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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 2 - (septembre 1997) pages 20 à 27
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    Participation de Roger Toulouse 
     à l'ornementation des facades
        du Centre municipal et du
   musée des Beaux-Arts d'Orléans
 

par Isabelle Klinka-Ballesteros,
Conservatrice en chef
du musée des Beaux-Arts d'Orléans


" Dis-moi, n'as-tu pas observé, en te promenant dans cette ville, que d'entre les édifices dont elle est peuplée, les uns sont muets ; les autres parlent ; et d'autres enfin, qui sont les plus rares, chantent ? " 

                                    Paul Valéry 
                   Eupalinos ou l'architecte, 1924. 
                   
                           
Au cours de la vente publique du 5 octobre 1996, à Orléans, sous le ministère de maître Savot, la Société des amis des musées d'Orléans a pu acquérir, pour le musée des Beaux-Arts, une étude de mascaron de la main de Roger Toulouse qui s'ajoute aux trois autres que conservaient déjà le cabinet des dessins.

Cette récente acquisition attire l'attention sur un aspect spécifique apparu tardivement dans la production du créateur : la commande publique. Dès 1976, l'artiste est sollicité pour réaliser des oeuvres monumentales qui, dans le cadre des 1%, ornent les nouvelles constructions d'édifices publics. Parmi ces commandes, la plus réputée sans doute, et la dernière, figure la réalisation des mascarons pour les façades du centre municipal et du musée des Beaux-Arts.

Dans quel contexte intervient cette commande ? A un moment où est envisagée une vaste opération d'architecture urbaine autour de la cathédrale Sainte-Croix. Dossier d'autant plus sensible que vers 1975, trois autres cathédrales françaises (Bourges, Amiens et Reims) parurent menacées par l'irruption d'édifices modernes dans leur environnement. Pour Orléans, le Secrétariat d'Etat à la culture organisa une consultation d'idées où six équipes d'architectes sont invitées : Arsène-Henry, Georgia Benamo et Christian Portzamparc, Jean-Pierre Buffi, Paul Chemetov, l'Area et enfin, Christian Langlois, que le journaliste François Chaslin qualifie d'outsider.
 
L'idée maîtresse, pour harmoniser ce quartier disparate, est de faire une vraie place et, autour, divers services publics : l'hôtel de Région, le centre municipal (nouvel hôtel de ville et services municipaux) et le musée des Beaux-Arts reconstruits sur l'emplacement de l'ancien théâtre. Parmi les projets remis en juillet 1976, la proposition de Christian Langlois, architecte en chef du Sénat, membre de l'Institut, est finalement retenue. Architecte de conception, Langlois est entouré de Sonrel et Duthilleul, architectes de réalisation, et de Pierre Blareau, architecte d'opération.

Passons sur les remous de la critique qui salue diversement cette réalisation tant attendue. Le maire de l'époque, Jacques Douffiagues, se félicite de cette construction nouvelle qui satisfait des besoins que ne pouvait plus remplir l'hôtel Groslot et qui concilie modernisme et tradition, tout en s'insérant dans le cadre de l'entreprise globale de rénovation des abords de la place Sainte-Croix.

François Chaslin reconnaît à l'architecte lauréat bien des mérites : une certaine cohésion à l'ensemble par un parti fractionné, une certaine unité de ton aux façades élevées en pierre de taille...Mais il ne ménage pas la critique non plus : « tout se fait calme, retenu, un peu mièvre ». Inauguré en 1984, le Musée des Beaux-Arts d'Orléans reste une des plus importantes réalisations en région mais fait partie des quelques cas controversés en France qu'analyse Dominique Pilato : « Afin de ne pas choquer les conservatismes locaux, Christian Langlois choisit de rester fidèle à la physionomie de la façade classique. [...] Aucun élément ne distingue le musée des autres bâtiments : celui-ci passe, en effet, inaperçu place Sainte-Croix ».

Laissons de côté tous les problèmes posés par l'aménagement intérieur (et ils sont nombreux) de cette construction muséale et revenons au décor des façades. Face à l'hôtel Groslot, le nouvel hôtel de ville a gardé son aspect théâtral : Christian Langlois, après démontage, reconstitue la façade d'entrée de l'ancien théâtre très légèrement modifiée en élévation dans ses parties inférieures et supérieures. De ce côté des choses, il existe une animation quasi archéologique de la façade. Mais pour les autres façades, outre les inévitables moulures et balustres, il fallait bien trouver quelques autres éléments décoratifs. Le mascaron, sous forme de faces humaines sur les linteaux des fenêtres du premier étage, apparaît comme un moyen ornemental pour animer le classicisme de l'ensemble architectural des nouvelles façades autour de la cathédrale.

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Ne cherchons pas un sens à la disposition de ces mascarons sculptés : il semble que l'état d'avancement des travaux aussi bien que les crédits disponibles aient dicté leur nombre et leur emplacement. Moins nombreux du côté de l'hôtel de région, ils sont en plus grand nombre du côté de la maison commune où il en figure onze. Six d'entre eux ont été réalisés par Raymond Corbin, graveur et médailliste et représentent des faces féminines à l'exception d'un seul, au dessus de l'entrée du musée, qui n'est autre que le portrait de l'architecte Christian Langlois entouré de ses attributs. André Bordes et Daniel Leclercq en créent respectivement deux et un sur la façade sud du Centre municipal. Roger Toulouse intervient sur les façades sud et est. De nombreuses feuilles, y compris la récente acquisition faite pour le musée, témoignent de la réflexion de l'artiste et des étapes de son travail. Elles sont encore conservées dans l'atelier de l'artiste ou bien dans le cabinet des dessins du musée : dessins préparatoires, études, et même les cinq modèles en plâtre qui ont permis la réalisation des oeuvres définitives.

La roche utilisée est un calcaire propre à être sculpté (roche franche fine, selon son indice de dureté) en provenance des carrières de Saint Maximin exploitées par la société Rocamat et situées au nord de Chantilly dans l'Oise. Particularité de cette roche : un dépôt de calcin se forme à la surface de la pierre et constitue un élément de protection contre les agents d'érosion, ce qui assure ainsi une longévité des façades dont le ravalement éventuel nécessite le recours au procédé du gommage, projection de micro-billes plastiques (Thoman et Henry).

Bien connu des édiles locaux et des fonctionnaires en place pour ses expositions, en particulier dans la commune, Roger Toulouse a été naturellement sollicité par la ville d'Orléans : dès 1980, pour la réalisation de deux mascarons du bâtiment administratif, puis en 1982 pour celle des trois mascarons pour le nouveau musée.

Mais on ne peut s'empêcher de remarquer que, parmi les artistes invités à produire des oeuvres (Jean Carton, Raymond Corbin, Jacques Despierres, Louis Leygue, Volti, etc.), le recours à Roger Toulouse devait répondre au souci de faire travailler ce talent local. Les "étrangers", médaillés et primés, se taillent la part du lion ; à Raymond Corbin revient le soin d'orner la façade la plus prestigieuse : la façade sud, face à la cathédrale, si l'on excepte les deux mascarons sculptés à l'extrémité ouest de ce même bâtiment par Roger Toulouse.

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Cinq dessins préparatoires, à la mine de graphite sur papier beige assez fin, qui peuvent être datées de la fin de l'année 1980, témoignent des premières tentatives vite abandonnées : Roger Toulouse utilise son vocabulaire géométrique pour traiter la commande. Les faces représentées ressemblent aux sculptures de la même époque : formes géométriques simples, angles aigus. Deux d'entre elles, plus figuratives, rappellent les visages de clowns, comme Roger Toulouse aimait à en peindre. A voir ces esquisses, on imagine facilement les réactions de l'architecte, confronté à l'impossibilité de lier stylistiquement des oeuvres si indépendantes aux autres et à tout l'ensemble architectural. Le langage de Roger Toulouse ne s'accorde pas à la façade.

A l'occasion d'une visite dans l'atelier de la rue de l'Abreuvoir, Pierre Blareau, fébrile à l'idée que le projet soit rejeté, s'entend répondre par Pierre Langlois de ne pas s'inquiéter :
 
" Roger va reprendre ses projets en retrouvant ses travaux d'antiques de l'Ecole des Beaux-Arts. "

L'aveu éclaire sur la nécessité d'inciter Roger Toulouse à adopter un style plus académique, celui de ses années de formation à l'Ecole des Beaux-Arts, bien évidemment plus compatible avec le parti pris architectural des façades !

Il s'ensuit une autre génération de projets de mascarons qui ne sont pas aisés à rapprocher des modèles en plâtre ou des oeuvres définitives. Il faut y voir probablement des recherches avant que ne soit arrêté le choix final. La qualité du papier permet de distinguer les dessins préparatoires des projets aboutis. L'emploi du papier blanc caractérise des esquisses où les visages humains sont représentés avec la naissance des épaules. Le modelé y est très sommaire : c'est le cas du dessin acquis récemment qu'une annotation localise sur la façade sud du bâtiment municipal.

Par contre, le recours au papier gris indique que le projet touche à sa fin, ce que confirme l'étude du modelé plus travaillé et des ombrages renforcés par des rehauts de craie. La représentation des épaules a généralement disparu. C'est sur ce type de papier gris qu'ont été dessinés les trois projets pour la façade est du musée des Beaux-Arts, dont Roger Toulouse a fait don en 1984 : trois faces d'hommes datées de 1982 et très précisément localisées par la main du dessinateur. Il en est de même pour un quatrième dessin, de même nature, de date et destination identiques, conservé dans une collection particulière.

En résumé, sur les seize dessins connus, cinq feuilles rappellent que Roger Toulouse a d'abord utilisé son vocabulaire habituel avant d'adopter un style plus classique, plus conformiste. Onze feuilles déclinent le naturel qui se plie aux exigences des deux commandes successives, en 1980, pour le Centre municipal, puis en 1982, pour le musée. Cinq feuilles sur papier blanc correspondent à la mise en place des idées de l'artiste, tandis que les six autres, sur papier gris, arrêtent les choix avant la conception des modèles en plâtre et la taille des mascarons.

Alors que Raymond Corbin, André Bordes et Daniel Leclercq se partagent les visages féminins, à l'exception de celui figurant l'architecte Christian Langlois, il revient à Roger Toulouse les physionomies masculines. Parfaitement symétriques, tous ces visages, aux surfaces lisses, ont un regard fixe, perdu dans le lointain, ce qui leur donne une allure hiératique presque stéréotypée. La permanence de cette expression, si caractéristique des portraits peints, montre à quel point l'artiste utilise son langage, en dépit de nécessaires concessions. Seuls les détails de la chevelure et de la parure (une grande variété de couronnes) apportent quelque fantaisie à ces visages, graves et fermés, qui défient, du haut des ouvertures, le temps et les hommes.

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En résumé, sur les seize dessins connus, cinq feuilles rappellent que Roger Toulouse a d'abord utilisé son vocabulaire habituel avant d'adopter un style plus classique, plus conformiste. Onze feuilles déclinent le naturel qui se plie aux exigences des deux commandes successives, en 1980, pour le Centre municipal, puis en 1982, pour le musée. Cinq feuilles sur papier blanc correspondent à la mise en place des idées de l'artiste, tandis que les six autres, sur papier gris, arrêtent les choix avant la conception des modèles en plâtre et la taille des mascarons.


Alors que Raymond Corbin, André Bordes et Daniel Leclercq se partagent les visages féminins, à l'exception de celui figurant l'architecte Christian Langlois, il revient à Roger Toulouse les physionomies masculines. Parfaitement symétriques, tous ces visages, aux surfaces lisses, ont un regard fixe, perdu dans le lointain, ce qui leur donne une allure hiératique presque stéréotypée. La permanence de cette expression, si caractéristique des portraits peints, montre à quel point l'artiste utilise son langage, en dépit de nécessaires concessions. Seuls les détails de la chevelure et de la parure (une grande variété de couronnes) apportent quelque fantaisie à ces visages, graves et fermés, qui défient, du haut des ouvertures, le temps et les hommes.

Sommaire Revue N° 2

    Septembre 1997

Editorial
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Un poète, un ami

 

Les arts en province, éléments pour un portrait de Roger Toulouse

(René Guy Cadou)

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Roger Toulouse

(René Guy Cadou)

 

Notes sur le poème « Roger Toulouse » de René Guy Cadou et sur la publication qu’en fit Pierre André Benoît en 10 exemplaires le 15 février 1949

(Pierre Garnier)

 

Roger Toulouse, poème de René Guy Cadou édité par      P.-A. B. Note descriptive

(Jean-Louis Gautreau)

 

Quatre poèmes de René Guy Cadou sur quatre portraits de Roger Toulouse

(José Millas-Martin)

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Etudes de l’œuvre

 

Participation de Roger Toulouse à l’ornementation des façades du Centre municipal et du musée des Beaux-Arts d’Orléans

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

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Les principaux thèmes traités pendant la période des triangles

(Jean-Louis Gautreau)

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Etude d’un tableau « Le Dinosaure au Rocher »

(Jean-Louis Gautreau)

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Anecdotes et biographie

 

Les ateliers de Roger Toulouse

(Jean-Louis Gautreau)

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Une exposition Roger Toulouse à Orléans en 1965

(Jean-Louis Gautreau)

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Roger Toulouse et Marcel Béalu, l’amitié de deux jeunes créateurs

(Jean Perreau)

 

Hommage en miroirs à Roger Toulouse

 

Poème

(Pierre Garnier)

 

Quai Saint Laurent, poèmes pour quelques amis, 1948. Des notes en attendant une étude

(Pierre Garnier)

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Sur un tableau blanc de Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

 

Document

 

Une fenêtre ouverte sur le rêve

(Michel Manoll)

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Silence et Cri

(Jean-Jacques Lévêque)

 

Parution d’un livre d’art

 

Roger Toulouse (1918-1994), peintre et illustrateur, de Marguerite Toulouse et Jean Perreau

(Pierre Garnier)

 

Poème

 

Roger Toulouse

(Thierry Guérin)

 

Vie de l’association

 

Les œuvres de Roger Toulouse conservées au musée des Beaux-Arts d’Orléans

Dons au musée des Beaux-Arts d’Orléans

Les évènements de l’année

Le courrier des lecteurs

Composition du Conseil d’Administration

 

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