Français
Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 10 - septembre 2005 (pages15 à 18)
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            "Pain et Verre"
         Un tableau de 1953

par Jean-Louis Gautreau

"Tu n’innoveras que si tu renonces profondément à la mode de ton temps, et si, réfléchissant aux choses de l’esthétique, tu te fais une idée à toi de ce qui est beau".
 
                                               Max Jacob

En novembre 2000, une petite huile sur isorel, peinte par Roger Toulouse, est passée dans une salle des ventes à Orléans. Cette très belle œuvre, intitulée dans le catalogue raisonné "Pain et Verre", a appartenu au Dr Durand qui l’avait achetée en 1957, à l’occasion d’une exposition consacrée à l’artiste, organisée par la galerie Guénégaud à Paris. Le Dr Durand, qui vivait à Saint-Benoît-sur-Loire, était un ami de Max Jacob.
 
Sous un épais voile gris, dû probablement à plusieurs décennies de dépôt de fumée de cigarettes dans une famille de fumeurs, il était cependant possible de deviner la richesse des couleurs originales. Je participai à la vente, et après une courte lutte, emportai l’adjudication.

Après un bon nettoyage exécuté par un spécialiste, les couleurs d’origine retrouvèrent leur fraîcheur et leur vivacité, pour ne pas dire leur violence. Ce tableau est à la fois très caractéristique de la période à laquelle il a été peint, mais aussi très particulier en raison de la composition inhabituelle, qui peut prêter à diverses interprétations. Cependant, il appartient, sans discussion possible, à la même communauté d’esprit qu’une série de natures mortes réalisées dans les années 50 : "La Branche de Poirier" (1952) – "L’Huître et le Crapaud" (1954) – "Le Porte-bouteilles" (1953) – "La Sole et le Lézard" (1955). La comparaison avec "Le Porte-bouteilles" est d’autant plus flagrante que ces deux œuvres ont les mêmes dimensions (32 cm x 46 cm), et qu’elles pourraient être des "pendants". On y retrouve la même gamme de couleurs, la même technique, le même traitement de la matière, le bord de "table" arrondi qui délimite la zone inférieure du tableau (Mais est-ce bien une table qui supporte les objets ?) ; et ces étonnants assemblages d’objets divers.
 
Dans "L’Huître et le Crapaud" : deux coquilles d’huîtres vides, un crapaud juché au sommet d’une "potence", dans le montant de laquelle est fiché un couteau.
Dans "Le Porte-bouteilles" : trois bouteilles et un verre autour d’un morceau de bois de couleur verte hérissé de pointes.
Dans "La Sole et le Lézard" : un lézard, une sole au fond d’une boîte, et un couteau planté dans un montant de bois.
Dans les œuvres de cette époque, un couteau, un pain, une coquille d’huître vide, quelques animaux (sole, oiseau, lézard, crapaud), une bouteille, un verre, sont des éléments qui réapparaissent d’un tableau à l’autre, associés différemment.
Dans "Pain et Verre", on découvre une croix de bois "peinte en vert", un demi-pain, et un verre à demi plein.

La composition, les couleurs
 
La première chose que le spectateur remarque, ce sont les trois obliques qui traversent de part en part la surface du tableau : les deux bras de la croix, et le pieu de bois rouge. La croix renversée semble reposer sur le bord d’une table ou d’un support, dont le contour est arrondi. Le pieu de bois, rouge vermillon, est fiché comme une flèche dans un demi pain, il le transperce et le fixe sur le montant principal de la croix.
Il est intéressant de remarquer que les trois éléments de bois, les deux bras de la croix et le pieu - planté à peu près perpendiculairement - définissent un volume dans l’espace.
Le vert et le rouge dominent. Ces deux couleurs, dites complémentaires, sont en réalité traitées de façon très complexe :
- les deux bras verts de la croix sont marbrés de rouge.
- l’une des faces du pieu de bois rouge est dans les tons verts.
- une troisième zone colorée est importante, le pain - un demi-pain - traité de façon très réaliste, est un camaïeu qui va du brun au beige clair.
- sur la droite, légèrement à l’écart, un verre, incliné à demi plein, contient un liquide rose carminé.
- l’arrière-plan, dans l’ensemble assez clair, est très nuancé, il va du rosé au bleu pâle, avec des zones plus saturées.

L’interprétation de l’œuvre

Le titre, "Pain et Verre", figure sur le petit document publié à l’occasion de l’exposition de 1957. Ce titre strictement descriptif a donc bien été choisi par le peintre. Spontanément, j’aurais préféré l’appeler "Le Pain et le Vin", mais ce choix aurait conduit le spectateur vers une interprétation déjà orientée…
Si la composition paraît sobre (on ne dénombre que quatre éléments principaux), l’interprétation va se révéler plus complexe et délicate.

J’ai dit précédemment que "Le Pain et le Vin" est le titre qui m’est venu à l’esprit en voyant le tableau. En effet, une interprétation s’est immédiatement imposée à moi : le pain, la croix, le "clou" (d’un rouge vif, qui rappelle le sang), le verre de "vin", l’association de ces éléments permettait de s’orienter vers un thème eucharistique, vers une allégorie du crucifiement et de la Passion du Christ. Le pain devenait le corps du Christ cloué sur la croix ; le verre de vin, pouvait être le Graal qui, selon une tradition chrétienne, a reçu le sang de Jésus. Tout semble aller dans ce sens. L’approche est séduisante, mais cette perception n’est-elle pas trop simple, trop évidente ?
En réalité, rien ne dit qu’il s’agit d’un verre de vin (aucun commentaire du peintre ne nous est parvenu). Nous ne parvenons à cette solution que par une suite d’associations issues de nos références culturelles, en acceptant d’emblée le postulat du thème eucharistique.
Sans aller jusqu’à tenir cette interprétation en suspicion, je pense qu’il faut cependant la considérer avec une certaine prudence, et même une certaine distance. Pourquoi ?
Cette œuvre doit être replacée parmi les autres conçues à la même époque, qui, elles, présentent des difficultés d’interprétation considérables, sinon insolubles. Dans "Couronne de pain et Huître" (1954), une coquille d’huître vide repose sur le bras d’une "potence", un couteau est planté dans une couronne de pain suspendue à un bras de la potence, en bas à gauche, une bouteille est couchée dans une boîte en bois. Nous avons décrit plus haut les éléments qui composent "La Sole et le Lézard". Que peuvent signifier ces étranges associations d’éléments apparemment disparates ? Il paraît risqué d'avancer une interprétation solide et certaine, un autre risque majeur serait d'utiliser les références banales que pourraient suggérer certains des éléments isolés, tels le pain, l'huître, ou le couteau. Il faut se défier de toute approche simpliste, car ces associations improbables sont le fait d'une démarche au moins partiellement inconsciente de l’artiste.

Pour en revenir à l’œuvre qui nous intéresse, pourquoi serait-elle la seule à être d'un accès facile ? Il n'est pas du tout certain que cette composition soit le résultat d'une intention volontaire et préméditée de Roger Toulouse ; la croix, le pain, le verre, appartiennent à son vocabulaire habituel, dans les œuvres de cette époque ; il est possible que les objets se soient trouvés associés "par hasard", de façon fortuite, et que le peintre se soit trouvé confronté à une situation qu’il n’avait pas envisagée. Il a alors probablement perçu l’interprétation qui jaillissait avec évidence de l’association de ces quatre éléments, et il a décidé d’accepter cette idée, qui convenait sans doute à sa propre attitude spirituelle personnelle. Mais en l'acceptant, ne nous lance-t-il pas sur une piste qui est peut-être un leurre ? N'y aurait-il pas une autre approche possible, une autre interprétation, moins immédiate ?
L’un de nos collaborateurs, Hubert de la Rochemacé, m’a fait remarquer un détail très déroutant qui ajoute à l’étrangeté de la composition : le bras transversal de la croix semble fixé d’une manière improbable au montant principal. Où est le clou qui le maintient en place ? Comment les deux morceaux de bois tiennent-ils ensemble ? La perspective non conventionnelle donne l’impression que le bras transversal est sur le point de basculer sur le côté droit.

Pour éviter de se laisser entraîner vers une interprétation univoque, abusive ou hasardeuse, qui ne ferait que limiter la portée de l’œuvre de l’artiste, il est important de conserver à l’esprit ce qu’affirmait Hubert de la Rochemacé dans son article publié dans la revue n° 3 :
"Elle [l’interprétation de l’œuvre] exige l’accès au code du langage de l’artiste. Pour y parvenir, le peintre doit se livrer a minima à quelqu’un, ou commenter lui-même ses œuvres. Tout le reste n’est que littérature."
Nous ne disposerons jamais du commentaire de l’artiste. Je pense même qu’il n’aurait pas souhaité en faire, afin de nous laisser la liberté de ressentir cette composition comme nous le voulons. A quoi servent les discours sur l’art, sinon à limiter l’imaginaire ? Cette œuvre, comme beaucoup d’autres, gardera sa part de mystère. Et c’est très bien ainsi.

Sommaire Revue N° 10

 

Septembre 2005

 


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(Abel Moittié)

 

En hommage à Jacques Delpeyrou

(Abel Moittié)

 

Etudes de l’œuvre peint

 

« La Lecture » visitée en compagnie de Max Jacob

(Alain Germain)

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« Pain et verre » : étude d’un tableau de 1955

(Jean-Louis Gautreau)

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Etude de l’œuvre peint réalisé après 1972 (1ère partie)

(Jean-Louis Gautreau)

 

Roger Toulouse, les dernières œuvres comparées aux derniers poèmes d’Yvan Goll

(Pierre Garnier)

 

L’œuvre sculpté

 

Jeanne d’Arc

(Henri Dion)

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Anecdotes et évènements biographiques

 

L’exposition de portraits au musée des Beaux-Arts

(Abel Moittié)

 

1948 : le 4ème Salon de Mai est présenté à Orléans

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Un dessin retrouvé : Max, Roger, Serge et les autres

(Philippe Huguenin)

 

Un « maître à voir »... qui vous va droit au cœur

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Roger Toulouse et ses amis poètes

 

Portrait de René Guy Cadou : une publication des Editions EPM

(Philippe Huguenin)

 

Document

 

Deux peintres actuels (texte de 1954)

(Pierre Garnier)

 

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