le fut Jeanne entre la campagne et la ville, entre Domrémy et Orléans, entre ses moutons et les soldats, entre les anges et le roi. Bouter les Anglais hors de France, hors des forêts et des prairies de France, hors des oiseaux de France, hors des lys, hors des cœurs et des têtes de France : elle qui penche plutôt vers le cœur.
 
On remarque en haut, à gauche, une espèce de trompe inhérente au montage de métal, un klaxon, pour célébrer. Ces œuvres sculptées sont toutes des célébrations. Cela donne un grand souffle, comme un vent de l’esprit, un vent de l’âme. La Jeanne de Roger n’a rien à faire avec un monument. C’est un poème où passe une Jeanne, une silhouette unique qui pourtant est Jeanne d’Arc. Ici, on ne pressent pas du tout le bûcher. La Jeanne de Roger a laissé son héroïsme à ses armes. Elle est divisée en deux : sa ferraille, sa gloire, et sa poésie de jeune fille ; Orléans, la guerre, et l’idylle de Domrémy : « ... Et Jehanne, la bonne Lorraine qu’Anglais brûlèrent à Rouen » écrit Villon.



1972 - Homme-poisson

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Homme poisson - 1972
fer martelé et patiné
h = 0,96 m.

Cet homme est debout. Son visage est un losange – l’équilibre et la tranquillité du monde – et  ses bras tendus sont un poisson. De cette sculpture émane une espèce de pureté classique, proche de l’art des esquimaux, l’art des glaces : une icône des pôles. Le cœur est un losange long ouvert, le « cœur » de l’homme et du poisson unis, croisement de l’homme et du poisson. L’homme toujours à la verticale, le poisson toujours à l’horizontale ; l’homme immobile dans la hauteur, le poisson immobile dans l’horizontale : le ciel et l’océan. Le poisson traverse l’homme mais ne le déséquilibre pas. Stabilité aussi dans les formes qui sont inséparables l’une de l’autre : l’immobilité mobile de la vie ; la mobilité immobile de la vie...


1973 - Tête d'animal et profil humain

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Tête d'animal et profil humain - 1973
fer martelé et patiné - h = 1,65 m.
Musée des Beaux-Arts d'Orléans

En résumé, au premier regard, l’homme a un profil en accolade, l’animal a un profil de loup. L’homme a un profil élaboré, à la fois intelligent et malin ; l’animal un profil de machine-outil.
 
Moi, je ne suis pas d’accord avec cet éclairage. Il y a bien des ressources de douceur, d’intelligence, de présence poétique dans la tête de l’animal, et à l’inverse, de barbarie dans la tête d’homme.
 
Mais je me souviens que Roger était un humaniste, quelqu’un de policé, comme on l’est volontiers dans la vallée de la Loire. Alors, je quitte aussitôt les deux crânes pour monter vers la tige qui porte des fruits – floraison – et beaucoup de tendre lumière.



1977 - Composition au reliquaire - Composition au tabernacle

Soudain, dans les années 1976-1977, une grande paix saisit Roger et ses sculptures. Il s’agit maintenant d’un « art abstrait » qu’il a rarement pratiqué. Mais peut-on parler d’abstraction ? Il s’agit de la rencontre de formes géométriques et de roues, de découpages en courbes paisibles ; de couleurs calmes, de verts assourdis, de jaunes éteints ; de formes calmes : les courbes renvoient aux courbes, les caps longent les baies ; on se promène au long d’une belle plage.
 
Ce paysage nouveau chez Roger est en paix avec lui-même. Composition au reliquaire ; Composition au tabernacle : cette beauté calme est pour après la mort. Toutes ces œuvres sont de paix lumineuse : « clarté » et « clartés ».

Vign_reliquaire

Composition au reliquaire - 1977
fer martelé et patiné
h = 0,96 m.

Vign_tabernacle

Composition au tabernacle - 1977
fer martelé et patiné
h = 0,84 m.

Soudain, le drame cesse. Jeanne d’Arc est sauvée. C’est la paix, la douceur. Tout pourrait reprendre son mouvement, mais tout reste immobile dans la belle paix, dans la paix jolie :
 
                                        -  mobile immobilité,
 
                                                                           -  immobile mobilité.
 
Ces « sculptures » poussent la nervosité de la vie jusqu’au calme d’avant-mort. Peut-être est-ce le chemin de croix de Roger, de l’angoisse à la sérénité ? La distance du clair soleil nerveux au clair de lune ?
 
Et je suis tenté de rappeler la jeune fille, Jeanne, qui revient là, abstraite et paisible. Ces « montages » appartiennent aux œuvres les meilleures. Parfois Roger et Marguerite répandaient un vaste calme. Je me souviens de leur communion lors d’une messe pour l’anniversaire de la mort de Max Jacob. C’était calme, silencieux, profond, comme l’étaient parfois Roger et Marguerite. Il s’agissait de Max Jacob. Il s’agissait aussi de la vérité de Marguerite et de Roger.

Sommaire Revue N° 18
      
    
Septembre 2013


Editorial
lire l'article

Hommage à Jean-Jacques Lévêque
(Jean-Louis Gautreau)

Hommage à Thierry Guérin
(Abel Moittié)
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Etude de l'oeuvre peint

Essai à propos d'interprétation
(Jean-Louis Gautreau)
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L'oeuvre sculpté de Roger Toulouse

L'art touché du doigt - Vers une approche tactile de l'oeuvre sculpté : méthodologie et illustration avec la sculpture "ENOP"
(Florence Dugrillon - Juliette Juvigny - Aurélie Troccon)

Notes sur les sculptures de Roger Toulouse
(Pierre Garnier)
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La "Volonté humaine", groupe sculpté pour la décoration du collège Joliot-Curie
(Jean-Louis Gautreau)

Anecdotes et éléments biographiques

Lettres de Georges Maratier à Roger Toulouse (suite et fin)
(Jean-Louis Gautreau)

Roger Toulouse et la musique
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La "petite musique" de Roger Toulouse
(Abel Moittié)

La musique et Roger Toulouse : une âme de compagnie
(Jean-Dominique Burtin)

Une oeuvre de Roger Toulouse ; une nouvelle

A la source de Roger Toulouse
(Fabienne Caro-Le Louarn)

Edgar Membert
(Amélie Dias, Lola Leclercq, Miléna Martins, Joanna Salas)

Document
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Roger Toulouse : "une certaine idée de la fraternité"
(Olivier Delettre)

Sur la peinture réaliste
(Roger Toulouse)

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