Français
Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 15 - septembre 2010 (pages 66 à 68)
Vign_r15_p67_ph._rgc_et_rt_en_1948_r


Un même don du regard
 

et de la vie intérieure :


Deux amis de haut bord.





par Anne-Marie Royer-Pantin

 

                        Roger Toulouse et René Guy Cadou
devant l'oratoire de Germigny-des-Prés en 1948


« A côté de ce monde quotidien, dont nous avons de bonnes raisons de nous méfier, Roger Toulouse, inquiet pour nous, a su se créer, avec l’exigence qui caractérise ce tempérament foncièrement hauturier, un nouveau monde en proie à une impossible genèse qui le relance douloureusement sur ses claies, qui le rend plus grand que lui-même. »

                                                                René Guy Cadou (Eléments pour un portrait de Roger Toulouse)




Ils se sont reconnus dans une même impérieuse exigence de pureté, de rigueur, de sincérité envers soi-même, de noblesse de l’inspiration, dans une même passion, humble et grandiose, de recréer le monde par le tableau, par le poème. Ils ont sillonné avec ferveur, et hors des mots d’ordre et des concepts, les chemins de traverse de l’art et de la vie, du visible et de l’invisible, entre hautes vertus de l’esseulement et chaleur féconde de l’amitié, du bon accueil et du pain partagé. Compagnons d’œuvre et de solitude, ils se sont répondu, écho à écho, miroir à miroir, au ricochet des mots, à la profondeur des images et des messages. Cherchant l’un et l’autre à forcer les portes de l’inconnu, ils se sont interrogés sur l’énigme sans fin du monde et nous ont laissé, chacun dans sa langue la plus personnelle et la plus essentielle, chacun à l’aune de son génie, des signes précieux pour tenter de déchiffrer l’indéchiffrable.

Qui sont-ils ces « amis de haut bord », unis dans une grande fraternité d’esprit et de cœur, dans l’éclat souverain de la présence comme dans la rumeur ombreuse de l’absence, mêmement témoins par le sensible, mêmement visionnaires de leurs propres univers par-delà le quotidien, le contingent, le périssable ? Deux artistes à l’esprit délié et à la singulière puissance créatrice, qui nous guident dans un monde difficile d’accès et éclairent notre route, l’un par sa peinture et l’autre par sa poésie. Deux artistes animés d’un ardent esprit de recherche et d’approfondissement, inféodés à nulle chapelle et voués cœur et âme à leur art: Roger Toulouse et René Guy Cadou.

C’est bien sûr sous l’égide de Max Jacob qu’ils se sont rencontrés – Max, le bon génie tutélaire, le considérable éveilleur de talents, qui, de sa lanterne magique, montrait la voie à tous ces jeunes artistes venus à lui avec leur admiration et leur fougue. Dès sa rencontre avec Roger Toulouse ce « grand peintre de vingt ans à Orléans », en qui il va trouver le disciple, le confident, l’ami le plus attentif, Max Jacob rameute à la ronde une pléiade de poètes pleins de jeunesse et d’exaltation, qui se reconnaissent d’emblée pour pairs et vont tisser un réseau serré d’amitiés, fortifiées au fil des rencontres, des épreuves et des compagnonnages. A ce foyer fraternel rayonnant de chaleur, d’échanges, de communions et d’effusions, Roger Toulouse et René Guy Cadou se sont retrouvés, parmi tous les autres amis de la première ou de la deuxième heure. Ils ont partagé des moments rares mais essentiels et féconds, confrontant leurs regards sur le réel et l’expression de leurs âmes, approfondissant le poème par le tableau, parfaisant le tableau par le poème.

Liés par une même ligne de cœur, habités d’une même force de concentration et d’intériorisation, ils ont vécu des aventures similaires, l’un au pays des mots, l’autre au pays de la couleur et des formes, des lignes et des volumes, de la matière ouvrée sans fin. Et chacun s’est intéressé avec passion au langage artistique de l’autre : ainsi Cadou est-il fasciné par la peinture de son ami, ces réalisations d’après-guerre, si poignantes, au chromatisme violent, dont il fait sienne l’inquiétude.

Vign_4-cadou_quatre_portraits

Lors du mémorable séjour à Orléans avec Hélène, chez Roger et Marguerite quai Saint-Laurent, en septembre 1948, il découvre avec une profonde émotion dans l’atelier de Toulouse quatre toiles d’une expressivité bouleversante : L’Homme au képi de garde-chasse, Le Jeune Homme à la médaille, Le Jeune homme de l’hospice, L’Homme au tablier de boucher.

Sensible au tragique, à l’oppressante emprise de ces personnages aux yeux pleins de détresse et de rêve aussi, il écrit quatre poèmes d’une singulière puissance évocatrice, qui sont comme le prolongement poétique de chaque tableau : en osmose avec la sensibilité du peintre, il a lu et retranscrit les secrets de ces personnages dans leur regard halluciné.

En retour, Roger Toulouse illustre chacun de ces poèmes d’un dessin, qui pose le décor, creuse le paysage autour de ces énigmatiques figures. De cette expérience à quatre mains, de cette communion esthétique et fraternelle, de ce chassé-croisé d’émotions et d’inspirations, est né un livre rare, préfacé par l’ami Michel Manoll, où se répondent, se relancent et se réactivent de manière exemplaire langage pictural et langage poétique.

Cadou, dans un autre très beau texte (Eléments pour un portrait de Roger Toulouse), écrit : « Je demande à un livre de poèmes d’être contagieux, c’est-à-dire de me donner l’envie d’écrire. Roger Toulouse est contagieux et, plutôt que de saisir la plume, j’aimerais m’emparer maladroitement d’un pinceau pour l’expliquer. » Comment mieux dire cette valeur essentielle de l’œuvre d’art authentique, portée à son plus haut diapason, qui doit être contagion, c’est-à-dire émulation, éveil, tremplin, incitation à aller plus avant, à creuser plus profond, à ajouter à la connaissance du monde et à la connaissance de soi ? Et Cadou rend à Toulouse un magnifique hommage : « Tu es un très grand peintre, Roger, une grande main promenée à la surface de la vie et je t’admire. » (Le Miroir d’Orphée)

Si René vient puiser dans la peinture de son ami un surcroît de force créatrice et de proximité avec la matière, Roger reste toujours dans les proches parages de la poésie de René, dont il dessine, à Louisfert en septembre 1947, le beau portrait à fleur d’âme, où se lisent ce frémissement ardent et inquiet, ce feu intérieur, ce qui-vive du regard à l’affût des choses cachées… En profonde connivence poétique et affective avec Cadou, il illustre de ses dessins plusieurs textes de ce dernier : Quatre poèmes d’amour à Hélène, Guillaume Apollinaire ou l’Artilleur de Metz, Les Biens de ce monde.

Et si Roger est si proche de la poésie de son ami, c’est qu’il est lui-même poète, poète en son jardin secret, qui compose ses poèmes comme des tableaux, avec les éléments d’un rêve inventé entre l’angoisse et l’infini, avec des ombres et des lumières, avec de poignantes couleurs, avec une richesse singulière d’imaginaire et de signification.

Ainsi se sont tissés, fins et serrés, les fils d’une trop courte amitié. René Guy Cadou, avec sa poésie à cœur ouvert, fugue musicale à la grâce ardente, lumineuse et sans cesse menacée, est parti beaucoup plus tôt pour le voyage indicible, laissant au bord de la route ses amis emplis d’un immense chagrin. Roger Toulouse a poursuivi sa mission d’artiste, continué son long cheminement méditatif, cette quête patiente, solitaire et toujours relancée à l’écoute de lui-même, cet enracinement toujours plus profond dans le terreau humain. Et leurs œuvres sont là, inimitables, échappant à toute référence, à toute définition usuelle, jaillies de la source la plus profonde de l’émotion artistique, pleines des mystères du monde et ouvertes sur le rêve – leurs œuvres que le temps a décantées, rendues encore plus présentes, et qui portent loin leurs échos, leurs messages, leurs frémissantes lumières.

Note sur l'auteur :

Ecrivain, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, Anne-Marie Royer-Pantin, orléanaise d’adoption et de cœur, est l’auteur de nombreux ouvrages sur les terroirs et le patrimoine. Elle a notamment publié 4 titres aux éditions Hesse : Orléans et la Loire une histoire d’amour (2003), Orléans Pierres Vives (2004), Orléans, le Temps des Jardins (2005) et Orléans, portrait gourmand (2006).
Son ouvrage Dégustations fabuleuses (La Table Ronde, 2003) a obtenu le Prix Edmond de Rothschild. En 2007, elle a fait paraître une étude esthétique, La Rose et le Vin, aux éditions Klincksieck, ainsi que Célébration de la Noix et Célébration du Coing aux éditions Hesse.
Passionnée par le patrimoine local et régional, elle donne des conférences, anime des rencontres culturelles dans le Loiret et en région Centre et collabore à diverses publications, notamment à la revue Vieilles maisons françaises et à la Revue des Deux-Mondes.
Elle est l’auteur, avec l’artiste plasticien Yann Hervis (élève de Roger Toulouse), d’un Livre en verre palimpseste, dans la gare d’Orléans (décembre 2007) et d’un livre d’artiste Arbres-Poèmes (décembre 2009) acquis par les collections de la Médiathèque d’Orléans.
Elle prépare actuellement un livre sur la Cathédrale Sainte-Croix d’Orléans à paraître au quatrième trimestre 2010.

Sommaire Revue N° 15

   Septembre 2010

Editorial lire l'article

Etude de l’œuvre peint

En relisant les numéros 5, 6 et 7 de la revue
(Pierre Garnier)

Restauration d'une commande publique

Restauration de la peinture murale de l'école Jolibois
(Jean-Louis Gautreau et Abel Moittié) 
lire l'article

Roger Toulouse illustrateur

Illustrations des « Histoires improbables » (3ème partie)
(Jean-Louis Gautreau)

Anecdotes et éléments biographiques

Lettres de Georges Maratier à Roger Toulouse (2ème partie : 1938 - 1940)
(Jean-Louis Gautreau)

Un même don du regard et de la vie intérieure. Deux amis de haut bord
(Anne-Marie Royer-Pantin)
lire l'article

Souvenirs
(Alla Smirnova)

Roger Toulouse poète

Sur la poésie de Roger Toulouse
(Luc Vidal)
lire l'article

Une oeuvre de Roger Toulouse, un poème

Roger Toulouse en équilibre :
"Le Funambule"
(poème) 
(Abel Moittié et André Barré) 
lire l'article

Vie de l’association

Les évènements de l'année
Une oeuvre retrouvée
Un nouveau site Internet
(Philippe Derouette)
Index général des textes publiés (revues n° 10 à 14)
(Abel Moittié)
Nos amis ont publié, exposé...
Le courrier des lecteurs
Présentation de l’association
Bulletin d’adhésion




Vign_portrait_manoll_r

Portrait de Michel Manoll (1945)









Vign_portrait_de_rgc_r

Portrait de René Guy Cadou (1947)






















© Copyright "Les Amis de Roger Toulouse"
Créer un site avec WebSelf