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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur, illustrateur et poète
Revue N° 13 - (septembre 2008) pages 56 à 60
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Roger Toulouse et Roger Secrétain
                     (Janvier 1957)

Le vendredi 1er mars 1963, dans la Salle de lecture de la Bibliothèque Municipale d’Orléans, au n° 1 de la rue Dupanloup, Madame Lily Bazalgette donna une conférence intitulée : « Connaissance de Roger Toulouse », conférence illustrée par la projection en couleurs d’œuvres du peintre. A l’occasion de cette manifestation, Roger Secrétain, Maire d’Orléans, rédigea le 23 février 1963 cet amical et très important hommage reproduit ici et que l'on peut retrouver dans le tome IV de ses "Chroniques", aux éditions La République du Centre, Orléans, 1974. 




                 Le peintre Roger Toulouse


par Roger Secrétain


Toulouse est orléanais. Il est né dans cette ville, il y vit, il y enseigne, puisqu’il fait une classe de dessin à l’Ecole Normale d’Instituteurs. A 45 ans, jeune encore, il a derrière lui une œuvre abondante, ce qui peut paraître paradoxal chez un homme qui ne doit rien à la facilité. Il travaille, voilà tout, dans l’application et la ferveur. Les toiles qu’il a peintes – sans compter celles qu’il a détruites, aux heures de doute et de dépression, mais aussi dans la clarté de sa froide exigence – sont au nombre de plus de 800. Elles ont été dispersées dans les musées, les collections particulières, à travers le monde. Il y a des tableaux de Toulouse à Paris, à Périgueux, à Quimper. Il y en a en Suisse, en Angleterre, en Allemagne, au Danemark, au Japon, en Amérique, notamment à Baltimore, à Philadelphie, à Montréal. Dans d’autres villes encore.

Il y en a peu à Orléans. Ce peintre, qui passe maintenant pour un des meilleurs de sa génération, et qui a connu à Cannes, en septembre dernier, à la galerie Cézanne, un très grand succès, n’a certes dans sa ville d’origine et d’élection ni la réputation ni l’audience qu’il mérite. La conférence de Mme Bazalgette va réparer cette injustice, dont il ne faut qu’à peine s’étonner. Nul n’est prophète... le mot est toujours vrai, toujours explicable. Dans la vie sociale, où l’on juge souvent sur les apparences, on ne croit pas à la force ou à l’étrangeté du destin de ceux qu’on voit à côté de soi ; on ne croit pas au cheminement des esprits et des talents, que le rang social, la chance, la mode, les appuis ou la publicité n’ont pas mis en place de bonne heure.

Il faut dire à la décharge de ses concitoyens que Roger Toulouse, bien au-delà de ses réussites et de ses déceptions, s’est enfermé chez lui, c’est-à-dire en lui-même. Ce moine de la peinture vit en face de son art, dans une recherche inlassable, dans une solitude et une concentration qui ont porté leurs fruits. Ainsi a-t-il eu sa récompense. Parce qu’il s’est beaucoup cherché, il s’est trouvé, sans d’ailleurs trouver le repos, sans accepter la complaisance envers soi-même, par la répétition paresseuse d’une facture. Il poursuit sa route vers cet équilibre difficile qui ne se réalise qu’au moment toujours fugitif, à l’endroit toujours rare où les problèmes inconciliables du sujet, du trait, de la forme, des surfaces, de la couleur et des tons consentent à se résoudre, parce que l’inquiétude incessante de l’artiste a consenti elle-même à s’apaiser.

Dans le volume qu’elle a consacré récemment à Roger Toulouse, Mme Bazalgette a saisi la psychologie et l’art du peintre orléanais. Son étude est riche. Si nous ne sommes pas toujours d’accord avec le langage esthético-philosophique qui est le sien, et qui caractérise la plupart des critiques d’art de notre temps, nous partageons sa pensée sur une inspiration et sur une œuvre dont elle a retracé l’itinéraire et caractérisé les aboutissements.

En dépit d’une évolution qui ne serait qu’épisodes si elle n’était un perfectionnement évident, Toulouse depuis ses expériences de jeunesse, a eu lui aussi ses « périodes ». Sa tâtonnante investigation, jalonnée de maladresses et d’outrances, mais dans le témoignage déjà vif d’un tempérament tourmenté, s’achève vers 1936, au moment où Max Jacob le « découvre » à l’occasion d’une toile exposée à la vitrine d’un magasin d’Orléans. Commence alors une amitié où l’aîné entraîne le plus jeune vers une véritable révélation : celle d’un monde où l’expression est au-delà des apparences, des poncifs, y compris les poncifs de la modernité, et qui exige pour être compris et exprimé, une remise en cause des moyens et des critères, un rafraîchissement de la vision.

Toulouse ne cesse de rendre grâces à celui qui fut son père spirituel, son guide. Max poète, peintre, esthéticien, n’était pas un maître facile. Son indulgence était pire que sa rigueur. C’était un excitateur déroutant. Mais il avait le génie de l’amitié, la perception aiguë de la richesse des êtres, qu’il révélait à eux-mêmes, dans une thaumaturgie ésotéro-astrologique, sur un fond de charitable et généreuse humanité. Il apporta à Roger Toulouse plusieurs bienfaits : la lucidité, l’exaltation, la confiance.

A travers ses procédés d’expression, du paysage au portrait, du scénario de personnages à l’inerte matérialité de l’objet, on trouverait bien sûr chez Toulouse plus d’une référence involontaire et d’ailleurs inévitable à ce qui, depuis le début du siècle, a marqué la peinture contemporaine : le cubisme, le surréalisme et quelques influences plus ténues ou plus personnalisées. Mais ce serait lui faire injure que de le soumettre à une école, que de le trouver docile à des consignes. Tout au plus le situerait-on dans un climat qui est du reste celui de son époque, d’une époque dont le peintre, fût-il retiré de toute action sociale jusqu’à l’agoraphobie, fût-il en un mot solitaire, ne saurait non seulement se séparer, mais dont il se fait, en écoutant ses voix intérieures, l’interprète presque psychique. Le tourment de Toulouse est celui des hommes d’aujourd’hui. Il traduit la conscience tantôt obscure, tantôt claire de leur destin. Mme Bazalgette distingue ainsi, avec ses toiles d’avant 1939, l’angoisse de la guerre approchante, une menace appesantie sur la liberté humaine. Elle voit dans son œuvre des années d’occupation une autre traduction des épreuves communes : le tragique de l’événement et des ses conséquences infinies, comme résumé en douleur, en horreur, en espérance aussi, au fond des âmes et des corps. Depuis quinze ans, depuis dix ans surtout, elle apprécie dans l’œuvre de Toulouse une autre angoisse, celle d’une science qui n’a pas besoin de fiction pour subir l’assaut de l’absurde, dans l’atmosphère de genèse, mais aussi d’apocalypse d’un temps qui pousse le peintre visionnaire à ressusciter les thèmes des grandes époques géologiques, dans une confrontation de la solitude de l’homme avec les solitudes préhistoriques de la nature.

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L’unité de l’œuvre de Toulouse était apparue dans son exposition de 1957, à la galerie Guénégaud. Mais elle s’affirmait par des signes psychologiques plutôt que par la facture. C’est par la poésie de sa peinture que ce peintre se révélait. Il avait toujours traduit, dans la diversité des sujets et des moyens, un double sentiment : l’émerveillement et l’anxiété devant la vie, devant les choses de la vie. Il avait toujours été cet illuminé qui peint davantage ce qu’il imagine que ce qu’il voit et qui, en retour, voit ce qu’il imagine. Un mystique, en somme. La plupart des portraits qu’il a faits sont des portraits inventés, tel ce jeune homme aux grands yeux fixes, qui ressurgit dans son œuvre, et qui ne semble inséré dans un univers géométrique que pour maintenir des passions aveugles ou des drames cachés. Sa peinture est toujours apparue comme une violence, une angoisse plus ou moins dominée. Mme Bazalgette a raison de dire que le diagramme mental de Toulouse est la recherche incessante d’une pacification intérieure. Au fond, il n’y a qu’en face de sa toile qu’il justifie sa vie et fait cesser les malentendus, les irritations, les mensonges qui reviennent aussitôt qu’on fait un pas dans le monde, même dans le monde des artistes. Il s’agit de s’apprivoiser soi-même, dans un autodidactisme absolu, qui n’est pas seulement le hasard ou la malchance de la destinée, mais une véritable vocation. Apprivoiser ses démons, et même ses anges. Exorciser des sauvageries d’enfance, des cauchemars qui sont partis du rêve, ou qui retournent au rêve, dans un va-et-vient entre l’enfer et le ciel. Car la paix et la bonté sont au bout d’un chemin difficile, dans cette autre permanence qu’on pourrait appeler aussi bien la maturation de la naïveté que l’opiniâtreté du cœur.

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Au cours des trois dernières années, c’est par la technique autant que par l’inspiration que l’unité de l’œuvre de Toulouse s’est confirmée. Mais il nous semble que la remarquable réussite du peintre se trouve dans le fait que son inspiration et sa technique réalisent entre elles désormais un accord profond, qui vaut comme le signe d’une suprême unité. Non seulement la technique proprement picturale – l’attaque de la toile par le pinceau, cette pâte tantôt mate tantôt brillante qu’on a comparée à un émail cuit, dont il use avec une application méticuleuse et passionnée – mais le choix du coloris, sa limitation rigoureuse, presque ascétique, à un seul ton, dont il joue par des dégradés, avec un sens tout musical des nuances, donnent à chaque tableau, dans un héroïsme de sobriété, une intensité fascinante.

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Il y a aussi la vertu de l’objet. L’amour de l’objet est le salut du peintre. Même dans l’hallucination que provoque la confrontation avec la toile encore vierge, l’objet impose un respect, il offre une résistance à sa propre surréalité. Mais l’objet devient vite une sorte de médium autour duquel s’organise le surnaturel. Ainsi les natures mortes de Toulouse sont-elles magiques et tragiques. Ce violon, cette pendule, cette paire de ciseaux, à quoi l’uniformité du coloris (les verts pâles, les violets doux, les verts acides) et la rigueur des lignes confèrent une immobilité angoissante, se dépassent eux-mêmes en tant qu’objets pour prendre une signification métaphysique. Ils n’ont pas moins de spiritualité que ces cathédrales deux fois pétrifiées que Toulouse fait monter de la terre vers un ciel lunaire, dans l’allègement et la purification progressifs des tonalités. Mais son obsession est surtout la machine, l’instrument du progrès de l’homme, la cause et le thème de son inquiétude, qui renferme dans une simplicité muette et diabolique les images du monde futur, les nouvelles sorcelleries des hommes, le babélisme des nations et des politiques. Les toiles de Toulouse sont alors comme une glace brûlante ; elles expriment un silence, dans l’attente des catastrophes ou dans le pressentiment des miracles.


Si marquée qu’elle soit par des signes de l’époque, l’œuvre de Toulouse est essentiellement figurative. Ni abstraction, ni tachisme systématique, ni hermétisme, même quand le peintre inscrit son lyrisme dans la géométrie des objets. Elle est figurative au sens que Novalis donnait au mot figure, dans la clairvoyance des grandes intuitions : « Les hommes marchent par des chemins divers. Qui les suit et les compare verra naître d’étranges figures ; figures qui semblent appartenir à cette grande écriture chiffrée qu’on rencontre partout ; sur les ailes, sur la coque des œufs, dans les nuages, dans la neige, dans les cristaux, dans les formes de roc, dans les eaux congelées, à l’intérieur et à l’extérieur des montagnes, des plantes, des animaux, des hommes, dans les clartés du ciel, dans les disques de verre et de poix lorsqu’on les frotte et lorsqu’on les attouche ; dans les limailles qui entourent l’aimant, et dans les étranges conjonctures du hasard... »

Il s’agit alors pour Toulouse comme pour tous les artistes inspirés, non seulement de figurer, mais de transfigurer. Il s’agit d’introduire un ordre dans un désordre, une signification dans la confusion et le hasard, d’arrêter ce qui marche, ce qui fuit, d’arrêter l’hémorragie de la pensée et de la vie dans une sorte de hiératisme, de fixité qui participe à la fois du goût du néant et de la nostalgie de l’éternité.

Il y parvient maintenant souvent.
  

Sommaire Revue N° 13

Septembre 2008

 
Editorial lire l’article

Etudes de l’œuvre peint

 

L’œuvre de Roger Toulouse : critique ou célébration de l’humanité ?

(Pierre Garnier)

 

1937, une année exceptionnelle ; un tableau retrouvé : le portrait de Jean Méry, dit « Jeannot »

(Jean-Louis Gautreau)

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Roger Toulouse illustrateur

 

« Histoires improbables » les dix premières illustrations

(Jean-Louis Gautreau)

 

Anecdotes et évènements biographiques

 

Projet de médaille en hommage à Roger Toulouse

(Daniel Leclercq)

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Lettres de Roger Toulouse à Jacques Delpeyrou

(Abel Moittié)

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Document

 

Le peintre Roger Toulouse

(Roger Secrétain) Chroniques

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Correspondances déposées au musée des Beaux-Arts d’Orléans

 

L’Encyclopédie Universelle consacre Roger Toulouse

(Guy Belouet)

 

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