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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
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                    “La Lecture”
    visitée en compagnie de Max Jacob

par Alain Germain

« En principe, laissons les gens aimer l’art qu’ils aiment. Une œuvre qui plaît a des mérites secrets », écrivait à Roger Toulouse Max Jacob qui ajoutait : « il ne faut fabriquer des amateurs que là où il n’y a rien, mais là où il y a amour de la peinture, il faut laisser l’instinct agir car l’instinct ne trompe pas ».

J’ai appris à aimer la peinture de trois manières : grâce aux cours de Roger Toulouse d’abord, dans la petite chapelle de l’Ecole Normale d’Orléans, puis à travers la consultation des ouvrages de la collection SKIRA qu’il avait achetés pour nous normaliens, enfin devant ses toiles que je découvris par hasard dans une galerie d’Orléans. Je dis bien “par hasard”, car Roger était bien trop discret pour nous informer des expositions qui lui étaient, depuis bien longtemps déjà, consacrées.

Je ne suis donc pas, dans le domaine de la peinture, un exégète patenté. C’est bien plutôt instinctivement que j’ai très tôt apprécié ses œuvres sans chercher véritablement à connaître les raisons de mon attirance pour tous ces visages dits de la période des triangles – les figures géométriques en général ne m’inspiraient pourtant guère à l’époque ! – mais chaque fois que je pénétrais dans le bureau du Directeur, je ne pouvais détacher mon regard de l’un d’eux, visage bleu accroché au mur, face à l’entrée.

« J’ai aimé Picasso avant de savoir ce qui est bien ou mal »,
écrivait encore Max Jacob. « Si on m’avait enseigné ce qui est bien, j’aurais détesté toutes ses premières œuvres et même d’autres qu’on aime aujourd’hui à causes des dernières ».

J’ai aimé Roger Toulouse de la même façon. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai pu poursuivre de manière plus ordonnée mon initiation personnelle à son œuvre et en découvrir alors la diversité et la profondeur.

1937 : "La Lecture"

Si j’ai choisi d’interroger cette œuvre, c’est parce qu’elle m’est moins familière que celles évoquées plus haut. Le facteur affectif jouera donc moins, sans doute. C’est aussi et surtout parce qu’à cette époque Roger rencontre Max dont les premières lettres permettent, à mon sens, de comprendre les raisons de son enthousiasme pour ses toiles qui doivent révéler, d’une manière ou d’une autre, cette richesse intérieure de l’artiste que Max considère comme un préalable à toute création. “Quelle que doive être ta production, elle ne peut avoir de qualité que par la qualité de ta vie intérieure”, lui écrit-il. C’est sans doute pourquoi je trouve toujours dans le regard des portraits que Roger peignait à cette époque, et qui semblent habités de leurs pensées tournées vers des profondeurs ou des espaces connus d’eux seuls, le reflet, mieux peut-être, la preuve de cette vie intérieure, transposition de celle de leur créateur.

Je pense que le portrait de cette jeune fille absorbée par sa lecture, habitée par elle, témoigne de cette “vie intérieure” projetée soudain en pleine lumière. Selon Max Jacob, Roger Toulouse réussit à séparer “le visible de l’invisible”, car c’est cela le travail de l’artiste. Quel paradoxe ! Rendre visible l’invisible en utilisant précisément des moyens “visibles”! Visibles, certes, mais détachés du réel en tant que visible immédiat. Ce n'est pas une mince affaire ! Même s’il parle de poésie, Max a bien raison d'écrire dans ses Conseils à un jeune poète : "J’ouvrirai une école de vie intérieure et j’écrirai sur la porte "école de l’art".

Le trait, par exemple, en suivant un chemin paisible, réussit à merveille à rendre la beauté du visage de la lectrice, mais ne semble pas se soucier de “faire ressemblant”. Il est en cela l’un des vecteurs de cet itinéraire intérieur. C’est peut-être ce que Max appelait “le style” quand il écrivait à Roger : “Tu as énormément de style, même dans tes dessins”. La pureté des lignes du visage à la beauté fragile lui permet de présenter une expression traduisant à la fois une quiétude détachée à l’égard du monde extérieur, et une profonde réflexion née très certainement de la lecture un instant suspendue. Comme si le temps lui-même était momentanément arrêté, offrant alors à l’instant toute son épaisseur. « Qu’est-ce que la vie intérieure ? » demande Max qui répond lui-même : « C’est de vivre la seconde présente, la minute même ». C’est alors accroître “sa sensibilité”. De sensibilité, Roger Toulouse ne manquait pas ! Il l’a transmise à son personnage qui bénéficie alors d’une autonomie lui permettant de continuer seul à produire du sens. Chacun de ses “visiteurs” lui fera ensuite raconter une histoire nouvelle, une histoire à sa mesure.

En effet, est-ce bien la quiétude qui habite la lectrice ? L’ombre sur le visage et surtout le tracé tourmenté de la main permettent d’en douter. Quant au livre, il semble un miroir au visage. Si la page lue est au repos, l’autre s’agite. L’abandon ne serait-il qu’apparent ? Dans ce cas, insolite et seule, dans tout ce vert en courbe, la bande rouge et rigide à hauteur du visage ne révélerait-elle pas une certaine tension intérieure ? Tension ou émotion car le corsage est lui-même sagement ajouré dans la même harmonie de couleurs. Peut-être s’agit-il d’une émotion née de l’effervescence générée par l’activation de la vie intérieure de la jeune femme. Et puis, le vert profond, velouté, paisible même de sa robe, sur lequel repose le livre, se trouble et s’éclaire jusqu’au corsage. Le visage devient alors lumineux, une rougeur apparaît et le regard s’oriente vers un espace entrevu bien au-delà du livre.

« Considère-toi comme une parcelle du Cosmos », confie encore Max à Roger, toujours dans cette optique d’une vie intérieure. Certes, le propos s’adresse à l’artiste, au peintre, et non à son modèle. Mais la jeune femme qui lit, semble, elle aussi, entraînée dans un mouvement qui, en dissolvant les objets dans l’espace – je pense au décor, au fauteuil et à la robe même qui amorce une courbe soulignant le corps tout entier – la transporte dans un ailleurs où l’esprit peut se déployer sans contrainte en prolongeant à sa guise l’effet de la lecture.
Voici donc la vie intérieure du modèle exposée sur la toile, et qui relaie celle de l’artiste. Et pourquoi pas la nôtre en fin de compte, à nous, témoins de l’invisible révélé ? Après tout, Roger Toulouse a intitulé son œuvre « La Lecture » et non « La Lectrice ».

Ai-je raison d’effectuer une visite de cette toile de Roger Toulouse en compagnie de Max Jacob ? Visite guidée en quelque sorte… Je n’en sais plus trop rien. Après tout, si plutôt que de m’arrêter à sa seconde lettre adressée à Roger, je m’en étais tenu à la première, ma réflexion eût été vite interrompue. En effet, Max y posait une question majeure : « Qu’y a-t-il à dire devant un tableau ? » Et puis, malicieusement, sans doute, il s’empressait de répondre : « C’est bien ou ce n’est pas bien ». Simple humilité ou grande confiance en son jugement ? Toujours est-il que dès 1937, il avait reconnu la valeur de Roger Toulouse, et très certainement celle de « La Lecture ».

Sommaire Revue N° 10

 

Septembre 2005

 


Editorial lire l’article

 

En hommage à Jacques Douai

(Abel Moittié)

 

En hommage à Jacques Delpeyrou

(Abel Moittié)

 

Etudes de l’œuvre peint

 

« La Lecture » visitée en compagnie de Max Jacob

(Alain Germain)

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« Pain et verre » : étude d’un tableau de 1955

(Jean-Louis Gautreau)

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Etude de l’œuvre peint réalisé après 1972 (1ère partie)

(Jean-Louis Gautreau)

 

Roger Toulouse, les dernières œuvres comparées aux derniers poèmes d’Yvan Goll

(Pierre Garnier)

 

L’œuvre sculpté

 

Jeanne d’Arc

(Henri Dion)

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Anecdotes et évènements biographiques

 

L’exposition de portraits au musée des Beaux-Arts

(Abel Moittié)

 

1948 : le 4ème Salon de Mai est présenté à Orléans

(Jean-Louis Gautreau)

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Un dessin retrouvé : Max, Roger, Serge et les autres

(Philippe Huguenin)

 

Un « maître à voir »... qui vous va droit au cœur

(Jacky Prévost)


Roger Toulouse et ses amis poètes

 

Portrait de René Guy Cadou : une publication des Editions EPM

(Philippe Huguenin)

 

Document

 

Deux peintres actuels (texte de 1954)

(Pierre Garnier)

 

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Index des textes parus dans les numéros 5 à 9

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