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Revue N° 11 - (septembre 2006) pages 21 à 28 |
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Dix années d’échanges avec Marguerite par Jean-Louis Gautreau Je ne l’ai jamais appelée « Marguerite ». " Tout le monde m’appelle Marguerite sauf vous ", me disait-elle parfois sur un ton de demi reproche. Je lui avais expliqué que, malgré ses propositions réitérées, je n’avais jamais voulu tutoyer Roger Toulouse, car je souhaitais conserver avec lui cette relation d ‘élève à prof, que j’avais eue à l’Ecole Normale. Et qu’il en allait de même avec elle. Cependant, comme je disais « Roger Toulouse », je disais « Marguerite Toulouse », quand je parlais d’elle en public. Jamais « Marguerite ». C’était une marque de respect à laquelle je tenais. Mais maintenant qu’elle n’est plus parmi nous, je peux me permettre d’être plus familier. J’avais fait sa connaissance en mai 1964, il y a donc plus de 40 ans. Du vivant de Roger, elle restait toujours discrètement en retrait, n’intervenait que très peu lors de mes visites, qui avaient, bien sûr, pour motivation principale, le peintre et son œuvre. Mais après la mort de son mari, Marguerite a enfin pris toute la place qui lui revenait. Elle était la gardienne du temple qu’était l’atelier du peintre ; elle était aussi la mémoire vivante de leur vie riche et pleine. Tout ce qu’elle avait vécu, vu et entendu était enregistré avec une précision parfaite, et était aussi bien rangé que les archives qu’elle avait soigneusement accumulées et classées depuis sa première rencontre avec Roger en 1936. C’est après la mort de Roger, survenue en septembre 1994, que j’ai commencé à lui rendre des visites fréquentes qui ont vite pris un rythme régulier. A raison d’une moyenne de deux visites hebdomadaires (à l’exception des deux mois d’été), je me suis aperçu, après sa disparition, que pendant dix ans, cela représentait des centaines de rencontres,… parfois en compagnie d’autres amis, le plus souvent en tête à tête. Je dis « rencontres » car ce n’était jamais de simples visites de courtoisie. Dans les premiers temps nous avons passé des heures à classer et à faire le relevé complet des ouvrages qui se trouvaient dans la bibliothèque. Il fallait inventorier les correspondances, les documents et les revues ayant trait à Roger Toulouse, les livres illustrés par lui, etc. Des heures à classer les photos personnelles qui se trouvaient en vrac dans des boîtes. Chaque photo avait droit à un commentaire, il fallait dater, noter le lieu, et identifier les personnages. La plupart du temps, les 3 heures (environ), que je passais auprès d’elle à chaque visite, se déroulaient en trois phases. Un temps était d’abord consacré à faire des recherches, des classements, etc. Puis, vers 17h, elle disait : " Après le travail, nous allons prendre un petit réconfort. " Et nous préparions le thé, accompagné de biscuits, ou d’une brioche, en suivant un rituel bien précis. Puis le travail reprenait, à moins qu’un sujet de discussion ne s’engage sur un thème qui pouvait varier, mais qui était souvent pour elle l’occasion de raconter ses souvenirs. Les sujets de discussion Si Roger et Marguerite se sont rencontrés aux Jeunesses communistes, ils ont beaucoup évolué spirituellement. Mais ils l’ont fait en parallèle, sans doute pour des raisons similaires. Dans un précédent article, j’ai évoqué le rôle que Max Jacob avait probablement joué, mais les déceptions de l’après-guerre, et la découverte des réalités du régime soviétique les ont détournés du communisme. Toutefois, cette évolution apparemment radicale ne m’a jamais semblé réellement extravagante, car Marguerite était souvent traversée de doutes, et sa foi se rapprochait plus, selon moi, de celle des premiers chrétiens que du dogme catholique. Elle a quelquefois tenté de me convertir (comme l’avait fait Max Jacob avec eux), mais sans grand espoir, et sans succès… Avec une expression amusée, il lui arrivait de me traiter de mécréant, titre que je m’empressais de revendiquer. Elle avait autour d’elle une cohorte d’anges, plus ou moins protecteurs. Souvent, elle disait à propos d’un ami qu’elle avait particulièrement aimé : " Ah ! Untel, c’était un ange. " L’éditeur Pierre-André Benoît (surnommé PAB), et Max, en faisaient partie. Plusieurs autres également. Je refusais d’intégrer ce Panthéon. Je disais que les anges et les saints devaient être très ennuyeux, je ne voulais et ne pouvais être ni l’un ni l’autre. Elle parcourait régulièrement « Le Point », hebdomadaire auquel elle était abonnée. Quand elle évoquait un événement politique, elle exprimait toujours ses convictions avec vigueur. Elle s’intéressait à tout, lisait beaucoup, réagissait à tous les événements d’actualité. Elle avait lu avec passion l’histoire du commandant Massoud qu’elle l’admirait beaucoup, et a longtemps gardé auprès d’elle l’une de ses photos. Nos débats étaient parfois « houleux », toujours très animés. Au cours de nos discussions, il arrivait que le ton montât, chacun défendant pied à pied ses convictions ou ses positions, et cela pouvait sembler tourner à la dispute. Au moment de partir elle me disait parfois : " Oh ! Nous ne sommes d’accord sur rien,… mais dites-moi que je suis votre amie. " Ces divergences multiples n’empêchaient pas une certaine complicité. En revanche nous n’étions jamais en désaccord lorsque nous abordions un sujet touchant à l’art. Nous avions une passion commune. Bien sûr, nous parlions souvent de Roger et de son œuvre, mais elle aimait que je lui fasse part de mes autres découvertes, les expos ou musées que j’avais vus, les ouvrages d’art que j’avais lus, les recherches que j’avais faites sur Internet sur tel ou tel sujet.
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Elle était intarissable lorsqu’elle parlait de son pays, des émaux de Limoges, et de l’abbaye de Grandmont. L'ordre de Grandmont avait été fondé en 1076 par Etienne de Muret, et avait atteint son rayonnement maximum au XIIIe siècle. Elle s’emportait contre les abbés commendataires qui avait provoqué le déclin de l’abbaye. Elle regrettait la dispersion du trésor, la destruction de la plus grande et somptueuse des sept châsses (celle qui contenait les reliques du saint fondateur), dont les restes prestigieux sont conservés au Louvre et dans divers musées du monde. Fière de ses origines régionales, elle s’amusait en se rappelant que même les communistes défilaient lors des célèbres Ostensions de Limoges, par fidélité à saint Martial, patron de la ville. Je crois que chaque année, elle versait son obole à l’association des amis de l’Abbaye de Grandmont (pour la reconstruction ?) : " Il ne reste pas deux pierres l’une sur l’autre à ton abbaye ", lui disait parfois Roger en souriant. Ce qui était vrai. Mais elle fut très heureuse d’apprendre que des documents et des fouilles avaient enfin permis de localiser les fondations des principaux bâtiments de l’abbaye. Les reproches de Marguerite Les derniers temps, il lui arrivait de me faire des remarques désagréables. Selon elle, je ne m’intéressais pas suffisamment à Roger et à ses amis ; je n’avais pas lu l’intégralité des œuvres poétiques de ses amis poètes les plus proches ; je ne me souvenais pas avec précision de tel ou tel article important ; je n’avais pas lu l’intégralité des archives ; je ne pouvais pas localiser dans la seconde tel ou tel document (car, autre remarque habituelle, elle affirmait que les archives étaient mal classées). Tout était prétexte à des reproches. En effet, quand ses interminables récits m’avaient suggéré un sujet d’article, je me contentais de rechercher la documentation qui pouvait enrichir le sujet en question. En effet, je n’avais pas lu l’intégralité des recueils de poésies, car cet art n’est pas mon domaine de prédilection, etc. Quand ses reproches étaient excessifs, il m’arrivait de partir un peu contrarié. Cela me m’empêchait nullement de revenir ; mais lors de la visite suivante elle m’accueillait par une réflexion de ce genre : " Après ce que je vous ai dit la dernière fois, je pensais que vous ne reviendriez pas. " Une manière de s’excuser qui ne l’empêchait nullement de recommencer à la première occasion. Mais cela était devenu un jeu entre nous qui n’était sans doute pas dénué d’une affection réciproque. Elle avait du mal à admettre que je puisse avoir en parallèle d’autres sujets d’intérêt que les siens, ce qui entraînait parfois des échanges un peu vifs entre nous. Heureusement, il lui arrivait de me faire des compliments pour une raison ou pour une autre. Marguerite avait consacré sa vie et son énergie à deux hommes : Roger (son peintre préféré), et Max, son « cher Max », comme elle disait. Elle ne cessait d’exprimer l’admiration et l’immense affection qu’elle éprouvait pour cet homme d’exception. " Roger était son frère, et moi sa petite belle sœur ", rappelait-elle émue. Max adorait aussi M. et Mme Texier qui faisaient tout pour lui faire plaisir.
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Roger TOULOUSE et Max JACOB posent dans l'atelier du jeune peintre à Orléans, 39 rue de Bellebat, en 1938. |
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Je me souviens des heures passées à l’écouter, parce qu’il était difficile de faire autrement, elle avait tant de souvenirs à faire partager. Il m’est arrivé de rester près de 3 heures d’affilée à l’entendre parler, presque sans interruptions. Je pense que cela était dû à l’anxiété qui l’habitait depuis la mort de Roger, anxiété qu’elle extériorisait peu autrement. Pour s’excuser un peu de me submerger avec ses souvenirs, elle disait que les personnes qui parlaient beaucoup, cela les aidait… Les prétextes de ce flot de paroles étaient divers. Si j’ouvrais un livre ou si je parcourais une lettre pour chercher une information, elle me prenait la feuille des mains et la lisait à haute voix. Un souvenir personnel ne manquait pas de surgir alors, qu’elle me racontait avec de multiples détails et de multiples digressions qui l’entraînaient parfois loin du sujet initial. Il m’arrivait parfois de le lui rappeler, mais il fallait que je suive jusqu’au bout le déroulement de son récit comme elle l’entendait. Chaque détail était important, c’était comme une révision, pour se prouver qu’elle n’avait rien oublié, que tout était là, dans sa tête. Une lettre reçue, le livre d‘un ami feuilleté, pouvait donner lieu au récit détaillé des épisodes de la vie de son auteur. Elle n’avait jamais envisagé de transcrire ses souvenirs, elle préférait sans doute tenter de les transmettre par voie orale, selon la tradition des sages d’autrefois. Comme il m’arrivait de poursuivre mes investigations pendant qu’elle parlait, parfois, elle me rappelait à l’ordre, sur un ton agacé elle me reprochait de ne pas l’écouter avec suffisamment d’attention. " Vous ne m’écoutez pas. Ce que je dis ne vous intéresse pas. " Elle voulait que je comprenne bien qui était Roger Toulouse, quel était son environnement amical, quel était son caractère, etc. Or, quand je travaillais auprès d’elle sur autre chose, rangeant, classant des photos, feuilletant des revues, parcourant des articles (car j’étais venu aussi dans cette intention), je conservais toujours une « oreille flottante », même si mon écoute n’avait pas en permanence la même intensité. Je ne cherchais pas à tout retenir, cela m’était impossible, mais je savais que dans cette masse d’informations de toutes sortes qu’elle déversait, un détail, une anecdote significative allait peu à peu prendre du sens, et que cela me donnerait une idée d’article qui pourrait faire l’objet d’une publication dans notre revue. A force d’entendre ces anecdotes souvent relatées, un sujet prenait corps peu à peu, jusqu’à devenir évident. Alors je m’arrêtais, lui posais des questions plus précises. Je lui dois beaucoup sur ce plan. De nombreux articles ont été inspirés ou enrichis par elle. Derrière son obstination, presque obsessionnelle, à me raconter les détails des événements qui avaient rendu sa vie si riche auprès de Roger, il y avait peut-être le désir de me faire le dépositaire de sa mémoire. Il m’arrivait de prendre des notes quasiment sous sa dictée, pour en conserver la vivacité et la fraîcheur. Mais elle s’inquiétait alors de ce que j’allais en faire. Parfois elle m’interdisait de publier certains détails, toujours attentive à ne pas froisser la susceptibilité d’untel ou unetelle, impliqué dans son récit. De toute façon, je lui faisais lire tous les textes avant leur publication, et les textes publiés ont tous reçu son « imprimatur »… Un reste de pudeur, la crainte d’être mise en avant guidaient ses réactions, mais je crois qu’au fond elle était satisfaite que je témoigne dans ces écrits du rôle essentiel qu’elle avait joué dans cette longue relation avec Roger. " Je crois que j’étais un peu folle pour me lancer dans cette aventure avec Roger ", disait-elle quelquefois. Elle me reprochait de lui faire répéter certains événements ou certains détails, comme si, dans la mesure où elle m’avait raconté cet événement une fois, j’aurais dû le mémoriser à vie. Elle avait du mal à comprendre que ma « mémoire » passait par l’écrit. Cependant, tout en manifestant un mouvement d’humeur, elle n’hésitait pas à me livrer le détail qui me manquait. La veille de sa disparition, afin de tenter de la distraire de ses douleurs, je lui demandai de me repréciser les circonstances dans lesquelles Roger et elle avaient acheté la plus belle sculpture ancienne de leur collection. Et elle me répondit. Mais il y a tellement de choses que je n’ai pas notées… Marguerite et Roger Quand Marguerite voulait décrire la place qu’elle tenait auprès de Roger, son mari, elle aimait la résumer ainsi : " Oh ! J’assurais l’intendance ! " En effet, elle s’occupait de tout, sur le plan matériel, pour qu’il puisse se consacrer intégralement à son art. Quand Roger se levait, le petit déjeuner était prêt. Quand il sortait de l’atelier, peu avant midi, le déjeuner était servi, à l’heure ; les repas devaient être réguliers et ponctuels. Elle précisait qu’elle s’était toujours efforcé de préparer des plats correctement cuisinés. Il trouvait cela normal,… et elle aussi. " Pauvre Roger, il n’aurait pas su se préparer un repas. "
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Cette régularité dans la vie quotidienne rassurait Roger qui, chaque matin, à peine son petit déjeuner avalé, entrait dans son atelier, la plupart du temps sans prendre le temps de faire préalablement sa toilette. Peu avant midi, il en sortait en disant : " Tu es là ? " - " Comme si je pouvais être ailleurs !" commentait-elle. Le déjeuner devait être prêt, car les après-midi étaient consacrés à ses heures de cours à l’Ecole Normale. Alors bien sûr, elle assurait l’intendance ; mais cette réponse en forme de boutade n’est pas suffisante pour comprendre le rôle qu’elle a joué pendant leur longue vie commune. Dès leurs premières rencontres, Marguerite avait été attirée par ce jeune homme qui avait le même engagement politique qu’elle. La personnalité et l’œuvre naissante de ce jeune peintre qui semblait prédestiné à un avenir exceptionnel la fascinaient. Marguerite avait très vite perçu le côté sombre de Roger, ce tourment qui le rongeait. " Quand un événement extérieur venait rompre la quiétude et la régularité de son travail d’atelier, j’étais toujours présente pour le rassurer, l’apaiser, limiter l’importance de l’événement. Il était souvent inquiet, et dans un état de découragement permanent, alors je cherchais à lui éviter tout souci matériel. " Il avait consacré sa vie à son œuvre, rien d’autre n’avait d’importance. " La peinture venait d’abord, et moi peut-être juste après, " disait-elle… " Mais loin derrière ", ajoutait-elle. " Pourtant, il aimait la bonne chère, appréciait un séjour dans les relais châteaux ou les vieilles demeures, à condition qu’il n’y ait pas trop de monde... Il aimait retourner à certains endroits : Locquénolé, Fongombaut, le Mont Saint-Michel, et surtout Chartres qu’il retrouvait toujours avec plaisir. Mais il ne fallait pas que ces voyages durent trop longtemps, il lui tardait de retrouver la sérénité de son atelier." Pendant ces cinquante-six années de vie commune, ils se sont rarement quittés ; et quand cela s’est produit, un courrier régulier, souvent quotidien, maintenait le lien entre eux. Cependant, il y avait parfois des heurts. " L’admiration que j’avais pour le peintre me permettait de supporter les moments difficiles, " disait-elle. " Quand cela allait mal, je faisais passer le peintre avant. Roger était très égocentrique, mais malgré tout il ne prenait jamais une décision sans m’en parler. " A quelques exceptions près… Elle aimait me raconter sa réaction quand Roger avait donné à Maître Louis Savot (commissaire-priseur d’Orléans bien connu), pour améliorer le contenu de l’une de ses ventes, un dessin de Modigliani qui leur appartenait. " Il l’a fait sans demander mon accord, alors que le dessin était à nous deux, " disait-elle, encore ulcérée. Et Roger a recommencé à une autre occasion avec une toile de belle qualité, une version réduite (sans doute une copie) du « Coup de Lance » de Rubens, que Marguerite avait trouvée, il y a très longtemps, chez un brocanteur. En plus de ses activités professionnelles, et de la gestion quotidienne de la maison, elle participait activement à l’organisation des réunions, et des expositions concernant Max Jacob, et elle s’occupait de recevoir convenablement les amis.
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Marguerite et les amis Marguerite a toujours su prêter une grande attention à chacun des amis qui les ont entourés. A chaque événement heureux ou malheureux qui se produisait, elle était toujours prête à applaudir à une bonne nouvelle, ou à soutenir un ami en difficulté. Inquiète quand l’un d’eux n’avait pas donné de ses nouvelles depuis longtemps, elle en faisait part à Roger qui avait un mouvement d’humeur : " Ah ! Toi et ton cœur d’artichaut ! Il faut toujours que tu t’inquiètes ! " Mais après cette réaction première, il téléphonait pour savoir si tout allait bien, et n’hésitait pas à se rendre sur place en voiture, si cela était nécessaire, car lui aussi accordait une grande importance à l’amitié. Les amis étaient des appuis dont il avait besoin. La cuisine de Marguerite était réputée parmi leur cercle d’amis, et les plats qu’elle leur servait lui valaient des compliments enthousiastes. Elle avait quelques spécialités dont elle était particulièrement fière : le coq au vin, le veau façon Orlov, et le lapin aux pruneaux ; elle préparait aussi des îles flottantes que Roger adorait. Excessivement sensible et attentionnée, elle était touchée par la moindre marque d’amitié ou d’affection. L’abondance des détails qui émaillaient ses récits des événements ou des rencontres, montre bien l’intérêt passionné avec lequel elle les avait vécus. Elle m’avait montré, avec satisfaction, une carte de remerciements adressée par Didier Gompel (spécialiste de Max Jacob) à Roger, à la suite d’une visite : Paris, le 24 septembre 1989 Très cher Roger, […] Marguerite a été merveilleuse, partout à la fois, avec tout son cœur et son allant, recevant, s’empressant, se multipliant auprès de tous et de chacun, afin que vos amis soient heureux. Quelle chaude et chaleureuse réception ! Quel bienfaisant réconfort ! et puis, nous avons ressenti que c’est chez vous et nulle part ailleurs que la présence de Max se perpétue le mieux. […] Je ne saurais achever ces pensées sans vous féliciter pour la beauté et le charme de votre maison, avec son jardin si bien entretenu, leur sérénité, leur accueil… si accueillant. […] Ces propos illustrent l’opinion que leurs amis avaient d’elle. Mais elle s’intéressait aussi à tous les gens qu’elle rencontrait, au hasard de ses activités professionnelles, de son voisinage, ou de ses voyages ; elle les interrogeait, était curieuse de leur vie et de leurs soucis. Et elle était déjà ainsi étant petite, ce qui lui valait des réflexions agacées de sa mère à qui elle confiait ses découvertes : " Mais occupe-toi donc de tes affaires ! "
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Le jury du prix René Guy Cadou (le 12 avril 1959, au Gué-du-Loir) debout : Jean Rousselot, Marcel Béalu, Roger Toulouse, Luc Bérimont, Michel Manoll assis : Paul Chaulot, Jégoudez, Jean Bouhier, Sylvain Chiffoleau |
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Marguerite et la poésie Roger, qui n’était pas enclin à faire des compliments superflus, reconnaissait que Marguerite aimait la poésie et qu’elle avait un goût sûr dans ce domaine. Elle connaissait toutes les œuvres, toutes les correspondances, et tous les ouvrages consacrés à Max Jacob. La plupart d’entre eux se trouvaient dans la bibliothèque, soigneusement rangés. Elle avait lu tous les recueils de poèmes des amis, compagnons de longue date, qui ne manquaient jamais de leur envoyer un exemplaire, la plupart du temps dédicacé, à chacune de leur publication, en particulier les plus proches, ceux de l’Ecole de Rochefort. Mais elle connaissait aussi ses classiques. Elle se vantait d’avoir, déjà à l’école élémentaire, une bonne mémoire, et de bien réciter les poèmes que sa maîtresse donnait à apprendre. Elle m’avait raconté comment Roger la mettait à contribution pour écrire ses poèmes. " Après notre mariage, le soir, il me disait : Tu prends un papier et tu écris. Il me dictait des poèmes, et j’écrivais en sténo. Plus tard, il prenait un papier qui traînait sur la table de l’atelier et notait les vers qui lui venaient à l’esprit. Ses amis le prenaient au sérieux, des éditeurs lui demandaient régulièrement s’il avait des poèmes à publier. " Marguerite admettait toutefois que la poésie de Roger la laissait perplexe ; elle restait étrangère à son univers poétique, si particulier, si original, si personnel, si difficile d’accès. Les derniers mois de la vie de Roger ont été très durs pour Marguerite. Rendu irascible par l’incapacité où il se trouvait de peindre, ravagé par la douleur lancinante provoquée par des ulcères aux jambes qui ne guérissaient pas et qui l’empêchaient de se reposer, Roger avait des réactions désagréables. Marguerite évoquaient rarement, et toujours avec pudeur et une grande émotion ces moments difficiles. Marguerite résumait ainsi sa vie auprès de Roger : " Parfois la vie avec Roger pouvait être l’enfer. Mais ses sautes d’humeur n’étaient pas importantes, et ne duraient pas. Ma vie auprès de lui a quelquefois été dure, mais tellement passionnante par ailleurs. " Elle était arrivée à Orléans en 1934, afin de rejoindre ses parents installés dans la ville depuis l’année précédente, pour travailler comme comptable dans l’entreprise de bâtiment dirigée par son beau-père, M. Texier. Elle éprouvait beaucoup d’admiration et de respect pour le courage de ce dernier, grand et honnête travailleur, qui, par sa curiosité naturelle avait acquis une grande culture. De contact facile, il tenait table ouverte, et accueillait tous ceux qui le souhaitaient. Elle aimait rappeler que celui-ci, militant communiste convaincu, avait refusé toute forme de collaboration pendant la dernière guerre, ce qui lui avait valu d’être sollicité pour participer au comité d’épuration, fonction qui ne l’enchantait guère. En raison des activités professionnelles de son beau-père, Marguerite avait rencontré de nombreuses personnalités locales, et était un témoin privilégié de l’histoire de la cité orléanaise depuis plus de soixante-dix ans. Par ailleurs, en raison du milieu artistique qui entourait Roger, elle avait fréquenté de nombreux poètes et artistes. Deux milieux très différents, mais dont elle parlait avec autant de plaisir. Elle s’étonnait de la vie étonnante et imprévue qu’elle avait eue, elle, la fillette native d’un petit village du Limousin, son « pays » auquel elle était restée viscéralement attachée. Tous les dimanches matins, elle téléphonait à ses cousines restées là-bas, et leur parlait en occitan. Quand elle entendait ses visiteurs parler de liberté, elle répliquait vivement en disant qu’elle ne connaissait pas le sens de ce mot, qu’elle n’avait jamais été libre, surtout après son mariage, et qu’elle ne regrettait rien. Elle disait aussi ne pas regretter de ne pas avoir eu d’enfant : " Avec Roger, ce n’était pas possible…, " disait-elle, laissant entendre que Roger, à lui seul, occupait tout son temps, toute son énergie, et qu’il n’aurait pas admis qu’il en fût autrement. Mais qu’y avait-il réellement derrière ces dénégations ? Elle m’a souvent dit avoir préféré cette vie à une vie plus conventionnelle, bien rangée, ordonnée, sans surprises, qu’elle n’aurait peut-être pas supportée. Pendant presque soixante ans, elle a consacré sa vie à Roger, avec un dévouement et un engagement absolus, quasiment religieux ; son abnégation a été totale, sans conditions. Elle a toujours été attentive et émerveillée devant les dessins, les tableaux et les sculptures qu’elle voyait surgir devant elle, jour après jour. Depuis la mort de Roger, Marguerite est restée le plus fidèle et le plus ardent défenseur de son œuvre. Tous ceux qui l’ont connue, ou rencontrée, ne serait-ce qu’une fois, ont toujours été étonnés de constater qu’une si petite femme, sur le plan physique, pouvait dégager une telle volonté, et avoir une si forte personnalité, une telle présence. Que dire de cette absence ?…
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Un soir de février ou mars 2003, alors que je m’apprêtais à prendre congé, elle me tendit une feuille de journal pliée, en attirant mon attention sur un article. " Ne le lisez pas maintenant, me dit-elle, promettez-moi d’attendre d’être chez vous. " C’était un texte écrit par Clément Borgal, critique littéraire à la République du Centre, à propos d’un roman récemment paru, qui raconte la rencontre de Mathilde (70 ans) et d’un jeune homme qui n’a pas encore trente ans : […] Mystérieusement attirés, cependant, tout se passe comme s’ils se reconnaissaient, et comme si chacun, grâce à cette rencontre, prenait soudain conscience de sa véritable personnalité, et des sentiments qui n’ont rien à voir avec l’existence qui a été jusqu’ici la leur. En conséquence, ils se disent infiniment plus que quelque chose. Le passé de l’un et de l’autre a été marqué par des drames, et ils les évoquent sans crainte. Leur destinée a été éprouvée par un certain nombre de morts et d’absences. Ils en parlent avec la plus grande simplicité. Ensemble, ils vont ainsi dépasser leurs frayeurs, tout comme s’ils appartenaient à la même génération. Ils vont s’aimer, bien sûr, mais d’un amour qui ressemble à celui d’une mère pour un fils, ou d’un fils pour une mère. Douloureuse filiation, mais infiniment précieuse et presque irremplaçable. […] Je n’ai jamais reparlé de ce texte avec elle…
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Septembre 2006
Editorial lire l’article
Hommage à Marguerite Toulouse
Récit de la cérémonie des obsèques
(Abel Moittié)
Textes lus lors des obsèques
Le point final est une étoile
(Abel Moittié)
lire l’article
Max, Roger, Marguerite et les autres
(Hélène Henry)
J’entends le son de sa voix
(Jean-Louis Gautreau)
Nocturne, poème de René Guy Cadou
(Marie-Hélène Viviani)
Témoignages de quelques amis de longue date
Marguerite Toulouse en elle-même
(Hélène Cadou)
Elle était l’air de la maison
(Pierre et Ilse Garnier)
lire l’article
Dix années d’échanges avec Marguerite
(Jean-Louis Gautreau)
lire l’article
42, quai Saint-Laurent, janvier 1942 : les souvenirs de Marguerite
(Hélène Henry)
Femme de parole
(Isabelle Klinka-Ballesteros)
Marguerite très chère
(Lina Lachgar)
lire l’article
Un esprit sans nul repos, suivi de L’Abeille
(Raymond Leclerc)
Marguerite Toulouse, une présence discrète
(Maryvonne Mavroukakis)
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Roger et Marguerite
(José Millas-Martin)
lire l’article
Elle était « un parfait honnête homme »
(Abel Moittié)
lire l’article
Florilège pour Marguerite
Témoignages de sympathie et bouquet d’adieux
Pour en revenir à Roger Toulouse et à son oeuvre
Etudes de l’œuvre peint
Le Rien et le Vide dans l’œuvre de Roger Toulouse
(Hubert de la Rochemacé)
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Roger Toulouse, les animaux, les plantes
(Pierre Garnier)
L’œuvre sculpté de Roger Toulouse
La restauration des sculptures de Fleury-les-Aubrais
(Abel Moittié)
Historique et commentaire de « L’Homme étoilé »
(Jean-Louis Gautreau)
Anecdotes et évènements biographiques
Roger Toulouse : les coulisses d’un film
(Philippe Huguenin et Gérard Poitou)
Roger Toulouse, peintre et poète
(Philippe Huguenin)
Roger Toulouse et la poésie
Roger Toulouse poète
(Christian Pelletier)
Vie de l’association
Index des illustrations (revues n° 6 à 10)
Les évènements de l’année
Les œuvres retrouvées
Nos amis ont publié
Le courrier des lecteurs
Les ouvrages disponibles
Composition du bureau Bulletin d’adhésion
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