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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 2 - (septembre 1997) pages 46 à 51
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Une exposition
         

        Roger TOULOUSE
           

                            à Orléans, en 1965



par Jean-Louis Gautreau




La Machine bleue
- 1962
Musée des Beaux-Arts d'Orléans




Il est possible qu'un ami, Jean-Claude Longuet, et moi-même soyons, un peu involontairement, à l'origine de cette exposition.
Tous deux élèves-maîtres à l'Ecole Normale d'Instituteurs d'Orléans, tous deux intéressés par la peinture (il peignait ; je me contentais de consulter des livres d'art), nous avions décidé d'aller à la découverte des rares galeries de peinture d'Orléans.
Arpentant les rues de la ville, nous entrons, un jour, dans une petite galerie installée dans un appartement situé au rez-de-chaussée du 64, rue de la Bretonnerie. La gérante, Madame Isabelle de Bordeneuve, nous accueille et sur les murs nous découvrons des bouquets de fleurs, d'autres sujets peut-être, le tout assez conventionnel. La gérante de la galerie nous demande notre avis sur les tableaux exposés, nous lui laissons entendre que ce genre de peinture nous intéresse peu et nous évoquons le nom de Roger Toulouse qu'elle connaît. Par amusement, nous suggérons l'idée d'une exposition de ses oeuvres et peut-être lui avons-nous laissé penser, sans aucune certitude de notre part, que Roger Toulouse accepterait ce projet.
Nous n'avons reparlé à personne de cette démarche mais quelques mois (?) plus tard nous apprenions qu'une exposition était envisagée à la galerie Charamon...

Le vernissage de l'exposition
 

Présidé par M. Roger Secrétain, maire d'Orléans et ami de Roger Toulouse, le vernissage a eu lieu le jeudi 13 mai 1965, en présence de nombreuses personnalités, parmi lesquelles M. Louis Sallé, Député ; M. Jacques Charron, Conseiller municipal, M. Daumas, Inspecteur d'Académie, M. Eugène Mabire, Directeur de l'Ecole Normale où exerçait Roger Toulouse en tant que professeur de dessin et de menuiserie, M. Hauchecorne, Conservateur de la bibliothèque municipale ; les poètes Jean Bouhier, Michel Manoll, Tristan Maya et Hélène Cadou étaient présents, ainsi que la pianiste Monique Deschaussées, dont Roger Toulouse avait fait le portrait en 1962, etc...

 

 

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Orléans, le 13 mai 1965 
Inauguration de l'exposition Roger TOULOUSE à la galerie CHARAMON
Au premier rang, de gauche à droite :
Louis SALLE, Jacques CHARRON, Pierre CHARAMON, Eugène MABIRE et Roger TOULOUSE

Sur le carton d'invitation, figurait un petit texte de présentation de M. Pierre Charamon :
"...Que dire de l'oeuvre? sinon que chaque toile, si elle contient certes une part importante de mystère, n'en est pas pour autant obscure ou hermétique; qu'elle possède à la vérité un étrange pouvoir d'enchantement et de fascination auquel il semble bien difficile de résister. On ne peut s'empêcher d'éprouver devant chacune d'elles une intense émotion faite d'amour, d'étonnement et peut-être aussi d'inquiétude.
Leur caractéristique première est en tout cas de n'appartenir à aucune école et de rester un monde propre à Roger Toulouse.
Je suis fier de le présenter au public orléanais, cet artiste, ami des grands peintres et poètes contemporains, et pourtant solitaire, dont la pensée souvent s'envole et plane sur Saint-Benoît-sur-Loire."

Pour cette occasion exceptionnelle, Jean-Claude et moi avions dû obtenir une autorisation spéciale de M. Mabire pour assister au vernissage.



Quinze peintures
, toutes de la période des triangles, étaient présentées sur les murs de la pièce principale de la galerie :
 
L'Equilibriste aux boules ou Le Jongleur aux trois boules - 1964 
Le Portrait vert - vers 1961 
Les Iris -
1965 
L'Arbre à fleurs -
vers 1964 
L'Horloge -1961
Le Poisson et le Harpon -1961
Le Piston ou L'Instrument de musique - 1962
Le Pont sur la Seine - vers 1963 
La Tour Eiffel
- 1961 
L'Arbre mort - 1964 
La Machine bleue - 1962
Le Jongleur à la Fourchette ou Le Jongleur jaune - vers 1964  
La Lampe à huile - 1962
L'Eglise bleue - vers 1960 
L'Avion
ou L'Engin volant - 1964

Le vendredi 14 mai, La République du Centre rend ainsi compte du vernissage :
Il nous est agréable de redire après Mademoiselle (sic) Lily Bazalgette qui avait prononcé une fort intéressante conférence sur l'artiste (le vendredi 1er mars 1965 à la bibliothèque municipale d'Orléans), que "jouer le rôle d'exégète auprès de Roger Toulouse, définir la nature de ce singulier génie, est tâche malaisée. Les disparités de cette personnalité essentiellement complexe veulent que, dans ses abandons les plus généreux, des forces de rétraction retiennent l'homme au bord de la confidence, et le peintre est de cette race de créateurs qui refusent à se justifier : leur oeuvre parle pour eux et cela doit suffire."

Initialement prévue jusqu'au 12 juin, l'exposition fut prolongée jusqu'au samedi 19 juin 1965.

Dans son article paru dans "Cannes-Nice-Midi" du 20 mai, repris dans "Combat" du 11 juin, Tristan Maya parle de l'oeuvre du peintre :

"Roger Toulouse a-t-il cru en ce vieil adage : "Nul n'est prophète dans son pays", pour priver aussi longtemps les Orléanais de son oeuvre, alors qu'à l'étranger, elle connaît une vogue de plus en plus grande et que des musées et grandes collections se la partagent. Je vois deux raisons majeures à cette longue hésitation : d'une part, le besoin de solitude qu'éprouve Roger Toulouse pour créer, et pour mener à bien une oeuvre qui compte déjà un millier de toiles et autant de dessins; d'autre part, la crainte que son oeuvre ne soit pas appréciée à sa juste valeur par ses concitoyens, et j'ose espérer que personne ne m'en voudra, si j'ajoute : comprise. L'artiste a toujours peur de ne pas être compris, alors qu'il crée pour partager et donner, dans le sens d'enrichir.
La peinture de Roger Toulouse est avant tout celle d'un visionnaire. Il a une vision dantesque du monde, une vision de poète où le fantastique se mêle au mystère. A peine si, çà et là, une note de réalité fixe un sujet, comme un titre mis à la hâte, pour satisfaire un public pressé qui veut absolument comprendre, parce qu'il ne ressent pas de besoin intérieur. Le besoin de rêver et de voir autre chose que ce que lui apporte une nature mise constamment à portée de sa vue et qu'il finit par ne plus voir.
Qu'importe si Roger Toulouse intitule un de ses tableaux : "Avion", et nous offre une sorte de monstre aérien, d'engin nucléaire ou de fusée stratosphérique et cauchemardesque, le principal est qu'il nous livre, sous une forme éminemment artistique, sa vision de poète; sa vision également prophétique du danger, avec ce style si caractéristique qui lui est propre. Je veux parler de ce style géométrique, de ce triangle, auquel Roger Toulouse est fidèle depuis ses tout premiers dessins, et que je compare à ces flammèches qui s'élèvent d'un foyer et lui donnent vie.
Cette façon de traiter un dessin ou une peinture par le feu, donne une chaleur communicative à toutes ses compositions. Ces tableaux deviennent ainsi des présences, dont on ne saurait se lasser, car ils réclament notre constante attention, comme des amis chers vivant au foyer, et dont toujours un nouveau détail est là, pour nous les faire aimer.
Et puis, il y a ce fantastique, ce monde fantastique, duquel Robert Kanters disait, en conclusion d'une de ses récentes critiques du "Figaro Littéraire", qu'il était "la règle d'un style". Tout ce monde est serré et plein d'humour, il est traité dans le détail, avec une rare minutie, léché, on sent que l'artiste y revient souvent, y travaille longuement, ce qui nous rend ce monde quelque peu inquiétant.
Aux couleurs violentes et heurtées que l'on trouvait dans les toiles d'une époque de Roger Toulouse, s'opposent aujourd'hui des teintes nuancées dans une même couleur, qui confèrent une certaine sérénité et une sorte d'apaisement à la révolte naturelle de son oeuvre. Un grand soin de composition lui donne l'équilibre des grandes oeuvres.


Le banquet

Le soir du vernissage, Roger Toulouse et sa femme ont invité leurs amis et les collectionneurs présents au restaurant Sainte Catherine, dont l'entrée était rue Saint Pierre du Martroi. Comme je venais depuis peu de temps d'acquérir mon premier tableau, je fus donc convié à ce repas. Marguerite Toulouse avait choisi ce restaurant en raison de sa bonne réputation, mais depuis cette soirée, à l'évocation de ce repas elle ne peut réfréner son irritation toujours aussi vivace quand elle décrit avec maints détails le repas "infect" servi aux invités, "le gigot infâme", les nombreux fils des haricots verts, etc. Seules, les fraises servies au dessert échappent aux critiques. Heureusement, M. Charamon a su améliorer la fin du repas en offrant le champagne. J'avoue ne pas avoir gardé un si mauvais souvenir de cette soirée, au contraire. Les serveurs avaient reçu la consigne de ne jamais laisser les verres vides...

Nous étions assis autour d'une table en U, présidée par M. Roger Secrétain, maire d'Orléans et ami de Roger Toulouse, et par Mme Hélène Cadou. Ce fut un dîner sympathique animé par quelques boute-en-train bien répartis.

Vers la fin du repas, le maire a tenu un discours, en apparence improvisé, au cours duquel il s'est qualifié de "potiche d'ornement", s'interrogeant avec humour sur le style de cette potiche. Puis il a évoqué l'esprit qui réunissait les personnes rassemblées autour de la table : ceux qui aimaient les oeuvres du peintre et ceux qui appréciaient ses qualités humaines. Après cette brève allocution, Roger Toulouse ému, et peut-être légèrement "euphorique" en cette fin de repas, s'est levé pour aller donner l'accolade au Maire, puis s'excusant de parler difficilement en public, il se contenta d'exprimer sobrement son émotion, remercia et dit à peu près en conclusion :
 
- "Moi, vous savez, je n'existe pas, mais j'essaie de faire quelque chose qui existe."


Quelques dessins anciens

Le samedi 15 mai, Jean-Claude et moi retournons à la galerie Charamon. Nous sommes entourés d'oeuvres superbement colorées, toutes les peintures sont proposées à un prix inférieur à 2000 francs. Après avoir parlé un moment avec Mme de Bordeneuve, nous remarquons un carton à dessins que nous ouvrons bientôt pour y découvrir avec stupéfaction et enthousiasme des lithographies et surtout des dessins anciens dont nous ignorions l'existence. Un coup d'oeil complice révéla immédiatement une pensée commune : aller chez Roger Toulouse pour en voir d'autres...et peut-être en acheter. Nos maigres ressources d'élèves-maîtres nous incitaient à essayer d'obtenir de notre professeur de meilleures conditions d'achat. Mais Jean-Claude laissa échapper cette idée devant la gérante qui nous affirma que Roger Toulouse était "lié" à M. Charamon pendant la durée de l'exposition et qu'il ne nous vendrait rien en dehors de la galerie.

Le 17 mai, nous allons voir Roger Toulouse pour lui dire notre désir d'acheter des dessins anciens. Il nous en montre toute une série. Nous sommes ravis. Roger Toulouse nous demandera de faire semblant d'avoir essuyé un échec et de dire, à notre prochaine visite à la galerie, qu'il a refusé de nous vendre des dessins; ce que nous ferons.

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De gauche à droite :
Roger Toulouse, Jean-Louis Gautreau et Jean-Claude Longuet
devant la maison de l'artiste en juillet 1965

Le 20 mai, nous sommes à nouveau chez notre professeur pour choisir les dessins. Le Pineau des Charentes frais qu'il nous a servi commence à nous échauffer quand, enfin, nous ouvrons les cartons. Après une première sélection, Jean-Claude (accompagné de sa fiancée) et moi choisissons à tour de rôle des dessins parmi ceux qui sont étalés devant nous; presque tous sont des années 39-40. Ils en choisissent deux ; j'en sélectionne trois.

Je ne découvrirai que près de trente ans plus tard, après le décès de Roger Toulouse, un intérêt supplémentaire au troisième dessin que j'ai choisi, en constatant la relation évidente entre ce dessin et le sujet central d'une grande toile peinte en mai 1940, pour la salle des fêtes d'Hagetmau (petit village au sud de Mont-de-Marsan, dans les Landes), où se trouvait le jeune peintre pendant sa mobilisation : une femme nue, renversée sur une chaise placée au sommet d'une falaise, symbolisera "La Pologne étranglée", sujet et titre de la grande composition du tableau. De ce tableau qui a disparu, il ne subsiste qu'une photographie en noir et blanc; il s'intitulait : "La Pologne étranglée". Le dessin préparatoire, daté d'avril 40, est très coloré (technique mixte); il montre une femme nue, verte, renversée sur une chaise placée au sommet d'un monticule encadré de deux arbres.

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Dessin préparatoire pour
"La Pologne étranglée" - 1940
23 x 37,5 cm - Collection particulière

Sommaire Revue N° 2

    Septembre 1997

Editorial
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Un poète, un ami

 

Les arts en province, éléments pour un portrait de Roger Toulouse

(René Guy Cadou)

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Roger Toulouse

(René Guy Cadou)

 

Notes sur le poème « Roger Toulouse » de René Guy Cadou et sur la publication qu’en fit Pierre André Benoît en 10 exemplaires le 15 février 1949

(Pierre Garnier)

 

Roger Toulouse, poème de René Guy Cadou édité par      P.-A. B. Note descriptive

(Jean-Louis Gautreau)

 

Quatre poèmes de René Guy Cadou sur quatre portraits de Roger Toulouse

(José Millas-Martin)

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Etudes de l’œuvre

 

Participation de Roger Toulouse à l’ornementation des façades du Centre municipal et du musée des Beaux-Arts d’Orléans

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

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Les principaux thèmes traités pendant la période des triangles

(Jean-Louis Gautreau)

 

Etude d’un tableau « Le Dinosaure au Rocher »

(Jean-Louis Gautreau)

 

Anecdotes et biographie

 

Les ateliers de Roger Toulouse

(Jean-Louis Gautreau)

 

Une exposition Roger Toulouse à Orléans en 1965

(Jean-Louis Gautreau)

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Roger Toulouse et Marcel Béalu, l’amitié de deux jeunes créateurs

(Jean Perreau)

 

Hommage en miroirs à Roger Toulouse

 

Poème

(Pierre Garnier)

 

Quai Saint Laurent, poèmes pour quelques amis, 1948. Des notes en attendant une étude

(Pierre Garnier)

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Sur un tableau blanc de Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

 

Document

 

Une fenêtre ouverte sur le rêve

(Michel Manoll)

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Silence et Cri

(Jean-Jacques Lévêque)

 

Parution d’un livre d’art

 

Roger Toulouse (1918-1994), peintre et illustrateur, de Marguerite Toulouse et Jean Perreau

(Pierre Garnier)

 

Poème

 

Roger Toulouse

(Thierry Guérin)

 

Vie de l’association

 

Les œuvres de Roger Toulouse conservées au musée des Beaux-Arts d’Orléans

Dons au musée des Beaux-Arts d’Orléans

Les évènements de l’année

Le courrier des lecteurs

Composition du Conseil d’Administration

 

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Les Iris - 1965
Huile sur isorel - 0,78 x 0,60 m
Collection particulière

 



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L'Horloge - 1961
Huile sur isorel - 1,00 x 0,65 m
Collection particulière

 

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La Tour Eiffel - 1964
Huile sur isorel - 0,92 x 0,65 m
Collection particulière

 
















































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La Pologne étranglée - 1940
détail du centre de la composition

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