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Revue N° 14 - (septembre 2009) pages 5 à 9 |
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Pierre Garnier entouré par les oeuvres de Roger Toulouse (Saisseval - 27 décembre 2008) *** Sur quelques oeuvres de Roger qui vivent près de moi par Pierre Garnier L’unité de l’œuvre de Toulouse était apparue dans son exposition de 1957, à la galerie Guénégaud. Mais elle s’affirmait par des signes psychologiques plutôt que par la facture. C’est par la poésie de sa peinture que ce peintre se révélait. Il avait toujours traduit, dans la diversité des sujets et des moyens, un double sentiment : l’émerveillement et l’anxiété devant la vie, devant les choses de la vie. Il avait toujours été cet illuminé qui peint davantage ce qu’il imagine que ce qu’il voit et qui, en retour, voit ce qu’il imagine. Un mystique, en somme. La plupart des portraits qu’il a faits sont des portraits inventés, tel ce jeune homme aux grands yeux fixes, qui ressurgit dans son œuvre, et qui ne semble inséré dans un univers géométrique que pour maintenir des passions aveugles ou des drames cachés. Sa peinture est toujours apparue comme une violence, une angoisse plus ou moins dominée. Mme Bazalgette a raison de dire que le diagramme mental de Toulouse est la recherche incessante d’une pacification intérieure. Au fond, il n’y a qu’en face de sa toile qu’il justifie sa vie et fait cesser les malentendus, les irritations, les mensonges qui reviennent aussitôt qu’on fait un pas dans le monde, même dans le monde des artistes. Il s’agit de s’apprivoiser soi-même, dans un autodidactisme absolu, qui n’est pas seulement le hasard ou la malchance de la destinée, mais une véritable vocation. Apprivoiser ses démons, et même ses anges. Exorciser des sauvageries d’enfance, des cauchemars qui sont partis du rêve, ou qui retournent au rêve, dans un va-et-vient entre l’enfer et le ciel. Car la paix et la bonté sont au bout d’un chemin difficile, dans cette autre permanence qu’on pourrait appeler aussi bien la maturation de la naïveté que l’opiniâtreté du cœur.
L’Huître et le Crapaud (1954) J’ai acheté ce tableau en 1956, à l’exposition de Roger à la galerie Guénégaud. Depuis 1956, il ne m’a pas quitté. Voilà plus de cinquante ans qu’il vit avec nous, qu’il nous suit dans nos déménagements. Depuis trente ans, il est dans le bel angle de la salle à manger, éclairé par la fenêtre et le jardin de l’ancien presbytère de Saisseval. Je le vois chaque matin dès mon lever. Si je regarde le ciel doré, c’est le ciel de Giotto dans le Saint François , légèrement plus doré, plus pommelé. Mais de tels ciels d’or, on n’en a pas vu en peinture depuis le Moyen Age. C’est le ciel, le ciel spirituel, le ciel que donnent à voir les oiseaux quand ils chantent ou volent, le ciel derrière le bleu qu’un ange enroule et déroule parfois, et alors l’or de la religion et de la poésie apparaît. Le Crapaud est donc un tableau religieux et poétique ; le crapaud (on se souvient de Max Jacob), le pauvre Crucifié, celui qui a le ciel ; le crapaud qui traîne sa croix, ne bondit pas comme la verte grenouille, mais porte sa peine sur ses pattes courtes ; le pauvre crapaud est là, à la place du Crucifié, en haut d’un échafaudage en déséquilibre, sur une planchette bleue. Un couteau est planté dans le bois de la croix ; il doit blesser, percer même le crapaud. Mais le crapaud semble calme, serein comme le Seigneur Jésus sur certains calvaires. Ce crapaud sur sa planchette bleue penchée est en même temps le Crucifié et le Ressuscité.
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L'Huître et le Crapaud - 1954 Huile sur isorel - 0,55 x 0,46 m Collection particulière |
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En descendant de l’échafaudage plus qu’instable, qui ne tiendrait pas dans l’air, on atteint la Terre, le demi-cercle de la Terre, et, plus bas que l’horizon, le pied de l’échafaudage instable touche le sol courbe – mais ne bascule pas – entre deux coquilles d’huîtres, magnifiques (la Vierge et Saint Jean sans doute), ces deux coquilles que baignent les océans, les airs, et qui renvoient, avec leurs nacres, le ciel doré. Comme le ciel est d’or, la nacre des huîtres est d’une belle pureté blanche. Les huîtres laissent là leurs poèmes, comme le poète sécrète pendant sa vie la nacre qu’il laissera à sa mort ; extraordinaire tableau qui, religion-poésie, va de l’or du ciel à la nacre de l’huître : un arc de souffrance et de lumière. Têtes d’Oiseaux (vers 1980) Au fond de la maison, dans la pleine lumière d’une petite fenêtre, est accroché un tableau hybride de Roger ; il date des années 80. Est-ce un moulin ? Est-ce un clocher ? Sont-ce des gouttières à têtes d’oiseaux qui se mettent à tourner ? Les têtes (trois), les pattes (deux) sont disposées en ailes de moulin. Quand on regarde ce tableau, on sent le vent : ce sont des ailes, elles grincent ; c’est de la ferraille suspendue à un clocher dont on ne voit que le squelette ; mais il tourne, effaçant la tête, le bec, les trois têtes d’oiseaux.
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Têtes d'Oiseaux - vers 1980 Huile sur isorel - 0,92 x 0,65 m Collection particulière |
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Plus on le regarde, plus la tête du coq du clocher s’apprivoise. Mais oui, ce n’est pas n’importe quel oiseau à tête de reptile : c’est le coq. L’aspect terrifiant du tableau s’estompe : c’est une girouette qui tourne au vent ; c’est le vent qui tourne, et l’ensemble passe au vent, tourne au vent, se dissout dans le vent. Le tableau-coq de Roger saisit l’imagination du spectateur. Il tourne le monde et le monde le tourne. Il s’en faut d’un rien pour que cet être hirsute au bec terrible soit aimable. Ces gargouilles virent : trois têtes d’oiseaux aux yeux creux. Je ne sais d’abord pourquoi ce tableau me rappelle le retable d’Issenheim : on trouve la même cruauté morte. Ce sont aussi les doigts du Christ transformés en longues griffes courbées, le lumineux Saint Jean et la Vierge Marie blanche, immobile, inconsciente. Ici c’est un arbre articulé et, au centre, un rectangle haut, jaune et clair. Soudain, c’est la même cruauté et la même tendresse, autrement disposées ; au lieu de s’étendre, c’est un jeu de construction, issu – peut-être ou pas – du cubisme. Le moulin des têtes d’oiseaux est alors arrêté ; on voit une patte décharnée prise dans le coin droit, comme si cet angle le tirait, le prenait au piège de son angle – cette chair – et le tirait comme le bras du Christ, pour vérifier qu’il est bien mort. Voilà, il s’agit là aussi d’un calvaire encastré comme une poupée russe. Bien sûr, c’est une vision, une métamorphose, non seulement de la croix mais aussi du moulin. Les bras, les ailes sont faits d’une patte et de trois têtes d’oiseaux morts ; elles sont immobiles, mais elles essaient encore de tourner et de tenter de vivre. J’ai aussi les " Arcades " (de 1994) dans mon ancien bureau. C’est l’une des dernières œuvres de Roger. Après la période blanche, c’est la même série que le " Hublot " qui s’éclaire sur les bords de la Mort. Il s’agit d’une espèce de calligraphie, mais ce n’est pas écriture d’homme. C’est une espèce de calligraphie d’un monde qui s’éloigne, et s’éteint. Depuis le Crapaud, la vie a passé, la terre a tourné. Le ciel d’or s’est fragmenté, a presque disparu derrière cette barrière de lianes ou de serpentins, souvenirs de fêtes et de forêts. On aperçoit cependant encore des traces d’or, à droite, peut-être deux toits dorés. Juste au centre, derrière la forêt de lianes et de serpentins, une forme qui pourrait être celle d’un violon, d’or lui aussi ; puis à la gauche, une autre forme, mais aussi les trois silhouettes (elles pourraient être des signes), si lointaines, si misérables, si minuscules depuis que le ciel d’or a été brisé et que ses ruines sont cachées par une grille de serpentins et de lianes ; le tout sur un fond qui va du gris clair au presque noir – comme en fit parfois Roger – quelque chose de derrière la vie et de derrière la mort. " Arcades " : ce titre m’a toujours intrigué ; il s’agit plutôt de guirlandes, une espèce de graphisme en suspension noire, au moins sombre. Est-ce en suspension, est-ce en montée ? Au vrai, je ne sais pas. Il y a des moments où l’on sent cette élévation à partir de la terre, d’autres où ça chute, comme tombent les marionnettes des doigts des marionnettistes. Sont-elles des envolées ou des chutes ? Sont-elles légères ou lourdes, droites ou en biais ? Elles tiennent cependant au « crapaud ». Le "Crapaud", au temps jadis, était posé en équilibre instable sur une espèce de croix. Là, à la fin de la vie, c’est une espèce d’élévation-chute, aussi instable (mobilis in mobile). Le tableau du Crapaud semblait chercher sa disponibilité, son équilibre, dans le déséquilibre. Les "Arcades" semblent rechercher la stabilité dans l’instabilité. Mais là aussi, l’instabilité l’emporte. Il n’y a pas d’équilibre dans l’œuvre de Roger. Il a cherché toujours cet équilibre. Peut-être faudrait-il aussi rechercher dans ce besoin l’apparition des célèbres triangles ? Ils étaient, en quelque sorte, des balanciers de funambule, qui avaient pour mission de donner cet équilibre qui manquait au peintre et à l’humanité. Les "Arcades" sont une forêt inconnue. Il y a beaucoup de légendes, beaucoup de romantisme dans cette dernière période ; et finalement le mot est lâché, le mot « romantisme ». Toutes les peintures et toutes les poésies sont « romantiques », c'est-à-dire qu’elles se passent entre le peintre-poète et le monde-nature qui, tous les deux, sont des songes. J’ai aussi, près de moi, trois dessins à la plume des années 1950 : l’un est très connu, " Le Cavalier désarçonné " de 1954 ; puis un portrait intitulé " Jeune Homme au Pendentif " de 1957 ; et enfin cette " Condamnation du Marin " de 1956, qui est une plume étrange à l’encre rouge. Peut-être Roger a-t-il tiré cette œuvre d’un conte ? Peut-être d’un évènement intérieur ? J’aurais pu, si j’avais été peintre, représenter la « condamnation du chasseur ou du pêcheur ». Là, Roger représente la condamnation du marin. Pourquoi du marin ? Peut-être est-ce la condamnation de l’aventurier ? Celle de l’explorateur ? Celle du marin par la mer ? Une suite du " Radeau de la Méduse " ? Dans ce dessin, on distingue nettement un bateau qui s’enfonce, se mêlant aux vagues, des mâts cassés ; dans l’imagination les voiles, ce qui reste des voiles, couchées sur l’eau ; il y a des cordages, peut-être des échelles de cordes ; au fond, on distingue mal les vagues, mais elles ressemblent aux voiles et aux oiseaux de mer. Et l’imagination travaille autour de ce tableau et de cette mer démontés. C’est la force de Roger de faire que les longs triangles courbes se prolongent dans notre cerveau, sans perdre ni leur agressivité, ni leur douceur. Il s’agit bien d’une mer démontée, mais avec des plages de tranquillité comme on aime la mer. Et soudain on reçoit, en plein regard, étendu nu sur une planche bordée de longues vagues, le marin qui a ses bras et ses jambes attachés à l’eau par des liens et des rivets nettement indiqués. Où va-t-il dériver le marin grand, géant sur le bas du dessin ? Sans doute est-il à jamais perdu ? Mais il n’est pas seul. On voit entre deux vagues la tête d’un poisson, dans cet infinie mer où on n’est pas seul. Peut-être est-ce là une prémonition de ce qui viendra à coup sûr : bientôt le temps où le dernier pêcheur pêchera le dernier poisson … Janvier 2009
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Le Cavalier désarçonné - 1954 Dessin à la plume et encre de Chine sur carton 0,26 x 0,23 m - Collection particulière |
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La Condamnation du marin - 1956 Dessin à la plume et encre de Chine bordeaux sur carton - 0,35 x 0,50 m Collection particulière dédicace : " pour Pierre Garnier, la condamnation du marin. Son admirateur R.T. " |
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Septembre 2009
Editorial lire l'article
Etudes de l’œuvre peint
Sur quelques œuvres de Roger Toulouse qui vivent près de moi
(Pierre Garnier)
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Anecdotes et évènements biographiques
Exposition à la bibliothèque d’Olivet
(Jean-Louis Gautreau et Abel Moittié)
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Lettres de Georges Maratier à Roger Toulouse (1ère partie : novembre 1937 – été 1938)
(Jean-Louis Gautreau)
René Guy Cadou : 4 années de correspondance avec Roger Toulouse (1947 – 1951)
(Alain Germain)
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(Philippe Claudel et Abel Moittié)
Roger Toulouse illustrateur
Illustrations des « Histoires improbables » (2ème partie)
(Jean-Louis Gautreau)
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