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Revue N° 13 - (septembre 2008) pages 11 à 23 |
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1937 : une année exceptionnelle *** Un tableau retrouvé : "Le portrait de Jean Méry" dit "Jeannot" par Jean-Louis Gautreau
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A l’occasion d’une vente aux enchères qui s’est tenue le 9 juin 2007 à Orléans, une rare toile de Roger Toulouse, datée de 1937, est réapparue. Elle a été réalisée il y a exactement 70 ans, Roger avait alors 19 ans. Cette toile porte un titre imprécis : « L’Enfant au Pull-over ». Or nous connaissons, par les archives et les témoignages directs, le nom du jeune modèle. Nous allons essayer de resituer cette œuvre importante et significative dans son contexte historique. La redécouverte de ce tableau sera pour nous l’occasion de rappeler ce qui s’est passé l’année de sa création. Nous l’avons souvent dit, 1937 a été, pour le jeune artiste, une année exceptionnelle, au cours de laquelle des événements importants et décisifs se sont succédés à un rythme soutenu. Bien que cette période ait déjà été évoquée dans d’autres numéros de la revue , nous allons revoir certaines de ces rencontres qui ont fortement marqué la vie du peintre, au tout début de sa carrière. Quand j’ai rédigé cet article, de nombreuses questions me sont venues à l’esprit : j’aurais souhaité avoir des précisions sur tel ou tel événement. Les autres années, il suffisait que j’interroge Marguerite Toulouse, et elle me répondait,… en ajoutant parfois : « Mais je vous l’ai déjà dit cent fois ! ». Je l’imagine redécouvrant le portrait de Jean Méry ; elle se serait écrié : « Oh c’est Jeannot ! », et les vannes de sa mémoire se seraient instantanément ouvertes pour me livrer un flot d’anecdotes précises. Mais elle n’est plus là pour rectifier les erreurs, pour apporter une précision utile, ou pour relater un épisode qui lui serait revenu à l’esprit. Maintenant nous devons nous contenter de puiser dans les archives ou les documents déjà existants… Sa présence nous manque et nous manquera. Son étonnante mémoire a disparu avec elle. *** Rappel des événements de l’année 1937 Du 3 au 11 avril – Roger participe au Salon des « Artistes orléanais » avec 8 peintures et 2 sculptures. Le libraire et marchand de couleurs Lecomte est séduit par cette peinture et lui propose de présenter une quinzaine de toiles dans son magasin, La papeterie des Beaux-Arts, 1 rue Jeanne d’Arc à Orléans (face à la cathédrale). Les toiles resteront exposées du mois d’avril à la fin de l’été. Dans Le Républicain orléanais et du Centre du 24 juin 37, le critique d’art parisien, André Valensi, a donné un compte-rendu de cette exposition : Roger Toulouse expose ses œuvres chez M. Lecomte, rue Jeanne d’Arc, Orléans. Hier, R. Toulouse n’était connu que d’un public restreint ; aujourd’hui son exposition remporte un grand succès, succès mérité du plus valeureux des artistes orléanais. Cet excellent artiste attire l’attention des amateurs ; le plus critiqué, le plus contesté, il s’affirme malgré ces jeux violents. Paris cherche des « forts » au grand talent. Roger Toulouse fonde avec son cerveau et ce cerveau doit avoir une place dans notre peinture. Saluons ce bel artiste car il est doué et courageux ; Max Jacob, ce grand génie […] a trouvé en lui un «homme nouveau » aux grandes qualités, qu’il nous fallait ; poète en plus, il se révèle. […] Un homme de valeur qui s’impose, un artiste qui marquera sa place fortement […]. Avril – A l’invitation du poète qui a vu ses peintures chez Lecomte, Roger Toulouse rend visite à Max Jacob qui vit à Saint-Benoît-sur-Loire. C’est la naissance d’une grande amitié qui se poursuivra jusqu’à la fin. Cette visite sera suivie de nombreuses autres rencontres. 6 mai – Début d’une correspondance régulière entre Max et Roger. Seules les lettres de Max, précieusement conservées et éditées, ont survécu. 8 juin – A une lettre, Max joint un texte destiné à présenter Roger dans une préface de catalogue d’exposition : Ce que c’est qu’un « homme nouveau ».
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Première page du texte manuscrit de Max Jacob "Ce qu'est un homme nouveau" Médiathèque d'Orléans |
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L’année scolaire 1936-37 à l’Ecole des Beaux-Arts d’Orléans se termine par une avalanche de prix pour Roger (palmarès du 11 juillet 37) : Quatre 1er prix – Deux 1er prix accessit – Un 2e prix, et plusieurs prix du legs Baudry attribué au premier élève de chaque cours. Un jour de juillet 1937 – Visite en famille de l’Exposition internationale des Arts et Techniques qui se tient à Paris (du 4 mai au 27 novembre). Les deux pavillons de l’Allemagne et de l’U.R.S.S. se dressent face à face, sur la rive droite de la Seine , au pied du nouveau Palais de Chaillot. Roger, Marguerite et ses parents vont admirer ‘’Guernica’’, exposé dans le pavillon de la République espagnole. Au mois d’août – Le critique André Valensi publie un nouvel article à propos de Roger. C’est peut-être l’artiste le plus « neuf » de cette classification ; il est jeune et sa production est déjà riche et puissante. Il est l’un des rares peintres à comprendre notre époque. […] Sa peinture reflète son caractère ; il vent comme celui qu’on attendait en rejetant l’idée des autres et leur tournant le dos. Dans la nature morte, il place la chaise boiteuse du pauvre ; ses nus sont des femmes aguichantes qui attirent ; ses « enfants » sont des malheureux aux yeux baignés par la tristesse, et ces magnifiques portraits synthétisent la vie de début de l’artiste, avec les grandes difficultés qu’ont à vaincre les hommes qui portent les richesses d’avenir. […] Bientôt il aura sa place près des artistes les plus notoires ; […] 10 et 11 août – Roger rend visite à Max Jacob à Saint-Benoît. Le 11 août, il réalise sur le vif, le beau "Portrait de Max au Pull-over rouge" (gouache). En retour, Max fait le portrait de Roger (dessin à l’encre). Visite importante qui fait l’objet de nombreux commentaires. 19 août – Roger peint le " Portrait de Jean Méry, dit Jeannot ". Il peint beaucoup dans l’intention d’avoir un ensemble conséquent d’œuvres à présenter. En septembre, Roger décide d’abandonner les cours de l’Ecole des Beaux-Arts. 5 novembre 1937 – Max Jacob a pris contact avec son ami le grand marchand d’art parisien, Daniel-Henri Kahnweiler. Roger entasse une trentaine de toiles dans la voiture (une Panhard et Levassor panoramique) de M. Texier, son futur beau-père, qui se fait une joie de le conduire à Paris. Roger rencontre le galeriste, en présence de Pablo Picasso. Il est mis en contact avec le galeriste Georges Maratier et son associé et ami américain, Edwin Livengood, qui s’occuperont de lui jusqu’en 1947. Les deux marchands dirigent la galerie de Beaune, 25 rue de Beaune (7e arrondissement), où ils exposent et vendent des œuvres d’André Derain, Max Ernst, André Masson, Joan Miro, Francis Picabia, etc... Leur clientèle est constituée de nombreux collectionneurs américains. Le lendemain, Roger remercie Max qui écrit aussitôt à Marcel Béalu, le 7 novembre : Roger Toulouse a eu la chance de rencontrer Picasso et Kahnweiler, autant dire qu’il a vu le pape et l’empereur. Ces messieurs aiment ses portraits, l’encouragent et vont s’occuper de lui. Il ne se doute pas de l’importance de l’événement. C’est comme s’il entrait à l’Académie française à 19 ans. Quant à moi, je ne me suis pas trompé encore une fois. Lettre de Max Jacob à Roger Toulouse – datée du 9 novembre 37. Tu ne te doutes pas que tu viens de te trouver au centre de la peinture de l’univers, et que d’avoir plu à ces deux hommes c’est un brevet d’avenir et de talent. Tu es, selon moi, sauvé et tout ira très bien pour toi. Je remercie Dieu d’avoir été choisi pour attacher la boucle qui t’attache au char du soleil. 11 novembre 1937 – Visite de Gertrude Stein à Orléans. Gertrude Stein (1874-1946) arrive à Paris en 1903, en compagnie de son frère Léo ; ils sont attirés par l'effervescence artistique du quartier du Montparnasse du début du XXe siècle. Tous les deux collectionneurs, Gertrude défend l'art moderne, notamment Picasso (qui fera un célèbre portrait d'elle en 1906) et les cubistes, alors que son frère reste plus traditionaliste. Elle sera à ce titre l’un des grands mécènes de la jeune génération de l'Ecole de Paris. En 1907, elle rencontre Alice B. Toklas, avec qui elle partagera sa vie à partir de 1909, et jusqu'à sa mort. Son appartement du 27 rue de Fleurus devient un lieu de rencontre pour l'avant-garde parisienne, et un passage incontournable pour leurs amis américains. Une semaine après la visite de Roger chez Kahnweiler, Gertrude qui a sans doute vu des œuvres de Roger chez Maratier, décide d’aller voir le jeune peintre à Orléans.
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«Lorsqu’elle arrive à Orléans, fin novembre, dans une impressionnante « Matford » avec chauffeur, Gertrude a amené avec elle sa compagne, Alice B. Toklas, Georges Maratier, et deux gras caniches blancs qui s’échappent de l’auto en bondissant dès que celle-ci s’arrête boulevard Lamartine. Gertrude Stein voulait voir le prodige dans ses murs. Elle le rencontre dans le petit atelier qu’on a aménagé dans la maison familiale. Roger Toulouse a disposé ses toiles le long du mur. Elles sont nombreuses, car il traverse une période très fertile, et il n’est pas rare qu’il peigne une toile en deux jours. » (Jean-Louis Derenne : La confiante solitude) Gertrude Stein était également accompagnée de Léonce Rosenberg, autre grand marchand d’art parisien. Roger ne se souvenait plus exactement du nombre de toiles qu’il avait disposées dans l’atelier. En revanche, ce qu’il n’avait pas oublié, c’est que la grande collectionneuse était repartie avec la quasi totalité des toiles qui étaient là, et qu’il s’était retrouvé avec une grosse liasse de billets entre les mains. Il est sans doute difficile d’imaginer l’émotion de ce jeune peintre en voyant débarquer chez lui cette légende vivante de l’histoire de l’art, et la voir repartir avec une pile de ses œuvres ! De quoi tourner la tête au premier venu. Lettre de Max Jacob à Roger Toulouse – datée du 14 novembre 37. Gertrude c’est le musée du Louvre des Modernes. Je te considère comme arrivé. Mais si tu veux conserver cette papauté que Dieu t’envoie, n’oublie pas ce grand principe : continue les recherches désintéressées. […] Tu as Gertrude, Kahnweiler et Picasso, c’est-à-dire le roi et la cour. Rosenberg est un grand marchand tellement riche. Lettre de Max Jacob à Marcel Béalu – datée du 14 novembre 37. Nous avons porté chance à Roger Toulouse. Il a reçu la visite des avant-coureurs de la gloire picturale : Gertrude Stein qui a fait fortune en découvrant des jeunes, et le grand marchand Rosenberg. Je crois que le voilà sérieusement lancé : j’en ai bien de la joie […] vendre à ces gens-là : ça c’est un triomphe impérial. La semaine suivante, le galeriste Georges Maratier le prend sous contrat en exclusivité, et lui propose un versement mensuel en échange d’une production régulière. 22 novembre – Lettre de Maratier qui lui annonce son intention de lui organiser une exposition personnelle. J’ai bien reçu votre lettre et vous en remercie, votre rêve Picabia est magnifique. Pourvu que vous ne soyez pas dans le même état lorsque nous allons faire votre exposition, car il faut vous préparer à affronter les murs de la galerie de Beaune d’ici quelques mois. […] Noël 1937 ou 1er de l’an 1938 (Marguerite ne se souvenait plus très bien) – Fiançailles de Roger et Marguerite. Roger lui offre une perle montée en bague, encadrée de deux petits diamants. *** Le tableau et son modèle Au mois d’août 1937, Roger et Marguerite n’étaient pas encore mariés. Marguerite était partie avec ses parents, passer quelques jours dans son village natal, à Razès, près de Limoges. Comme il le fera par la suite à chaque fois qu’ils seront séparés, Roger lui écrit scrupuleusement tous les jours, ne manquant pas de reprocher à sa « fiancée », à tort ou à raison, de ne pas respecter le même rythme d’écriture. Par deux lettres adressées par Roger à celle qu’il épousera quelques mois plus tard (le 20 juin 38), mais qui s’appelait encore Marguerite Texier, nous savons exactement quel jour il a peint le Portrait de Jean Méry, dit « Jeannot ». Mercredi 18 août 1937 – Orléans. […] Cet après-midi, je compte faire le portrait d’un petit gosse. C’est important, c’est nécessaire. Je pense qu’il ne bougera pas trop. Il est vrai que l’autre fois quand je faisais le mien en me regardant dans une glace, ce n’était pas trop stable. Il est jeune, 6 ou 7 ans, avec des yeux noirs. On peut sûrement faire quelque chose de bien. Modigliani, pour sa part, a fait des chefs-d’œuvre avec des enfants. Le nombre de mes peintures augmente à vue d’œil. Il le faut. Et si Max Jacob me fait entrer dans l’équipe à Kahnweiler, il faut que je me comporte honorablement parce que Kahnweiler possède les plus grands artistes du siècle, et plus tard leur nom restera et se liera avec Le Gréco – Rubens – Michel-Ange – Corot – Toulouse-Lautrec – Cézanne – etc. Il possède une douzaine de grandes vedettes – dont Picasso – Chagall – Utrillo – Gromaire - Van Dongen – Vlaminck - Max Jacob - Foujita – Picabia – Dufy – Jean Lurçat – et Pellan, son seul jeune, mais il a 38 ans. Pour eux, c’est le jeune. Si j’y suis, on me prendra pour un jeune moi aussi, mais entre jeunesse [jeunes] il y aura de la différence. […] Jeudi 19 août 1937 – Orléans. Chérie, Encore une journée de grande fatigue pour moi. J’ai fait de la peinture depuis ce matin 7 heures et tout l’après-midi. Tu sais, je ne sais pas si tu t’en rends compte, la fatigue morale, la fatigue du cerveau et des nerfs, la fatigue des yeux. Enfin, j’ai choisi ce métier, si la peinture est un métier, c’est un art. Et en plus de cela je n’ai encore rien reçu de toi. Tu aurais sûrement pu m’épargner une tristesse supplémentaire. Moi, je travaille, et chaque jour je t’écris… et toi… et pourtant je ne mérite pas cela, car je suis déjà assez ennuyé avec mes peintures. […] Enfin voici mon gosse de terminé. Je suis très content, c’est maintenant mon seul réconfort, et pourtant tu es près de moi. Cette peinture fera du bruit sûrement car elle est bonne. La ressemblance y est. Te représentes-tu le travail, l’effort, et ce qu’il faut avoir dans le ventre ? Tu t’en rendras compte sur place, je l’espère. […] Quelle difficulté extrême de styliser des yeux avec un ou deux traits bleus foncés, faire des joues vert tendre, des cheveux bleu-vert, etc. parce que déjà ces couleurs enlèvent de la ressemblance et de l’humain. Et pourtant où je touche, j’anime. Il est possible qu’il ait commencé le portrait de Jeannot le 18 août après-midi, comme il dit en avoir l’intention, mais nous sommes certains qu’il a terminé le portait le 19 après-midi. Il ne lui a fallu qu’un jour ou un jour et demi pour faire cette toile tellement impressionnante. Jeannot habitait, avec ses 3 frères et sœurs et sa mère, au 28 boulevard Lamartine, à quelques maisons du 22 bis, maison occupée à l’époque par Roger Toulouse et ses parents. La famille Méry vivait au rez-de-chaussée, tandis que la famille Lemaire (Jean-Claude, Françoise, et leurs parents) occupait le premier étage. Il semblerait que les Méry vivaient dans un certain dénuement matériel : le visage de Jeannot exprime une infinie tristesse. Cette même année 1937, Roger Toulouse a fait le portrait de trois des quatre enfants Méry : - Jean Méry, dit « Jeannot ». Le portrait, peint le 19 août, figure sous le n° 10 dans la liste manuscrite des œuvres (rédigée par Roger), sous le titre : " L’enfant au pull over ". Né en 1930, il est le 3e enfant de la fratrie. Il avait 7 ans.
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L'enfant - "Yvette, dite Vévette" Huile sur Toile - 1937 Collection particulière |
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Nu debout - "Madeleine Méry" Huile sur toile - 1937 Collection particulière |
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- Jean Méry, dit « Jeannot ». Le portrait, peint le 19 août, figure sous le n° 10 dans la liste manuscrite des œuvres (rédigée par Roger), sous le titre : l’enfant au pull over. Né en 1930, il est le 3e enfant de la fratrie. Il avait 7 ans. - Yvette Méry, dite « La Vévette » (née en 1932, elle est la benjamine), figure au n° 24, dans la liste manuscrite, sous le titre : l’enfant (Yvette). - Madeleine Méry, l’aînée des enfants (née en 1919, elle a à peu près le même âge que Roger), a posé nue. Son portrait figure au n° 25, dans la liste manuscrite, sous le titre : Nu (Madeleine). Marguerite Toulouse se souvenait que cette séance de pose, à domicile, avait suscité un petit scandale dans le quartier… Peut-être Roger la connaissait-il auparavant, car il semblerait que la jeune fille ait posé à l’Ecole des Beaux-Arts. Daniel (né en 1924), le second enfant, est le seul dont nous ne connaissons aucun portrait. Mais tout espoir n’est pas perdu… Souvenons-nous que Roger a peint ces tableaux dans le dessein de constituer un ensemble conséquent de peintures, destinées à être montrées afin de prouver son talent. Le portrait de "Jeannot" a été réalisé moins de 3 mois avant la visite de Gertrude Stein. J’aime à penser qu’il se trouvait parmi ceux que Roger et son futur beau-père emportèrent à Paris, à moins qu’il ne fît partie de ceux que Gertrude Stein emporta après sa visite. Dans le catalogue raisonné, il est précisé : "Achat de la galerie de Beaune, avant la guerre, puis collection Harden, ami Anglais de Gertrude Stein". Mais il n’est pas certain que ce tableau ait été acheté par la galerie. Nous savons que lorsque Gertrude Stein est venue à Orléans, pour voir les œuvres de Roger, elle est repartie en emportant la quasi-totalité des toiles qui se trouvaient dans l’atelier du jeune peintre… Cette toile n’aurait-elle pas fait partie du lot emporté par la collectionneuse, qui l’aurait ensuite transmise à son ami Anglais ? Et en quelles autres mains le portrait de « Jeannot » est-il passé avant son retour à Orléans ? Etude du portrait
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"L'enfant au pull-over (Jean Méry) " -1937 Huile sur toile - 0,53 x 0,43 m Collection particulière |
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Jeannot est peint de face, le corps légèrement tourné vers la droite, le visage et le regard orientés vers la gauche. Ce mouvement, à peine perceptible, donne de la vie à l’enfant qui se détache sur un arrière-plan fortement contrasté, blanc à gauche, quasiment noir, à droite. L’enfant semble assis, mais en dehors d’une légère trace, le siège n’est pas visible. Les chairs de l’enfant, visage, bras, cuisses, sont traitées dans un dégradé de vert. Les pupilles sont de la même teinte. Il porte un pull à manches courtes, tricoté en laine bleue, et un short blanc. Les bras ballants, il semble légèrement voûté, comme accablé. Seul le visage est soigneusement peint, avec beaucoup d’expression. Les bras sont visibles mais les mains sont hors cadre. On peut être surpris par la maigreur excessive du bras gauche de l’enfant (à droite). Je pense qu’il faut exclure une éventuelle maladresse, Roger n’hésitait pas, à cette époque à accentuer certaines caractéristiques anatomiques pour obtenir l’effet qu’il souhaitait. Peut-être a-t-il voulu nous faire sentir l’aspect misérable de l’enfant. Le pull est traité à coups de brosse rapides, mais fermes et très structurés. Quelques taches d’une couleur surprenante ne se remarquent pas au premier coup d’œil. Une petite zone derrière le cou, un tracé le long des bras, et un triangle entre les cuisses, sont rouge carmin foncé. Sans doute une façon d’animer les trois couleurs froides dominantes du tableau : le vert, le bleu, et le blanc. Le regard fixe, dépourvu de joie, souligné par des sourcils légèrement froncés, semble perdu dans une profonde réflexion intérieure. On ne peut que constater le terrible contraste entre la jeunesse de l’enfant et sa tristesse évidente. Dans le courant de l’année 1937, Roger signe ses toiles ainsi : " ROGER TOULOUSE. L " (le "L" étant la première lettre du nom de jeune fille de sa mère : Letournel. Or sur la toile dont nous parlons, nous pouvons seulement déchiffrer : TOULOUSE. L et au-dessous un 7 (ce qu’il reste de la date). Une amie m’a fait remarquer avec juste raison que le prénom avait été recouvert de peinture (on le devine cependant), et la date a sans doute été, elle aussi, en partie masquée. Pourquoi ? Ne serait-ce pas le fait de l’un des propriétaires de la toile qui aurait tenté de faire passer cette toile pour un authentique Toulouse-Lautrec ? Ce serait une anecdote amusante. Le portrait de Jean-Claude Lemaire
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Le portrait de Jean-Claude Lemaire " Le petit garçon sur la chaise (Jean-Claude Lemaire) " - 1937 Huile sur toile - 0,75 x 0,56 m Collection particulière Jeannot est peint de face, le corps légèrement tourné vers la droite, le visage et le regard orientés vers la gauche. Ce mouvement, à peine perceptible, donne de la vie à l’enfant qui se détache sur un arrière-plan fortement contrasté, blanc à gauche, quasiment noir, à droite. L’enfant semble assis, mais en dehors d’une légère trace, le siège n’est pas visible. Les chairs de l’enfant, visage, bras, cuisses, sont traitées dans un dégradé de vert. Les pupilles sont de la même teinte. Il porte un pull à manches courtes, tricoté en laine bleue, et un short blanc. Les bras ballants, il semble légèrement voûté, comme accablé. Seul le visage est soigneusement peint, avec beaucoup d’expression. Les bras sont visibles mais les mains sont hors cadre. On peut être surpris par la maigreur excessive du bras gauche de l’enfant (à droite). Je pense qu’il faut exclure une éventuelle maladresse, Roger n’hésitait pas, à cette époque à accentuer certaines caractéristiques anatomiques pour obtenir l’effet qu’il souhaitait. Peut-être a-t-il voulu nous faire sentir l’aspect misérable de l’enfant. Le pull est traité à coups de brosse rapides, mais fermes et très structurés. Quelques taches d’une couleur surprenante ne se remarquent pas au premier coup d’œil. Une petite zone derrière le cou, un tracé le long des bras, et un triangle entre les cuisses, sont rouge carmin foncé. Sans doute une façon d’animer les trois couleurs froides dominantes du tableau : le vert, le bleu, et le blanc. Le regard fixe, dépourvu de joie, souligné par des sourcils légèrement froncés, semble perdu dans une profonde réflexion intérieure. On ne peut que constater le terrible contraste entre la jeunesse de l’enfant et sa tristesse évidente. Dans le courant de l’année 1937, Roger signe ses toiles ainsi : " ROGER TOULOUSE. L " (le "L" étant la première lettre du nom de jeune fille de sa mère : Letournel. Or sur la toile dont nous parlons, nous pouvons seulement déchiffrer : TOULOUSE. L et au-dessous un 7 (ce qu’il reste de la date). Une amie m’a fait remarquer avec juste raison que le prénom avait été recouvert de peinture (on le devine cependant), et la date a sans doute été, elle aussi, en partie masquée. Pourquoi ? Ne serait-ce pas le fait de l’un des propriétaires de la toile qui aurait tenté de faire passer cette toile pour un authentique Toulouse-Lautrec ? Ce serait une anecdote amusante. |
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Nous connaissons également le modèle du « Portrait du petit Garçon sur la Chaise », il s’agit de Jean-Claude Lemaire, le frère aîné de Françoise Moittié (née Lemaire), épouse du président de notre association. Ce portrait est une commande de leur père, Georges Lemaire ; Jean-Claude l’a reçu en héritage à la mort de sa mère. Peinte en 1937, quelques mois après celui de Jean Méry, cette toile porte le n° 85 sur la liste manuscrite de Roger ; elle appartient toujours au modèle qui a maintenant quelques années de plus… Né en 1935, Jean-Claude Lemaire avait deux ans quand le tableau a été fait. Comme celui de Jean, le portrait a sans doute été peint assez rapidement, mais la composition est plus élaborée. L’enfant est assis sur une chaise qui se trouvait dans l’atelier de Roger, et qui se retrouve dans plusieurs toiles de cette époque. Un détail est surprenant : si nous avons que le modèle avait deux ans quand il a posé, on ne peut que constater, quand on regarde la toile, que Roger a certainement interprété le sujet ; en effet, le jeune garçon en barboteuse que l’on voit sur la toile semble avoir deux ou trois ans de plus qu’en réalité. Il paraît avoir presque le même âge que "Jeannot", ce qui n’était pas le cas. L’arrière plan est beaucoup plus travaillé que sur le portrait de Jeannot, avec l’extrémité du manche de son pinceau, Roger a « gravé » dans la peinture encore fraîche des motifs qui évoquent le papier peint et le lambris qui recouvre le mur. L’enfant porte un chandail de laine marron, au col fermé par un cordon noué. Il a été tricoté par sa jeune tante, et c’est son premier pull de couleur après la layette bleue ou blanche qu’il avait portée au cours de ses deux premières années. Ce vêtement est traité de la même façon que le fond. Ce qui saute immédiatement aux yeux du spectateur, c’est la différence de caractère des deux enfants. Autant l’un exprime une telle tristesse, qu’il semble porter sur ses épaules tout le malheur du monde, autant l’autre paraît épanoui. Roger, malgré son jeune âge, a su interpréter avec sobriété et efficacité cette différence essentielle entre les deux enfants. Jeudi 31 janvier 2008 Abel et Françoise Moittié ont eu l’heureuse idée de provoquer, chez eux, une réunion des « enfants » du boulevard Lamartine. Sont présents : M. Jean Méry (modèle du portrait) et son épouse, Mme Yvette Raffard (née Méry, modèle du portrait que nous avons évoqué plus haut), Jean-Claude Lemaire (frère de Françoise, et modèle du second portrait reproduit dans cet article) et son épouse.
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Nous savons que Madeleine Méry est décédée, mais sa sœur Yvette décide d’appeler sa nièce Dominique (fille de Madeleine) qui, dit-elle, possède un portrait de sa mère, fait par Roger. Est-ce le « nu » ? Apparemment non. Avec beaucoup de gentillesse, Mme Dominique Letort arrive une demi-heure plus tard, accompagnée de son époux et de sa petite-fille, et tenant en main le portrait tant attendu. Ce dernier est bien répertorié dans le catalogue raisonné, mais nous ignorions l’identité du modèle. C’est une découverte. Le portrait daté de juin 1939, et simplement intitulé dans la liste manuscrite de Roger « Tête de Femme », sous le n° 148, se révèle être l’un des portraits de Madeleine Méry. C’est un beau pastel sur panneau, très coloré. Je dis l’un des portraits parce qu’une nouvelle information nous parvient : il existerait un troisième portrait de Madeleine. En effet, la tante de Françoise (celle qui a tricoté le pull marron du petit Jean-Claude) se souvient d’avoir vu, dans l’atelier de Roger, un double portrait de Madeleine et de son frère Daniel (le quatrième enfant Méry) ! Nous envisageons de prendre contact avec ce dernier. Peut-être aurons-nous plus de chance, car aucun des « modèles » présents ne se souvient de sa séance de pose. Les enfants Méry ignoraient l’existence du portrait nu de leur sœur aînée, fait par Roger. Et la fille de Madeleine ne savait pas que sa mère posait aussi à l’école des Beaux-Arts d’Orléans quand elle était jeune. Mme Yvette Raffard évoque avec franchise et beaucoup d’émotion leur enfance, difficile, rude, triste, dépourvue de tout plaisir. Après la mort de leur père en 1933, leur mère, était accablée de tâches ménagères pour essayer de nourrir les quatre enfants restés à sa charge. L’épouse de Jean Méry a fait une réflexion étonnante de naturel et de sincérité en disant qu’elle retrouvait, dans l’expression du visage de « Jeannot » enfant, le caractère profond de son mari, et que Roger avait peut-être peint plus son caractère intérieur que son visage. C’est évidemment un compliment, pour le très jeune artiste qu’était Roger à cette époque, d’avoir su aller à l’essentiel dans ce portrait émouvant. L’après-midi s’est achevée par une séance photo au cours de laquelle Abel a pris les « modèles » auprès de leur portrait respectif, soixante-dix ans plus tard...
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Jean Méry et son portrait |
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Jean-Claude Lemaire et son portrait |
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Septembre 2008
Editorial lire l’article
Etudes de l’œuvre peint
L’œuvre de Roger Toulouse : critique ou célébration de l’humanité ?
(Pierre Garnier)
1937, une année exceptionnelle ; un tableau retrouvé : le portrait de Jean Méry, dit « Jeannot »
(Jean-Louis Gautreau)
lire l’article
Roger Toulouse illustrateur
« Histoires improbables » les dix premières illustrations
(Jean-Louis Gautreau)
Anecdotes et évènements biographiques
Projet de médaille en hommage à Roger Toulouse
(Daniel Leclercq)
lire l’article
Lettres de Roger Toulouse à Jacques Delpeyrou
(Abel Moittié) lire l’article
Document
Le peintre Roger Toulouse
(Roger Secrétain) Chroniques
lire l’article
Correspondances déposées au musée des Beaux-Arts d’Orléans
L’Encyclopédie Universelle consacre Roger Toulouse
(Guy Belouet)
Vie de l’association
Les évènements de l’année
Une œuvre retrouvée
Nos amis ont publié
Le site Internet
Le courrier des lecteurs
Présentation de l’association Bulletin d’adhésion
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Max Jacob au pull-over rouge 1937 - Gouache sur carton 0,48 x 0,40 m Collection particulière |
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