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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 12 - (septembre 2007) pages 42 à 45
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                          1964

                   René Lacôte

              dans le salon des Toulouse,

          11, rue de l'Abreuvoir à Orléans

                                                                 

        


          
Quelques souvenirs de Marguerite Toulouse 
                       concernant René Lacôte



par Jean-Louis Gautreau


Depuis les débuts de notre revue, j’ai eu l’occasion d’écrire de nombreux articles sur l’œuvre et la vie de Roger Toulouse. J’ai déjà dit dans le précédent numéro, combien le rôle de Marguerite Toulouse avait été important au cours de ce travail. Elle était souvent, par ses fréquents récits, au cours d’interminables discussions, à l’origine des articles que j’ai écrits. La précision de sa mémoire prodigieuse me sidérait toujours. Je prenais souvent des notes que je complétais ultérieurement par des recherches dans les archives. Mais avant de les publier, je lui soumettais les premières moutures des articles qu’elle ne manquait pas de commenter. Le plaisir de savoir que ses souvenirs étaient transcrits ne l’empêchait pas de rectifier une inexactitude, de compléter un épisode par un détail qui lui était revenu en mémoire, de souhaiter supprimer un passage qui risquait de froisser un vieil ami encore parmi nous, ou de me demander de modifier une phrase dont le sens pouvait ne pas être perçu clairement. Elle était, comme toujours, très exigeante.
Mais ces modifications étaient souvent mineures car je m’efforçais de rester fidèle à son récit, sans me préoccuper d’effets stylistiques, ni d’enjolivements superflus.
Elle était la première lectrice de mes textes, et aucun ne paraissait sans son « imprimatur », obtenu parfois après quelques débats.
Le texte qui suit est malgré tout un cas particulier car il a été pratiquement écrit sous sa dictée. Je n’ai fait que le mettre en forme aussi simplement que possible. Il a été relu et corrigé par elle.
 


                                                                  ***

Au début de l’année 1962, René Lacôte était soigné au sanatorium des Grandes Brosses, à Mettray (Indre-et-Loire). Dans une lettre datée du 4 mars, il répond à Roger Toulouse qui lui a proposé de lui rendre visite.
 
« […] Je suis en effet près de Tours et je serai très content de la visite que tu m’annonces. Cela m’aidera à passer cette année de réclusion, dans un cadre d’ailleurs admirable. Et cela m’aidera à guérir. Cela n’est malheureusement possible que le dimanche, de 11h à 17h30 (et il faut me prévenir avant le vendredi pour que je me rende disponible) car, si l’on vient par le train, il y a une voiture du sana qui attend les visiteurs à la gare et les y ramène le soir. […]
Car je ne suis malheureusement pas ici au repos, ou plutôt j’y suis au repos forcé et j’y subis une cure qui sera longue. Probablement une année complète. Mon cas est d’ailleurs sans problème : petite caverne au sommet droit, sans bacilles et sans complication d’état général, celui-ci demeurant très bon. Je me suis trop fatigué. La guérison complète est certaine. Mais il y faut le temps.
[…] » 


                                                                  ***

Le début de l’histoire racontée par Marguerite Toulouse se passe à Vouvray (au nord de Tours). Un dimanche de mars 1962, Roger et Marguerite, ainsi qu’Hélène Cadou, sont allés, en voiture, rendre une visite d’amitié à René Lacôte, qui, atteint de tuberculose, était soigné au sanatorium des Grandes Brosses, à Mettray. Il souffrait également d’un cancer.

"On adorait cet homme, dit Marguerite, pour son intelligence, sa gentillesse, et sa sensibilité."

Pour lui faire plaisir, ils ont pris rendez-vous et l’ont invité à déjeuner dans un restaurant réputé où les plats sont présentés selon la grande tradition. Comme plat principal, les quatre amis ont commandé un faisan ; il arrive sur la table, entier, paré de ses plumes, et accompagné de choux et de marrons. Pour René Lacôte, deux amis poètes trouvaient inconditionnellement grâce à ses yeux : Max Jacob et René Guy Cadou. En outre, il éprouvait une profonde amitié pour Roger Toulouse et l’appréciait également en tant que poète. René Lacôte, militant communiste convaincu, avait un côté très sectaire - son côté « stalinien », reconnaît Marguerite. Il n’hésitait pas à critiquer d’une plume acérée les œuvres des autres poètes qu’il n’aimait pas. Il avait une particulière aversion pour Edmond Humeau qu’il considérait comme son ennemi personnel, surtout pour des raisons politiques et idéologiques. Humeau était le secrétaire particulier d’Emile Roche, président du Conseil Economique et Social, et à ce titre, représentant, à ses yeux, du Grand Capital…

Marguerite rappelle que Edmond Humeau, fidèle aux rendez-vous annuels de Saint-Benoît-sur-Loire en l’honneur de Max Jacob, était très démonstratif dans ses dévotions ; il tombait à genoux dans la basilique, et comme il était assez corpulent, il ne fallait pas moins de trois personnes pour le relever. Cependant, dans la crypte où se déroulait habituellement la cérémonie commémorative, il chantait très bien la messe en latin.

A la fin du repas, sans doute échauffé par les vins, René Lacôte propose de constituer un jury avec les 4 personnes présentes, et ce jury décide de décerner le « Prix du Grand Faisan » à Edmond Humeau. Ce « vote » a dû se dérouler dans une atmosphère de franche rigolade.
 
L’affaire en serait restée là si René n’avait eu l’idée d’envoyer un communiqué au quotidien communiste L’Humanité, dans lequel ses articles étaient régulièrement publiés.
" On pourrait bien publier ça dans L’Huma? "  dit-il.
" Ne fais pas le con ! " répond Roger en riant, peut-être aussi un peu inquiet de l’idée de René.
Ses amis lui conseillent tous de ne pas poursuivre cette démarche. Mais le connaissant, ils craignent qu’il ne passe à l’acte. En effet, l’article est publié.

Peu de temps après, Marguerite et Roger étaient chez Hélène Cadou (rue Henri Lavedan à Orléans). C’était au mois de novembre, il y avait ce jour-là un brouillard d’une densité exceptionnelle sur la Beauce ; ils voient arriver les Manoll complètement affolés. Ils venaient de Paris, et avaient affronté le brouillard pendant tout le trajet.
" Personne n’aurait pris la route par un temps pareil, affirme Marguerite, encore admirative ; malgré tout, ils sont venus, par amitié. " 
Thérèse, l’épouse de Michel, les bras levés au ciel, s’écrie :
" Bande de fous ! Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous avez fait ! Une pétition circule à Paris, un procès en diffamation va être lancé contre vous, c’est la prison qui vous attend ! " 
Thérèse, très ennuyée, pleurait, embrassait ses amis en les assurant que Michel allait faire tout son possible pour arranger l’affaire. Roger et Marguerite, un peu effrayés par les conséquences imprévue d’une plaisanterie de potaches, n’en menaient pas large, et commençaient à envisager un séjour en prison…

Michel Manoll avait de très bonnes relations avec Edmond Humeau. Selon Marguerite Toulouse, s’il n’y a pas eu de suite à cette affaire, c’est grâce à l’intervention de Michel Manoll, et peut-être aussi à celle de Jean Rousselot.
 
" Pendant 15 ans, Edmond ne nous a pas salués, " rappelle Marguerite.
 
Fort heureusement, cette malheureuse brouille finira par se dissiper, et l’on retrouvera souvent Edmond Humeau et Roger Toulouse côte à côte par la suite. Ce fut notamment le cas en juin 1991, à Rochefort-sur-Loire, au cours de leur probable dernière rencontre. 


                                                                  ***

A propos de René Lacôte

Né en 1913 à Montguyon (Charente-Maritime) – mort après 1969.
Quelques œuvres : Frontière (1935) – Vent d’Ouest (1942) – Claude (1943) – Journal d’une solitude (1943) – Où finit le désert (1952).
Poète, critique, préfacier, et auteur d’essais dans la collection Poètes d’aujourd’hui (Ed. Seghers) : Tristan Tzara (1952) – Anne Hébert (1969).

René Lacôte bataillait sans cesse pour défendre les poètes et la poésie qu’il aimait. Ce petit scandale, qui s’est développé dans les milieux littéraires très parisiens, fait l’objet de longs commentaires virulents dans les lettres que René Lacôte a adressées à Roger Toulouse. L’attitude de Lacôte vis-à-vis de Edmond Humeau avait surtout des motivations politiques. Dans cette tourmente passagère, il était soutenu par « Les Lettres françaises », revue dans laquelle il écrivait et sur laquelle régnait Aragon.
Marguerite Toulouse m’a dit à plusieurs reprises : « Si vous voulez savoir comment fonctionnait un vrai communiste « stalinien », il vous suffit de lire ses lettres ».

NDLR : Le courrier que René Lacôte a adressé à Roger Toulouse a été déposé au musée des Beaux-Arts d’Orléans.

Sommaire Revue N° 12

Septembre 2007

 
Editorial lire l’article

 

Etudes de l’œuvre peint

 

Roger Toulouse et les choses

(Pierre Garnier)

 

Etude de l’œuvre peint réalisé après 1972 (suite et fin)

(Jean-Louis Gautreau)

 

Notes complémentaires sur la faune et la flore

(Jean-Louis Gautreau)

 

La « Nature morte à la Trompette »

Jean-Louis Gautreau

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L’œuvre sculpté

 

Hommage à René Guy Cadou

(Jean-Louis Gautreau)

 

Anecdotes et évènements biographiques

 

Souvenirs de Marguerite concernant René Lacôte

(Marguerite Toulouse et Jean-Louis Gautreau)

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Retour sur l’exposition trentenaire

(Raymond Leclerc et Abel Moittié)

 

Inauguration de la salle Roger Toulouse à l’IUFM

(Abel Moittié)

 

A propos de la chapelle de l’Ecole Normale

(Jean-Louis Gautreau)

 

Informations sur la carrière professionnelle de Roger Toulouse

 

Roger Toulouse invité dans une classe de Fleury-les-Aubrais

(Jean-Louis Gautreau)


Roger Toulouse et ses amis poètes

 

Roger Toulouse poète

(José Millas-Martin)

 

Roger Toulouse et la Rose d’Or

(Abel Moittié)

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Document

 

Hommage à Guy Dandurand

(Abel Moittié)

 

UTOL passe

(Guy Dandurand)

UTOL - poème

(Roger Toulouse)

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Vie de l’association

 

Les évènements de l’année

Les œuvres retrouvées

Nos amis ont publié

Le courrier des lecteurs

Présentation de l’association

Bulletin d’adhésion
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de gauche à droite

             Edmond Humeau
              Roger Toulouse
              Pierre Garnier

   Inauguration du Centre poétique
  de Rochefort-sur-Loire (juin 1991)
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