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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 1 - (juin 1996) pages 22 à 43
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 Quelques précisions
 
       à propos de
 
   Roger TOULOUSE
 
   et de son oeuvre

                 

              ...[extraits]...





par Jean Perreau





[...]

 
Rencontre avec Max Jacob
 

Encore étudiant, Roger Toulouse expose du 3 au 11 avril 1937, au Salon des Artistes Orléanais, huit peintures et deux sculptures. Il doit cette première et importante participation à son professeur de l'Ecole des Beaux-Arts d'Orléans, le peintre Roger Pierre.
 
Le propriétaire de La papeterie des Beaux-Arts, située 1, rue Jeanne d'Arc, remarque le jeune peintre durant ce salon et lui propose une exposition d'une quinzaine de toiles dans son magasin. Max Jacob voit par hasard ces peintures et séduit par leur originalité dépose un mot à l'attention de l'artiste pour lui demander de venir lui rendre visite. Quelques jours plus tard, Roger Toulouse se rend à Saint-Benoît en car. Il est plutôt surpris par l'allure du vieux poète et sa petite taille. Il le décrit dans une interview : « ...épaules tombantes, poitrine étroite, portant une tête volumineuse, des lèvres minces mais sinueuses, des yeux d'une expression remarquable... Il se dégagea de ce premier contact une grande chaleur humaine ». Il s'agit d'après ce témoignage d'une première rencontre comme le souligne la question suivante : « A ce premier contact, Max Jacob vous fit-il l'impression d'un homme empli de joie ? » Dans un article d'Annie Daubenton paru en février 1986 : Le motocycliste en panne s'appelait Jean Dubuffet, Roger confirme à nouveau qu'il s'agit d'une première visite. « C'est le déclic [il s'agit du mot de Max Jacob], ...j’y vais deux ou trois jours plus tard sans connaître Max Jacob et il me parle de tous ses amis prestigieux... » Il indique aussi qu'il a envoyé au poète une lettre enthousiaste, le lendemain de son voyage, et reçu par retour une réponse. Dès qu'il le peut il reprend le chemin de Saint-Benoît où Max l'accueille chaleureusement en lui demandant d'adopter le tutoiement.

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Dans la première lettre connue de Max Jacob à Roger Toulouse, datée du jeudi 6 mai, le poète revient sur le tutoiement... « Puisqu’il est entendu que le privilège de l'amitié est le tutoiement et l’usage exclusif du prénom... Donc, Roger et « tu »... Il fait des compliments sur la peinture et les dessins qu'il semble avoir découverts pour la première fois dans l'atelier : « Je suis très content de ta peinture et de tes dessins. On n'aurait pas cru qu'il y avait encore quelque chose à inventer... », et il demande au jeune homme de remercier ses parents pour leur aimable accueil. Le poète s'est donc rendu les jours précédents chez les Toulouse, à Orléans, et suivant son habitude, il écrit immédiatement pour remercier. 


            Roger TOULOUSE et Max JACOB dans l'atelier du jeune peintre, 
                                                        39, rue de Bellebat, à Orléans, en 1938.


Il est probable que l'exposition à La papeterie des Beaux-Arts a débuté après la clôture du Salon des Artistes Orléanais, le dimanche 11 avril 1937. Roger Toulouse s'est alors rendu à Saint-Benoît avant la fin du mois puisqu'un deuxième voyage et une visite en retour de Max ont lieu avant le 6 mai. Roger précise dans l'ouvrage d'André Peyre qu'avant le départ de Max pour Quimper le 1er juin, il a multiplié ses voyages à Saint-Benoît, ce qui peut expliquer l'absence de correspondance connue entre le 6 mai et le 4 juin 1937. D'après un témoignage oral de Roger Toulouse, Georges Caillé, un ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts d'Orléans et de Paris chez qui il travaillait parfois pour la réalisation de décors publicitaires, l'aurait emmené à Saint-Benoît à la fin de l'année 1936. Georges Caillé entretenait des rapports d'amitié avec Max Jacob depuis ses études à Paris. Si cette première visite en 1936 a vraiment eu lieu, elle aurait ensuite été confondue par Roger avec celle de 1937, ce qui pourrait expliquer l'erreur répétée de date.
 
[...]


Kahnweiler et Gertrude Stein

La deuxième date importante est celle de la rencontre entre le jeune peintre et Kahnweiler, en présence de Picasso, à la Galerie Simon, rue d'Astorg à Paris. [...] La correspondance permet de la situer très exactement le vendredi 5 novembre 1937. Dans son ouvrage, Pierre Andreu rapporte des propos tenus par Roger Toulouse : « ...Le lendemain [de la rencontre à la galerie Simon] à Saint-Benoît, je fais un compte rendu de ma visite Kahnweiler – Picasso ». Une lettre de Max Jacob datée du 7 novembre annonce à Marcel Béalu : « Roger Toulouse a eu la chance de rencontrer Picasso et Kahnweiler, autant dire qu'il a vu le pape et l'empereur. Ces messieurs aiment ses portraits, l'encouragent, et vont s'occuper de lui. Il ne se doute pas de l'importance de cet événement. C'est comme s'il entrait à l'Académie Française à 19 ans. Quant à moi, je ne me suis pas trompé encore cette fois ». Et une autre lettre à Roger datée du même jour confirme l'importance de cette entrevue: « Tu ne te doutes pas que tu viens de te trouver au centre de la peinture de l'univers et que d'avoir plu à ces deux hommes c'est un « brevet d'avenir » et de talent. Tu es selon moi, sauvé et tout ira très bien pour toi ». Enfin, Roger Toulouse raconte dans une lettre à Marcel Béalu datée le 8 novembre : « ...je suis allé vendredi dernier 15 à Paris moi et mes toiles et je suis maintenant dans une galerie ».

Les événements vont alors se précipiter. [...] Gertrude Stein [...] demande à Maratier de rencontrer le jeune artiste dans son atelier. Le marchand prévient Roger de sa venue à Orléans avec un « grand collectionneur qui semble s'intéresser à vos œuvres.... » Dans une autre lettre il précise qu'il viendra plutôt le 11 novembre « accompagné d'amis qui s'intéressent à la peinture ». Gertrude Stein se rend donc le 11 novembre 1937 à Orléans dans sa vaste limousine, avec Georges Maratier et Léonce Rosenberg, pour visiter l'atelier du peintre situé chez ses parents au 22 bis, boulevard Lamartine. Elle achète ce jour là un grand nombre de toiles qu'elle va revendre à des collectionneurs américains. Dans une lettre du 14 novembre, Max Jacob écrit à Marcel Béalu : « Nous avons porté chance à Roger Toulouse. Il a reçu la visite des avant-coureurs de la gloire picturale : Gertrude Stein qui a fait une fortune en découvrant des jeunes, et le grand marchand Rosenberg. Je crois que le voilà sérieusement lancé : j'en ai bien de la joie. Il a vendu deux tableaux. Là n'est pas la question, mais vendre à ces gens là : ça, c'est un triomphe impérial ». Max, qui se trouve alors à Quimper, ne semble pas avoir compris le nombre de tableaux achetés par Gertrude Stein. Il écrit le même jour à Roger : « Gertrude c'est le musée du Louvre des Modernes. Je te considère comme «arrivé ». Tu as Gertrude, Kahnweiler et Picasso c'est-à-dire le roi et la cour. Rosenberg est un grand marchand tellement riche ».

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Dans une lettre datée du 22 novembre, dont le ton est chaleureux et encourageant, Georges Maratier indique à Roger Toulouse son intention de lui organiser une exposition personnelle : « ...il faut vous préparer à affronter les murs de la galerie de Beaune d'ici quelques mois ».

Cette lettre indique également que Roger est venu à Paris dans la semaine du 15 au 20 novembre. C’est certainement à ce moment là qu'il signe un contrat puisque Maratier lui envoie dans ce courrier un chèque à valoir et dit attendre avec impatience des toiles ou des dessins.




Max Jacob à Orléans en 1942

Après son mariage en juin 1938, Roger Toulouse vit chez ses beaux-parents, Monsieur et Madame Texier. Au début de l'année 1942, Max Jacob, très inquiet des persécutions anti-juives, se réfugie chez les Texier, 42, quai Saint-Laurent, à Orléans, où il trouve dans leur accueil chaleureux un grand réconfort. Roger et Max vont travailler ensemble avec beaucoup d'enthousiasme et Roger fait, à ce moment là, le célèbre portrait du poète qui se trouve maintenant au musée de Quimper (" Le poète à l'orchidée ", 1942).

[...]

Commencé début janvier 1942, ce séjour a été interrompu par plusieurs retours de Max à Saint-Benoît pour récupérer son courrier et avoir des nouvelles de sa famille. Ainsi le 29 janvier, de Saint-Benoît, il remercie les Texier pour leur accueil chaleureux à Orléans. Puis il revient quelque temps avant de retourner à Saint-Benoît vers le 6 février. Dans une lettre à Jean Ozenne, envoyée le 6 février 1942, Max Jacob parle d'un séjour d'un mois environ : « J'ai reçu par le même courrier deux lettres différentes me donnant le conseil de me cacher, parce que les persécutions antijuives allaient prendre de la force. J'ai obéi sans peur, mais pour obéir aux gens prudents, et je suis allé passer du temps chez des amis sans laisser d'adresse... Ce mois de vacances a été délicieux dans une maison à chauffage central et à bonne nourriture : j'y ai fait quelques poèmes et des dessins... » Le 7 février, il écrit à Marcel Béalu : « Je suis revenu [à Saint -Benoît], ne pouvant supporter d'être sans nouvelles de mes amis et de ma famille si mal en point... J'ai eu ici hier l'abbé Morel ». Dans une autre lettre à Roger Toulouse datée du 9 février, il adresse encore des remerciements et cite son portrait récemment achevé. Une lettre de Max Jacob à Conrad Moricand le même jour explique qu'il se cache « chez d'excellentes gens qui m'ont épargné toute réflexion et m'ont reçu comme une mère reçoit un fils. Pour te donner la note... quand je les ai quittés, ils n'ont fait aucune réflexion : « Voila on va laisser le lit et quand vous reviendrez, il n'y aura qu'à mettre les draps ».
Effectivement, il revient rapidement quai Saint-Laurent. Comme l'indique une lettre du 16 février à Claude Valence : « J'ai quitté Saint-Benoît et je n'écris ni ne reçois de lettres. Je ne donne pas mon adresse... Si tu as quelque chose de grave à me communiquer, ne mets pas mon nom sur l'enveloppe, ni dans la lettre, mais seulement cette souscription : Monsieur Roger Toulouse, 42, quai Saint-Laurent, Orléans ». Enfin une lettre de Max à Roger, envoyée de Saint-Benoît et datée du 18 février, semble indiquer la fin du séjour orléanais : « Dis aux Texier que je n'oublierai jamais leur hospitalité ». Dans sa correspondance, Max Jacob intitule à plusieurs reprises son portrait exécuté durant ce séjour orléanais de 1942 : Le portrait du vieux de l'hospice. Cette appellation a parfois entraîné une confusion avec une autre peinture " Le jeune homme de l'hospice ", peint entre 1945 et 1947, objet d'un poème de René Guy Cadou en 1948. Cette méprise s'explique d'autant plus qu'une inscription erronée au dos situe cette peinture en 1943.

[...]

Quatre poèmes pour quatre portraits

Ceci nous amène à rétablir la vérité sur les conditions dans lesquelles René Guy Cadou a écrit en 1948 quatre poèmes sur quatre tableaux de Roger Toulouse. Par ses amis, le peintre connaît l'existence de René Guy Cadou, qui vit à Louisfert, mais il ne le rencontre qu'en 1947. Roger lui demande en avril des documents pour l'exposition Max Jacob organisée par ses soins à la bibliothèque municipale d'Orléans et l'invite à l'hommage prévu le 28 mai 1947, auquel participent entre autres André Salmon, Marcel Béalu, etc. Cadou ne peut s'y rendre, mais touché par les compliments que Roger fait sur sa poésie, il lui répond le 16 mai 1947 : « Vous dites des mots bien mieux que les poètes et sans doute parce que vous l'êtes si naturellement. Je le savais déjà par quelques toiles de vous entrevues dans la petite échoppe de Max... » Le 14 juin, René Guy Cadou lui écrit à nouveau en demandant le tutoiement. C'est effectivement le début d'une très grande amitié qui marquera profondément Roger et sa peinture. En raison de l'éloignement des deux jeunes gens, elle va se manifester dans une correspondance régulière. Cadou écrit en juin : « Ce qui fait la force secrète de ce peintre ne tient pas particulièrement à une qualité plastique de sa peinture, encore qu'il faille s'interroger sur le destin poignant de la couleur, mais en ce qu'il est perpétuellement hanté. Je n'entends point par hantise une figuration rétrospective du passé, ou immédiate du présent, mais une longue promenade dans l'avenir, un appel du pied qui proprement vous transporte, ne laisse plus à l'âme de repos. Roger Toulouse est une longue patience... »

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Fin septembre, Roger Toulouse rencontre pour la première fois René Guy Cadou à Louisfert, au cours d'un séjour de quatre jours avec Michel Manoll.
Dans une lettre du 10 octobre 47, René demande à Roger de lui faire un dessin d'Apollinaire pour figurer en pleine page, en tête de son ouvrage " Guillaume Apollinaire ou l'artilleur de Metz. " En janvier 1948, Roger envoie son dessin d'Apollinaire, puis un autre dessin pour illustrer " Quatre poèmes d'amour à Hélène. "


                                                                                      Portrait de Guillaume Apollinaire -
1948

                                                                                              Dessin à l'encre de Chine sur papier
                                                                                                                                      0,37 x 0,28 m.
                                                                                                                        Collection particulière



Fin mars Roger et Marguerite Toulouse se rendent chez les Cadou pour Pâques. Après cette visite, René écrit le 3 avril à Roger : « Quelle joie de vous avoir eu là tous les deux quarante huit heures...Pense à m'envoyer les photos de tes toiles ». Il renouvelle sa demande de reproductions le 14 avril : « J'ai hâte de connaître tes toiles ». Roger lui envoie alors plusieurs photos prises dans son atelier dont celle de " L'homme au képi de garde-chasse ". Dans une lettre à Roger datée du 19 avril, René Guy Cadou exprime l'émotion que lui a provoquée la photographie de ce tableau : « Moi, je sais pas les mots mon vieux Roger, seulement quand j'ai vu la tunique à boutons et le bugle, j'ai tout de suite eu envie de t'écrire, alors j'ai fait ce poème. C'est ça qui te dira le mieux ce que je pense de ta peinture... Les dessins, les dessins, bien sûr ! On ne juge pas sur des dessins... on ne juge pas la pâtissière sur son moule. Alors j’imaginais... tu te tiens en dehors du temps comme une averse, tu es un climat abrupt... je te demande la permission de conserver les photographies... » René possède ou reçoit une autre reproduction, puisqu'il écrit à Roger le 21 juin 1948 : « Voici " Le jeune homme à la médaille ", un poème qui m'a été inspiré par ta peinture. Peut-être pourrons-nous faire un jour une plaquette grand luxe avec quatre reproductions de toi et les quatre poèmes correspondants ». René et Hélène Cadou envisagent de se rendre à Orléans. Après plusieurs contretemps, ils s'installent le 3 septembre chez les Texier au 42, quai Saint-Laurent, où ils retrouvent outre Roger et Marguerite, Marcel Béalu et Jean Follain. C'est au cours de ce séjour que René Guy Cadou voit pour la première fois les peintures de Roger Toulouse dans son nouvel atelier, vaste et lumineux, construit en 1946 au fond de la cour. Après une visite à Saint-Benoît, les Cadou repartent pour Louisfert le 5 septembre. René écrit à Roger le 17 septembre: « Voici mes derniers poèmes... " Le jeune homme de l'hospice " directement inspiré de ton tableau. Je songe toujours aux quatre poèmes illustrant les quatre tableaux. Il y aura « L'homme au képi de garde-chasse, Le jeune homme à la médaille, Le jeune homme de l'hospice et L'homme au tablier de boucher », que je pense écrire ce soir ». Le 24 septembre Cadou écrit à Roger : « Je suis content que mon dernier envoi t’ait plu. Je n'ai pas encore écrit " L'homme au tablier de boucher " : c'est très difficile... Sois sans crainte pour les quatre poèmes. Ils ont été écrits spécialement pour toi ». Enfin le 11 octobre : « Je t'envoie L'homme au tablier de boucher écrit depuis des jours déjà, qui clôt la série de « Sur quatre tableaux de Roger Toulouse ».

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L'homme au képi de garde-chasse

Huile sur toile - 1947 
0,92 x 0,65 m.
Collection particulière

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Le jeune homme à la médaille

Huile sur toile - 1946/1947
0,73 x 0,60 m
Musée des Beaux-Arts d'Agen

Les quatre poèmes sont enfin terminés pour l'ouvrage en projet, mais il s'agit maintenant de trouver un éditeur !

Le 14 novembre 1948 Cadou écrit à Roger: « As-tu parlé à Benoît de quatre poèmes sur tes quatre tableaux ? » Il est possible que ce soit à ce moment là que les deux jeunes gens aient envisagé avec l'éditeur alésien Pierre-André Benoît un autre ouvrage en commun, plus modeste et sans reproductions de tableaux. Les relations entre Roger et René deviennent de plus en plus chaleureuses. René Cadou félicite longuement Roger pour ses poèmes " Quai Saint-Laurent " dont il a reçu l'avant-tirage destiné aux amis, en cette fin d'année 1948: « Jamais aucune autre lecture de poèmes ne m'avait autant bouleversé que celle des tiens depuis l'âge ou Michel me fit découvrir les Epaves du ciel de Reverdy. » Il fait part à Roger le 5 février 1949 de son intention de contacter l'éditeur Chiffoleau à Nantes pour l'ouvrage sur les quatre tableaux et lui signale le problème des frais de clichage. Le 15 février, il écrit à nouveau à Roger: « Entendu pour les cinq poèmes ; j'en parle à Chiffoleau et aussi à Benoît qui n'a aucune raison de refuser puisque la question du clichage se trouve réglée ». Ce même jour, Pierre-André Benoît imprime à dix exemplaires un opuscule intitulé " Roger Toulouse ", en laissant beaucoup d'espace pour que Roger puisse y inclure six illustrations faites à la main qui seront réalisées à la fin de l'année.
 
Les cérémonies du transfert des restes de Max Jacob à Saint-Benoît le 5 mars 1949 permettent à René Guy Cadou, hébergé chez les Texier, d'admirer une dernière fois la peinture de Roger et sans doute d'évoquer l'illustration de l'ouvrage. Peu après son retour à Louisfert, Cadou exprime à nouveau le souhait de faire un cinquième poème sur une peinture et demande à Roger une reproduction. Le 31 mars il rappelle à Roger: « J'attends la reproduction de ton cinquième portrait. » Puis le 1er mai il s'informe: " ...as-tu fait les illustrations pour le « Roger Toulouse » de Benoît. De nouveau le 10 juin : « As-tu fini les illustrations pour Roger Toulouse de Benoît ? Je serais heureux d'en avoir un exemplaire. Benoît ne donne plus signe de vie depuis un moment... Quand mettra-t-on en route les cinq poèmes d'après tes dessins. Il me reste d'ailleurs un poème à écrire quand tu m'auras envoyé la reproduction. » C'est la dernière fois qu'il mentionne un cinquième poème. Le poète se préoccupe désormais du petit livre que Roger doit illustrer. Le 3 septembre 1949 il écrit à Roger : " Et toi, as-tu enfin achevé les illustrations du Roger Toulouse de Benoît ? » Le 7 octobre il demande à Roger de lui envoyer un exemplaire du "Roger Toulouse" pour le faire figurer à Nantes au cours d'une prochaine exposition. Puis il s'impatiente et le 22 octobre il écrit à Roger: " Je te demandais de bien vouloir m'adresser le plus rapidement possible un exemplaire du "Roger Toulouse" pour une exposition nantaise. Tu ne me dis même pas si ce petit ouvrage est enfin prêt (depuis mars qu'il traîne)." De nouveau le 28 octobre: « Songe au "Roger Toulouse" lorsque tu auras un moment ». Début janvier 1950 Cadou se plaint de n'avoir toujours pas reçu le Roger Toulouse qui semble avoir été perdu par La Poste. Enfin le 20 mars il écrit il Roger: « Benoît m'a bien adressé trois exemplaires du "Roger Toulouse" : tes illustrations sont admirables et je suis fier de ce petit livre comme d'aucun autre ; Benoît lui-même semble enchanté ».

Quant à l'ouvrage " Quatre poèmes de Cadou sur quatre tableaux de Roger Toulouse ", il ne paraîtra qu'en 1953, en hommage au poète disparu depuis deux ans. Des dessins de Roger Toulouse, réalisés à la demande de l'éditeur, illustrent en retour les poèmes de Cadou pour agrémenter l'ouvrage comportant comme prévu d'austères clichés en noir, collés en regard des poèmes.

Deux constatations s'imposent.
D'abord il ne s'agit pas pour ces quatre tableaux d'une série au sens pictural du terme. Roger choisit les deux premiers tableaux parmi la production de cette époque où il peint de nombreux portraits imaginaires dans des formats divers. Rappelons sur ce thème de personnage désespéré, l'exposition en 1945 et 1946 d'un " Déporté " et d'un " Martyr ".
Ensuite, les deux premiers poèmes ont été faits au vu de photographies en noir et blanc avant la première visite de Cadou à Orléans. Cadou a donc écrit sans connaître les couleurs des toiles auxquelles il se référait et il n'a pu apprécier leur chromatisme affirmé, caractéristique de cette période, que lors de sa visite de l'atelier les 3 et 4 septembre 1948. C'est sous le choc de cette découverte qu'il écrit les deux autres poèmes dès son retour à Louisfert.
Pour les premiers poèmes, Cadou imagine les coloris. Pacifique Liotrot, l'homme au képi de garde-chasse, a bu de l'eau rouge, il s'habille de velours vert, et il possède un cor de cuivre noir : ces couleurs n'existent pas dans le tableau ; la vareuse est bleue et le cor est en cuivre doré. Le jeune homme à la médaille regardant l'avenir voit un beau bouquet blanc : cette unique indication chromatique dans le poème ne se rapporte pas à un élément du tableau. En revanche le jeune homme de l'hospice est décrit entre autre par sa toque noire, ce qui est exact ; dans ce tableau aux couleurs exceptionnellement retenues, la vareuse et la toque de même valeur sombre donnent la tonalité dominante de l'œuvre. Pour finir, le poème sur le boucher comporte de nombreuses indications de couleur : places rouges, arbres verts, œil bleu, tablier blanc marqué de cachets rouges, roses illuminant la nuit. Ce tableau original par son coloris, a fortement marqué le poète début septembre 1948.



Illustration des « Histoires improbables » 

Cette période de peinture expressive au chromatisme violent a donné aussi une curieuse série de trente splendides gouaches destinées à être reproduites au pochoir dans un ouvrage de grand luxe édité par Rouam à Orléans. Apportons quelques précisions sur la date de réalisation de cette commande, d'autant plus que plusieurs dessins ont été postérieurement datés par erreur en 1947.

Dans une lettre adressée à Marguerite alors en séjour à Vichy, Roger signale le 10 juin 1948 : « Hier après-midi Monsieur Ferré m'a proposé l'illustration d'un livre de contes qu'il doit faire éditer chez Rouam. Ce matin il m'a donné le manuscrit ; c'est bien je crois, j'ai lu quelques pages. C'est curieux.» Il écrit à nouveau à Marguerite le 12 juin : « Je vais lire les contes de Monsieur Ferré pour voir si je peux faire des dessins. » Et le 14 juin : « J’ai fini de lire le manuscrit de M. Ferré ».
Le 5 juillet Cadou évoque le recueil que Roger doit illustrer : « Epatant cette illustration d'un recueil de contes j'en suis bien heureux pour toi ». En juillet, dans une lettre à Robert Morel, Roger écrit: « J'ai commencé l'illustration d'un recueil de contes, un trop lourd travail de six mois et plus; enfin le calvaire est là, je le dévore comme je peux, d'abord sur le bord. » Le 10 juillet, Jean Rousselot lui écrit après une visite à Orléans: « Les quelques dessins de toi que j'ai vus m'ont prouvé l'extrême intelligence graphique à laquelle tu es parvenu. Mais la peinture ? »

Roger Toulouse fait d'abord trente dessins à l'encre de Chine, d'une grande qualité graphique.

 

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Le Centaure - 1948
Dessin à l'encre de Chine sur papier
0,32 x 0,48 m.
Collection particulière

Puis à partir de ces dessins, il réalise des gouaches très colorées et gaies.

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Le Centaure - 1948
Gouache et encre de Chine sur papier
0,32 x 0,48 m.
Collection particulière

Il ressort de cette production pleine de fantaisie, inspirée du graphisme simplifié et expressif des images populaires, une impression de joie qui contraste fortement avec la peinture aux formes tourmentées et aux couleurs agressives qu'il expose chaque année au Salon de mai.

Le bulletin de souscription pour le livre d'André Ferré illustre par Roger Toulouse, intitulé "Histoires improbables", est diffusé en 1949 et un long article dans La République du Centre décrit ce que sera ce bel ouvrage. Les gouaches devaient être inachevées au moment du lancement de la souscription puisque Roger Toulouse écrit à Robert Morel à la fin de l'année 1949: « Je suis ici au milieu d'une joie qui m’échappe, et souvent j'attends de longues heures une autre vie et je reprends courage c'est à dire une plume et de la couleur, et j'avance... Je termine actuellement mes illustrations. » Au début de l'année 1950, il écrit aussi à Marcel Béalu : « Je dessine et je suis dans les couleurs. » S'agit-il dans ces deux lettres du livre de Ferré ou du Roger Toulouse ?
 

Au milieu de l'année 1950, la faillite de l'imprimeur chargé de confectionner ce livre annule sa parution et les souscripteurs sont remboursés. Il est vraisemblable que certaines gouaches non terminées au moment de l'abandon du projet ont été achevées plus tard comme l'indique la date 1951 sur l'une d'elle: " La Lecture ". La plupart de ces dessins et gouaches seront vendus au début des années 90.

Déçu par ce contretemps, Roger propose à Jean Rousselot en 1950 l'illustration d'un de ses livres. Rousselot lui répond : « Je ne crois pas que ton magnifique chromatisme du Ferré y trouverait sa place. Pas davantage ton graphisme si pur et si net des dessins au trait que je connais de toi... Je vois cela assez fouillé, ombré, traité dans l'esprit de tes dernières toiles. »

[...]


Les triangles


Or c'est précisément à la fin de 1956, au moment de la sanglante répression soviétique à Budapest, que les triangles apparaissent dans la peinture de Roger Toulouse sous la forme de pointes ou lames acérées. Planant autour de visages d'une désespérance totale ou dans des paysages vides de toute présence animée, ces triangles composent rapidement un nouveau répertoire de formes et imposent une vision forte des menaces qui pèsent sur l'humanité. Ils s'accommodent d'abord du chromatisme adopté depuis 1949, puis progressivement la couleur s'efface au profit d'un camaïeu subtil dès 1960.

Les dates de cette évolution stylistique sont parfaitement confirmées par la correspondance. Dans une lettre à Jean Bouhier, Roger Toulouse écrit le 14 octobre 1956 : « J'ai dessiné le portrait d'un homme au chapeau avec un oiseau qui se dirige sur son perchoir; le perchoir est dans la poche de veste de l'oiseleur. » Il s'agit du premier tableau composé d'une multitude de triangles aux pointes aigues et agressives.

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L'homme à l'oiseau - 1956
Huile sur isorel - 0,65 x 0,81 m.
Musée des beaux-Arts d'Orléans

L'expérience se poursuit durant l’année 1957 où cohabitent  " Le charmeur de grenouilles " et une intéressante série de pastels dans lesquels les éléments naturalistes précédents se géométrisent. En 1958 les triangles sont désormais systématiquement utilisés.

Rousselot lui écrit à la fin de l'année à propos d'un marchand parisien : « Je sens chez lui une certaine réticence... elle porte sur le caractère froid, pointu des toiles qu'il a de toi... j'aurais aimé que ta représentation contienne des toiles de la période précédente (pains, huîtres, crapauds; mordorures et lumières)... tu as des choses moins sévères, plus libres, qui sont toi-même autant que ta période actuelle ». Au début de l'année 1959, il commente ainsi cette nouvelle peinture : « Les paysages froids et désolés s'inclinent et foncent vers d'autres galaxies; le trait aigu, hérisse, se décroche, tournoie, s'en va vertigineusement à la conquête d'un homme univers qui est à l'homme-terre ce que les dieux sont aux échardes de chair arrachées aux martyrs ».

Le nouveau style triangulé est là pour de nombreuses années.


Nouvelle orientation

Pourquoi Roger Toulouse a-t-il adopté au début des années 1970 un style encore plus géométrique ?

Hervé Bazin remarque en 1968 de curieuses armatures constituées d'assemblages de petits triangles en fer que Roger Toulouse exécute pour la réalisation de figurines en porcelaine par Haviland à Limoges. Il lui suggère de s'en servir pour faire des sculptures métalliques. Trop accaparé par des expositions à Rochechouart et Orléans, Roger ne donne pas suite à cette suggestion dans l'immédiat, mais il y pense.

En avril 1970 il se tourne vers la sculpture en assemblant de fins triangles ajourés qui donnent une grande impression de légèreté. Des le début de l'année suivante, ces formes deviennent plus compactes, massives et anguleuses, imbriquées les unes dans les autres. Le 3 avril, Roger écrit à un de ses amis, Jean-Louis Gautreau: « La peinture dans une direction, ce qu'elle était il y a trois ou quatre ans et plus, la sculpture dans une autre ». La peinture est toujours dans le style triangulé. Le 28 décembre 1972, il lui écrit à nouveau: « Ici j'ai un énorme travail. Pour la peinture, nouvelle orientation, nouvelle période; la sculpture évolue également ». Roger Toulouse a alors presque 55 ans et quarante ans de peinture derrière lui.
 
Au cours de l'année 1972 il change donc de style par le biais de cette sculpture métallique qu'il pratique intensivement depuis deux ans. En reprenant des dessins d'étude de sculptures qu'il colore, il met au point de nouvelles formes géométriques, massives et agressives, appelées "monstres d'acier", et revient à un chromatisme affirmé et descriptif.

Un long article de Joël Picton paru dans la République du Centre du 9 mars 1973 insiste sur l'importance de la sculpture: « Paradoxalement... ce n'est point la peinture qui devait lui fournir le coefficient majeur de son équation personnelle, mais la sculpture. Après tout la sculpture condense les formes, les" matérialise ». Peu de peintres, plus que Roger Toulouse, ont été habités de cette passion de l'essentiel: cela procède d'une nécessite intérieure ». Dans un article d'André Peyre paru dans La République du Centre le 20 décembre 1975, Roger Toulouse déclare: « Je suis sans doute arrivé à ma cinquième période depuis un à deux ans. J'ai abandonné la peinture sur chevalet pour peindre à l'horizontale: c'est ma dernière période. » Il confirme ainsi sa nouvelle manière de peindre, aboutissement de longues réflexions sur le rôle de la géométrie dans la peinture.

Apprise lorsqu'il suivait avec succès des cours d'architecture, la géométrie est devenue pour Roger une préoccupation importante avec la fréquentation de Max Jacob. Attentif au nombre d'or et aux règles d'harmonies recherchées jusque dans la forme des constellations, celui-ci sut à la fin de sa vie montrer par l'exemple aux jeunes artistes, l'importance des formes géométriques, des rapports harmonieux et du rythme. Si, dès les années 40, Roger Toulouse est convaincu que l'harmonie d'une composition obéit à des règles mathématiques, ce n'est qu'en 1972 qu'il trouve une solution définitive: partant du dépouillement systématique de la période précédente, il assemble les triangles en formes géométriques anguleuses, sortes de découpes mécaniques, adoucies par des coloris éclatants qui se détachent sur le vide du fond neutre. Par cette invention de formes originales proches de l'abstraction, Roger s'inscrit parmi les créateurs plastiques de notre époque.

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Sortie d'usine - 1975
Huile sur isorel - 0,65 x 0,92 m.
Musée des Beaux-Arts d'Orléans

Sommaire Revue N° 1

Juin 1996

 

Propos

 

Jean-Pierre Sueur

Maire d’Orléans

 

Eric Moinet

Conservateur en chef des musées

 

Editorial

 

Notre ami Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

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Notre fidélité

(Jacques Delpeyrou)

 

Poèmes

 

Roger Toulouse, les drapeaux

(Jean Rousselot)

 

Roger Toulouse, la ville en fête

(Jean Bouhier)

 

Biographie

 

Principales dates de la vie de Roger Toulouse

(Jean Perreau)

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Etudes de l’œuvre peint

 

Quelques précisions à propos de Roger Toulouse et de son œuvre (extraits)

(Jean Perreau)

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A propos de l’œuvre graphique de Roger Toulouse

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

 

Histoire du portrait de Max Jacob « Le Poète à l’Orchidée » 1942

(Jean-Louis Gautreau)

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A Max Jacob - poème

(Roger Toulouse)

 

« Le portrait de Suzy Solidor » 1962

(Jean-Louis Gautreau)

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Sur quelques dessins préliminaires de Roger Toulouse

(Jean-Louis Gautreau)

 

« La Cathédrale verte » 1963

(Jean-Louis Gautreau)

 

Les dernières œuvres

(Pierre Garnier)
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Document

 

Roger Toulouse, grand peintre et grand dessinateur solitaire

(Jean Rousselot)

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Vie de l’association

 

Don de Marguerite Toulouse au musée des Beaux-Arts d’Orléans


Les expositions et manifestations de l’année


Composition du conseil d’administration

 








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« Lorsqu’elle arrive à Orléans, le 11 novembre 1937, dans son impressionnante « Matford » avec chauffeur, Gertrude a amené avec elle sa compagne, Alice B. Toklas, Georges Maratier, et deux gras caniches blancs qui s’échappent de l’auto en bondissant dès que celle-ci s’arrête boulevard Lamartine. "
(JL.Derenne : La confiante solitude)
































 Max Jacob
collection Abbé Morel

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Le jeune homme de l'hospice

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L'homme au tablier de boucher

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L'équilibriste - 1970
Fer martelé et patiné
Oeuvre non localisée























































































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