Français
Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 15 - septembre 2010 (pages 71 à 73)
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  Sur la poésie de Roger Toulouse :


         entre trait, chiffre et signe.



par Luc Vidal



René Guy … a vu juste dans l’œuvre de Roger Toulouse quand il parle du chromatisme affirmé du peintre dans son article Éléments pour un portrait de Toulouse en 1948. Il en a parlé avec vérité et émotion. Cependant, si les poèmes de Toulouse réunis dans Quai Saint Laurent pour quelques amis - 1948 avaient rassemblé quelques suffrages positifs de Cadou, ils ne l’avaient pas conquis tout à fait. Était-ce parce que René fut imprégné amoureusement par la peinture de Toulouse jusqu’à commettre de magnifiques poèmes sur les quatre magnifiques portraits : Le Jeune à la médaille, Le Jeune Homme à l’hospice, L’Homme au képi de garde chasse, l’Homme au tablier de boucher ? Peut-être avait-il jugé que le poète Roger Toulouse s’exprimait plus dans sa peinture et surtout dans les traits de ses dessins. Pour preuve, les portraits que Roger Toulouse réalisa au fil du temps de Jean Bouhier, Jean Rousselot, Paul Chaulot, Michel Manoll, Marcel Béalu, Luc Bérimont, Max Jacob, René Guy Cadou, Serge Wellens, Pierre Garnier, sans oublier Guillaume Apollinaire. Et encore, les nombreuses têtes d’hommes ou de femmes nées de l’imaginaire du peintre et révélant un art du trait dont la maîtrise engendre des poèmes du silence sans mot. Cadou est sensible à cette dimension poétique.

 

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Le jeune Homme à la médaille
(1946-1947)

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Le jeune Homme de l'hospice
(1947)

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L'Homme au képi de garde-chasse
(1947)

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L'Homme au tablier de boucher
(1948)

 

Le peintre Toulouse serait donc poète dans ce qu'il a donné à ses amis, en les croquant ou en illustrant leurs poèmes, avec patience et passion . Roger Toulouse, fin connaisseur de la littérature de son siècle a puisé dans le poème de ses amis, mais aussi chez André Salmon, Blaise Cendrars, Max Jacob, Constantin Meyer, des énergies créatrices qui ont, sinon influencé sa peinture, du moins permis de fixer ses propres choix esthétiques. Ce qui caractérise son œuvre, c'est une originalité singulière. L'aspect naturel et minéral, une des marques de son art, est ce qui le caractérise le plus, peut-être. Roger Toulouse sait l'art de peindre sur le bout des doigts. Ses regards transpercent le réel et géométrisent nos attentes. Un homme capable de peindre et de dessiner ainsi, avec autant de fertilité et sensibles trouvailles, est forcément poète. Son œuvre (et là, je pense aussi à ses trois livres de poésies) est traversée par les enjeux de l'histoire, la guerre, les camps de la mort, Hiroshima, la guerre froide, les espoirs déçus. Toulouse et Cadou ont vécu leur art poétique dans l'intime vibration du monde . Cadou se voyait dans le miroir-peinture de Toulouse. Toulouse allait se rafraîchir dans le poème-lumière de Cadou. Alors pourquoi semble-t-il réticent quant à la poésie de Toulouse ?

Il n'a probablement pas eu le temps d'approfondir cette réticence et de développer des approches de compréhension tant Roger Toulouse était un homme discret et secret en toute chose. Il y a du désenchanté dans l'homme et l'artiste Toulouse. Sa lucidité sur les hommes et son siècle n'est plus à démontrer. " J'ai chanté pour que s'ouvre une terre nouvelle / Rien n'est venu sur les bords des saisons" écrit-il dans Quai Saint Laurent. Roger Toulouse avait le goût du silence et du calme, de l'énigme à déchiffrer et du difficile à résoudre." La lumière rejette le soleil pour l'éteindre / le serpent est le signe de l'astre ". Alors Cadou, ébloui par son art de peindre, n'a pas vu que son don d'observation avait fait naître une poésie de haute mélancolie et de noir présage.
 
Malgré leur immense fraternité et leur besoin l'un de l'autre, Cadou serait venu dans un second temps à la source poétique de son ami Roger. La poésie de Cadou prépare son envol la nuit. Elle est d'aube et de fleurs ouvertes. La nuit n'est pas son but. Chez Toulouse (sans pour autant comparer leurs poésies, elles ne sont pas par leur ampleur de même dimension), les mots poétiques viennent du crépuscule. Ses fleurs, comme l'ipomée, se recroquevillent et développent des parfums et des poisons surannés. Le poème de Roger Toulouse est un contre-chant discret et concentré de l'œuvre peinte. Elle l'explique, elle en est le garde-manger secret et énigmatique. Elle rend compte des erreurs et des horreurs de la vie. Elle en dit la beauté cruelle. S'il fallait rattacher le poème de Roger Toulouse à quelques balises de la poésie et de la tradition, il faudrait évoquer le "trobar clus" d'Arnaud Daniel et la poésie des tombeaux de Mallarmé, avoir à l'esprit ce « Je ferai de mon vers un pur néant » de Guillaume de Poitiers, premier Troubadour.

Les poèmes du Quai Saint Laurent sont de véritables tableaux, ont un pouvoir d'évocation à la manière d'un dessin de Jacques Callot montrant les misères de son temps. Leurs images de mort, quasi morbides parfois (avec leur beauté lyrique malgré tout), peuplent l'imagerie poétique de Toulouse. Faut-il y voir un souvenir et une influence du romantisme, de certaines nouvelles d'Edgar Poe ? En tout cas, le spectacle de la réalité suffit à comprendre ce qui est proclamé : l'horreur du siècle. La poésie de Toulouse est une poésie de l'hiver sombre qui durerait au-delà de toute compréhension. "Le temps n'est plus là pour garder un secret / L'arbre s'effeuille pour nourrir la forêt" semble être la seule porte de secours pour un renouveau. Mais il est intéressant de remarquer que c'est l'œil du peintre que l'on devine dans les vers du poète." J'ai revu les grandes étoffes", " J'habite au carrefour sans nom"," La hache est debout saignant les peupliers" (image très forte), " Les têtes roulaient dans les clairières du couchant " (image saisissante)," Les couteaux sur les murs s'entassent" (regard qui permet le geste du peintre).

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Quand on observe les visages des personnages (imaginaires) dessinés ou peints par Toulouse, on est frappé par l'absence de regard. Ont-ils trop vécu ? Ont-ils vu l'impensable ? Faut-il voir dans les regards creux, au- delà du mélancolique ce que José Millas-Martin voyait dans les œuvres de Roger Toulouse, quelque chose de tendu par "une sourde inquiétude" ?

Remarquons que ces regards creux sont nés dans l'imaginaire du peintre (sans l'apport d'un modèle) tandis que ceux de ses amis reflètent la vie même. Je pense que ses créations accueillent dans leurs creux les visions des poèmes de Quai Saint Laurent. Elles ont brûlé leurs yeux et ne gardent au fond de leur mémoire que le spectacle des souffrances incommunicables du monde. " Il n' y a plus d'odeur il sent le pavé, / il ne veut plus regarder, il a peur / du rognon pourri " (Quai Saint Laurent). Ces visions semblent couronnées par les paroles du silence. " Ne parlons plus" dit le poète. Je pense à Tête d'homme ou Tête d'aveugle (vers 1942), ce dessin à l'encre noire sur papier qui renforce cette approche .


Roger Toulouse a délivré des notes d'artistes. Je lis ses poèmes de cette manière. Chacun des ses livres - de Quai Saint Laurent à Le Noir éclaire le noir, en passant par Magica Forti - illustre cette hypothèse sur le travail créateur de Roger Toulouse. En particulier, je porte mon attention de lecteur sur le Magica Forti, creuset de poèmes concentrés, cristallisant la douloureuse expérience de vivre comme s'il avait vécu les mêmes fleurs douloureuses de son ami Max Jacob. On retrouve dans ces poèmes le bestiaire de ses dessins et peintures, mais toute l'énergie lucide du désespoir ne suffira peut-être pas à dire la révolte et le dégoût. De "L'homme se jette dans l'inutile " à " Muselez vos porcs / ils vont dévorer le mur de la ville ", il n' y a presque rien à quoi se rattacher. Mais la couleur qu'il savait épouser pour la gloire de la peinture redonnera à nos sourires la verte espérance. Roger Toulouse, défricheur de signes, l'écrivait quand il rendait hommage à René Guy Cadou : " Mais Cadou s'est envolé pour nous dans la vallée"…" Mais regardez ! Une fleur pousse sur un brûlé ".

La voix et la parole de Toulouse étaient posées, lentes et ruisselantes d'attention et de bonté. Sa poésie et son œuvre picturale, c'est l'histoire d'un homme qui va géométrisant son âme et sa déchirure dans les rues fraternelles de la solitude.

Sommaire Revue N° 15

    Septembre 2010

Editorial
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Etude de l’œuvre peint

En relisant les numéros 5, 6 et 7 de la revue
(Pierre Garnier)

Restauration d'une commande publique

Restauration de la peinture murale de l'école Jolibois
(Jean-Louis Gautreau et Abel Moittié)
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Roger Toulouse illustrateur

Illustrations des « Histoires improbables » (3ème partie)
(Jean-Louis Gautreau)

Anecdotes et éléments biographiques

Lettres de Georges Maratier à Roger Toulouse (2ème partie : 1938 - 1940)
(Jean-Louis Gautreau)

Un même don du regard et de la vie intérieure. Deux amis de haut bord
(Anne-Marie Royer-Pantin) 
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Souvenirs
(Alla Smirnova)

Roger Toulouse poète

Sur la poésie de Roger Toulouse
(Luc Vidal)
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Une oeuvre de Roger Toulouse, un poème

Roger Toulouse en équilibre : 
"Le Funambule"
(poème) 
(
Abel Moittié et André Barré) 
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Vie de l’association

Les évènements de l'année
Une oeuvre retrouvée
Un nouveau site Internet
(Philippe Derouette)
Index général des textes publiés (revues n° 10 à 14)
(Abel Moittié)
Nos amis ont publié, exposé...
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