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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 1 - (juin 1996) pages 64 à 69
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Portrait de Suzy Solidor - 1962
Huile sur isorel - 0,81 x 0,65 m
Musée des Beaux-Arts d'Orléans
Don de Marguerite Toulouse

***

Histoire d'un tableau
Le portrait de

SUZY SOLIDOR
par Roger Toulouse - 1962


par Jean-Louis Gautreau

Le dimanche 14 février 1965, je me trouvais dans l'atelier de Roger Toulouse afin de choisir un tableau, mon premier tableau de cet artiste. Après avoir vu de nombreuses œuvres, et après une longue hésitation, j'optai pour une belle cathédrale très représentative de la période des triangles. Mais Roger me proposa de me laisser un temps de réflexion avant de prendre une décision définitive et de revenir autant que je le souhaitais.

C'est au cours de l'une de ces visites que je lui dis que je devais aller près de Nice à l'occasion des congés scolaires de Pâques. Il m'incita aussitôt à rendre visite à Suzy Solidor pour voir le portrait qu'il avait fait d'elle. Il semblait satisfait et même assez fier de ce portrait qui lui paraissait réussi. Il me le décrivit sommairement et me parla aussi de la personnalité originale de son modèle. J'avais 22 ans, j'ignorais tout de cette chanteuse dont la grande célébrité remontait aux années 3O. Se disant descendante d'un corsaire malouin, (la légende veut même qu'elle descende de Surcouf ), elle chantait "les sombres chansons de marins qu'on chante sur les trois mats".

De son vrai nom Suzanne Rocher, Suzy Solidor est née à Saint-Servan-sur-Mer en 1906. Elle a pris pour nom de scène celui du plus connu des monuments de sa ville natale, la "Tour Solidor", tour du XIVe siècle qui commandait l'estuaire de la Rance.
Selon Pascal Sevran, dans son Dictionnaire de la Chanson Française :
"C'est en I922 que Van Dongen l'incita à se composer un personnage, à se choisir un répertoire, et à exploiter sa voix grave, profonde et rodée, "une voix qui part du sexe" écrira Jean Cocteau. Elle ouvrit un cabaret rue Sainte-Anne et le Tout-Paris défila chez elle. [...] Colette, Sacha Guitry venaient écouter ses créations : "Tout comme un homme", "Le pirate de St-Malo", "Escale", "Les filles de St-Malo", etc".
Après une prestigieuse carrière à "La Vie Parisienne" (les murs de son cabaret, à Paris, 12, rue Sainte-Anne, étaient déjà tapissés de ses premiers portraits), elle s'installa en 1960 sur le Haut de Cagnes-sur-Mer, où elle ouvrit un autre cabaret qui devint vite renommé et qu'elle appela simplement "Chez Suzy Solidor". Il était situé dans un angle de la place dominée par le château des Grimaldi.
  
                                                                               
                                                                                en savoir plus sur le Chateau-musée Grimaldi de Cagnes-sur-Mer

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En avril 1965, après avoir longtemps hésité devant le cabaret, très intimidé, je demandai à parler à Suzy Solidor. Ce n'était plus la belle jeune femme blonde, élégante, svelte et troublante du temps de sa splendeur, quand elle paraissait sur scène moulée dans un fourreau porté à même la peau. Je me trouvais face à une femme de 59 ans, toujours blonde mais au visage et au corps alourdi, vêtue d'un manteau bleu sombre et d'un pantalon noir.
Quand je lui annonçai le motif de ma visite, en me recommandant de Roger Toulouse, elle m'accueillit avec gentillesse et simplicité. Elle m'entraîna aussitôt dans la salle principale de son cabaret installé dans une longue cave médiévale voûtée en plein cintre. La voûte de pierre était entièrement recouverte de dizaines de portraits de la chanteuse, plus de deux cents œuvres différentes fixées bord à bord. Certains artistes étaient célèbres, d'autres moins. Au fond de la salle, près de la scène, au zénith de la voûte, j'aperçus une tache jaune vif qui tranchait parmi les autres tableaux qui l'entouraient. C'était l'œuvre de Roger Toulouse. Il me fut alors impossible de voir le tableau dans de bonnes conditions en raison de son emplacement élevé et du faible éclairage qui régnait dans la salle. Cela me frustra beaucoup.
En sortant du caveau, je demandai à Suzy Solidor de poser pour une photo, ce qu'elle accepta de bonne grâce.

Je n'entendis plus parler de ce tableau pendant de longues années.

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Ce n'est que le 30 juin 95, jour de l'inauguration de l'exposition rétrospective de l'œuvre de Roger Toulouse au musée des Beaux-Arts d'Orléans que je pus admirer, ébloui et subjugué, cette œuvre extraordinaire qui dégage une impression de lumière chaude et irradiante.
A la fin des années 70, à l'occasion de l'un de mes voyages dans la région, je me rendis au château Grimaldi pour voir le Festival International de peinture qui se tenait dans ce superbe bâtiment. Là, je découvris la donation que Suzy Solidor avait faite au musée en 73. Il n'y avait qu'une petite partie de la collection que j'avais vue dans le caveau ; une quarantaine d'œuvres seulement dont certaines portaient des signatures illustres : Labisse, Dufy, Picabia, Kisling, Marie Laurencin, O. Friez, Foujita, Van Dongen, Van Caulaert, Yves Brayer, Cocteau, Tamara de Lempicka, etc. Mais le portrait peint par R.T. ne s'y trouvait pas.
Après le décès de Suzy Solidor survenu en 1983, je m'interrogeai sur le devenir du tableau dont nous avions maintenant perdu toutes traces.

Suzy par Tamara de Lempicka (1933
 )

Une exposition à Cannes

C'est en 1962, que Roger Toulouse fut contacté par M. Maëstroni, directeur de la grande galerie Cézanne de Cannes, afin d'organiser une exposition personnelle. Lily Bazalgette, auteur de la première étude (parue la même année) sur l'œuvre du peintre, était à l'origine de ce projet.
Vers la mi-juillet, Roger part seul en voiture (une Simca Sport qui suscitait l’admiration de ses élèves de l’Ecole Normale) pendant une semaine pour préparer l'exposition. Il devait loger à Nice mais il s'arrête à Aix-en-Provence chez des amis de longue date, parents de Monique Deschaussées, pianiste dont il fera le portrait en 1962.
A Cannes, il est très vite en contact avec des célébrités de la Côte d'Azur. Malgré ses réticences naturelles pour ce genre de manifestation, il se laisse entraîner dans un tourbillon de mondanités, convaincu que cet effort est nécessaire au bon déroulement du projet d’exposition.

  • Lettre du jeudi 19 juillet 62 à Marguerite Toulouse :

“Je viens de prendre une heure de repos. Je pars avec Lecoc et Mme Bondon à Monaco. Il y aura Rainier et Grace. Dans une heure je pars . . .
Après ce cocktail à Monaco, rendez-vous avec le propriétaire de la galerie. Tu vois un peu la vie, sous un soleil affreux et il faut être avec cravate et costume.
Je pense au quai Saint-Laurent, à la rue de l’abreuvoir, au calme pour mon travail . . .
Je vais risquer le tout, il le faut, je le sens très bien, si tu savais comme une main me guide pour tout ”.

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Il rencontre des amis qui le persuadent de réaliser le portrait de Suzy Solidor dont la collection d'œuvres la représentant est fameuse. Roger Toulouse n'a aucun matériel mais ces amis l'entraînent dans une boutique et achètent à sa convenance, pinceaux, tubes de peinture, châssis, panneau d'isorel, etc.
Plusieurs séances de pose seront nécessaires.
 
C'est sans doute au cours de l’une de ces visites que la chanteuse offrit à Roger Toulouse un petit livre évoquant les nombreux portraits exposés dans son caveau, accompagnés de commentaires élogieux de Kessel, Carco, Cocteau, etc... "Suzy Solidor et ses portraitistes. Deux cents peintres, un modèle."

Elle écrivit cette dédicace sur la page de garde :
" Pour Roger Toulouse avec l'espoir du 2O8ème [portrait] et l'amitié de votre corsaire breton.
Suzy Solidor".

Roger Toulouse a évoqué les difficultés qu'il a rencontrées pour faire ce portrait. Il se plaignait du peu de temps dont il disposait pour faire poser son modèle. Suzy Solidor, femme à la très forte personnalité, était un tourbillon permanent, elle bougeait beaucoup, il y avait beaucoup de monde autour d'elle :
" Ne bouge pas, mon petit Roger. Je reviens ! " , lui disait-elle souvent pendant les séances de pose.

  • Lettre du dimanche 27 juillet 62, à Marguerite Toulouse.

“ Hier, j’étais donc chez Suzy. Nous sommes très copains ! Mais pour le travail, elle bouge, elle discute, elle parle, elle fait marcher son transistor, elle gueule après sa voisine qui se drogue ou boit du whisky. Enfin tu sais, c’est amusant. Et j’ai commencé directement à la couleur. Une femme toute jaune, d’ailleurs elle a ses cheveux (Suzy était blonde), sa veste de soie jaune. C’était, avant de la voir, ce que je pensais. Elle est déjà très heureuse, très fière.
[...]
Je compte être à Orléans, vendredi (27 juillet) très tard car je compte déjeuner avec Jean Denoël demain, mardi avec Suzy, mercredi journée d’adieu. etc... Je passe dessiner la Sainte Victoire jeudi et me reposer à Aix. ”

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Pour sélectionner les œuvres devant figurer à Cannes, Roger Toulouse revient à Orléans fin juillet. Il emporte sans doute le tableau simplement esquissé, afin de le terminer.
Trois ou quatre jours avant le vernissage, prévu le samedi 8 septembre 1962, il repart en compagnie de sa femme. 

L'hebdomadaire "Cannes-Nice-Midi" annonce l'événement par de nombreux articles dès le mois d’août. Sur le carton d’invitation figurent un court texte de Cocteau et un autre d’André Salmon. Le 13 septembre, le même hebdomadaire titre " à la une " : "Triomphal vernissage de l'exposition Roger Toulouse". Des articles élogieux, illustrés de nombreuses photos de personnalités présentes et de tableaux, remplissent les colonnes. 

Pour cet événement artistique et mondain important, des policiers en gants blancs barrent la rue d'Antibes. M. Bernard Cornut-Gentille, ancien ministre et maire de Cannes, inaugure l’exposition. Florence Jay-Gould, célèbre mécène, veuve d'un milliardaire américain, est l'invitée vedette ; elle porte une somptueuse parure de saphirs et diamants sur un ensemble en dentelle noire. Madame Picabia est présente, ainsi que Jean Denoël. Jean Cocteau devait venir, mais très affaibli, il ne put se déplacer.

Cannes, le 8 septembre 1962
vernissage de l'exposition à la galerie Cézanne 
Florence Jay-Gould - Roger Toulouse - Jean Denoël


Plusieurs dizaines de tableaux sont exposés, parmi lesquels : "Les ciseaux" - "L'horloge" - "La pendule" - "Le phare" - "Le chandelier" - "Le violon" - "La machine bleue" - "La lampe violette" - etc.

Et le "Portrait de Suzy Solidor" commenté ainsi par Lily Bazalgette :
 
"...je me contente de signaler à l'attention une de ses toiles parce que des plus récentes, et presque indicible à force d'omniprésence : le portrait de la célèbre chanteuse, Suzy Solidor. Les lignes de force de cet inoubliable visage n'englobent pas moins que le cosmos avec ses perspectives vertigineuses, la pluralité de ses mondes tourbillonnaires et ses intersécances de figures et de signes. Une furieuse incandescence qui crache ses feux, éclabousse, gorge de lumière ses entours."

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Ce jour là, Lily Bazalgette dédicace de très nombreux exemplaires de sa belle et originale étude sur l'œuvre de Roger Toulouse.


Peu de temps après ce vernissage mémorable, une soirée fut organisée par Suzy Solidor, en l'honneur de son nouveau portrait. Une partie des invités de Cannes étaient présents. Après le repas qui s'est tenu sous la tonnelle qui borde la place du château, les convives furent invités à descendre dans le caveau pour admirer le tableau présenté sur un chevalet. Ce soir là, Suzy, qui avait presque cessé de chanter, reprit quelques couplets de son répertoire pour le plus grand plaisir de son public.

 
Au cours de son voyage de retour vers Orléans, Roger Toulouse s’arrête à nouveau à Aix chez ses amis qui, pour le distraire, le conduisent dans les proches environs, sur le site mondialement célèbre où se trouve un gisement exceptionnel d'œufs de dinosaures fossiles. C'est ainsi que naîtra l'idée de deux tableaux représentant un "saurien" qu'il peindra fin 62, début 63 à Orléans : "Le dinosaure au végétal" et "Le dinosaure au rocher".

Le portrait retrouvé

Après le décès de Roger Toulouse, en septembre 94, Marguerite Toulouse commença à envisager la constitution d'une donation au musée des Beaux-Arts d'Orléans. Pour ce faire, il était important qu'elle comportât des œuvres très représentatives des diverses périodes de l'artiste. Marguerite Toulouse pensa très vite à ce portrait ; elle était intimement convaincue de l'importance, de la qualité, de la beauté, de la force exceptionnelle de cette œuvre. Elle demanda à un ami proche, Jean Perreau, de rechercher le tableau dans le sud de la France.
 
Début 95, un ami de Jean Perreau, marchand de tableaux à Nice et collectionneur, prit contact pour signaler qu'il était en possession du portrait, acheté en 83 lors de la vente de succession, et qu'il était disposé à le vendre. C'est à ce moment que j'entendis à nouveau parler de ce portrait.

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Marguerite Toulouse décida immédiatement de l'acheter afin de l'offrir au musée d'Orléans.
 
Quand on le "rapatria", en mars 95, on découvrit qu'il y avait un petit trou rond dans le panneau d'isorel au niveau de la clavicule gauche de la chanteuse, presque au centre de la tache marron foncé qui se trouve à cet endroit. Un petit trou sans doute provoqué par une balle 22 long rifle...

Peut être était-ce le résultat d'une nuit particulièrement mouvementée dans le caveau du Haut de Cagnes.
 


On envisagea quelque temps de conserver le petit trou comme un témoignage de l'histoire du tableau, mais le jour du vernissage de la rétrospective, je constatai qu'il avait été soigneusement bouché et dissimulé par quelques touches de peinture, différentes de celles de Roger Toulouse. 

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Portrait de Suzy Solidor - 1962
Huile sur isorel - 0,81 x 0, 65 m
Musée des Beaux-Arts d'Orléans
Don de Marguerite Toulouse 

Le magnifique et lumineux portrait aux paupières maquillées de vert, environné d'une sarabande de triangles qui évoquent peut-être le tourbillon dans lequel vivait cette femme, est pour moi l'un des plus puissants tableaux de Roger Toulouse. Le cadrage très serré du visage, la vue frontale, le regard fixe, le jaune éblouissant, solaire, donnent à cette œuvre un caractère sculptural intemporel. Ce tableau est beaucoup plus qu'un simple portrait. Chacun peut plonger dans ce regard et s'y perdre.

                                                                                                          Novembre 95

Sommaire Revue N° 1

Juin 1996

 

Propos

 

Jean-Pierre Sueur

Maire d’Orléans

 

Eric Moinet

Conservateur en chef des musées

 

Editorial

 

Notre ami Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

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Notre fidélité

(Jacques Delpeyrou)

 

Poèmes

 

Roger Toulouse, les drapeaux

(Jean Rousselot)

 

Roger Toulouse, la ville en fête

(Jean Bouhier)

 

Biographie

 

Principales dates de la vie de Roger Toulouse

(Jean Perreau)

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Etudes de l’œuvre peint

 

Quelques précisions à propos de Roger Toulouse et de son œuvre (extraits)

(Jean Perreau)

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A propos de l’œuvre graphique de Roger Toulouse

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

 

Histoire du portrait de Max Jacob « Le Poète à l’Orchidée » 1942

(Jean-Louis Gautreau)

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A Max Jacob - poème

(Roger Toulouse)

 

« Le portrait de Suzy Solidor » 1962

(Jean-Louis Gautreau)

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Sur quelques dessins préliminaires de Roger Toulouse

(Jean-Louis Gautreau)

 

« La Cathédrale verte » 1963

(Jean-Louis Gautreau)

 

Les dernières œuvres

(Pierre Garnier)
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Document

 

Roger Toulouse, grand peintre et grand dessinateur solitaire

(Jean Rousselot)

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Vie de l’association

 

Don de Marguerite Toulouse au musée des Beaux-Arts d’Orléans


Les expositions et manifestations de l’année


Composition du conseil d’administration

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