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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 2 - (septembre 1997) pages 84 à 86
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En Sologne
Roger Toulouse et Michel Manoll 
1er mai 1964.
   
                       

                                  

En 1969, Raymond Leclerc, alors président du Centre Artistique et Littéraire de Rochechouart (CALR), a organisé une exposition intitulée " 30 ans de peinture : l'oeuvre de Roger Toulouse de l'Ecole de Paris " et présentée dans les murs du château de la ville, du 21 juin au 31 juillet.

Cette exposition personnelle importante présentait 28 peintures, 32 dessins, gouaches et gravures, ainsi que les 4 plats en porcelaine de Haviland, décorés par le peintre, qui venaient d'être achevés. Le catalogue publié à cette occasion contenait plusieurs textes d'amis, dont celui-ci, du poète Michel Manoll.


                                 


                   Une fenêtre ouverte sur le rêve


par Michel Manoll


Nous pénétrons avec Roger Toulouse dans une sorte de musée secret où chaque objet, chaque forme échappe aux lois du rationnel, et pourtant s’intègre dans une dimension circonscrite. Ce qui s’offre à nos regards semble surgir d’un univers en dérive, laissant sourdre à sa surface des épaves telluriques, des blocs incandescents, des présences vivantes qui ont la beauté de l’insolite, issus de l’invisible espace où s’élaborent les visions hypnagogiques.

Rien ici qui ne subjuguent, qui ne provoquent en nous attraction et fascination, car nous nous sentons enveloppés par un espace où les lignes et les volumes se prêtent, avec docilité, aux tracés singuliers, aux contradictions et aux déformations auxquels l’artiste les soumet. Selon le procédé du Gréco, le peintre organise le tableau, non autour d’un motif ornemental, mais en fonction d’une suggestion de l’imaginaire, rassemblant tous les éléments d’un « rêve inventé ». Dès l’origine de son art, Roger Toulouse se montra fidèle à cette forme d’expression picturale qui n’a pas pour but la représentation des formes insérées dans le contexte d’une réalité fixée et codifiée, mais qui tire sa source du mystère de l’être.
 
Peintre de l’objet, de l’homme-objet, patient assembleur de la complexe machinerie du subconscient, Roger Toulouse, selon la formule de Focillon, associe à la solitude de l’image (la loi des vides) la loi de la lenteur, faite d’équilibre et de modération, parvenant ainsi à une cohésion des éléments plastiques, à une beauté formelle, née d’un juste rapport des lignes et des nombres, concentrant l’attention du spectateur sur un point particulier, dont les consonances nous sont restituées jusqu’en leur dernier écho. On ne trouve que chez Roger Toulouse cet éclairage lactescent et tout vibrant d’irradiations qui concourt à donner aux objets la pureté la plus dépouillée, la plus décantée, et aussi la plus aérée et la plus radieuse.

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Avec circonspection et minutie, l’artiste distribue, selon une gradation savante et subtile, les bleus et les gris, les verts, les ocres. Sa réussite est encore plus éclatante lorsqu’il use du camaïeu, en établissant une synthèse lumière-couleur. Et sa toile, quel que soit le thème abordé, en acquiert une unité, une densité d’autant plus grandes qu’il fait preuve d’une richesse d’invention et de signification extrême.

Roger Toulouse ne perd jamais de vue que l’art n’atteint à sa plénitude qu’en se soumettant à la science de la composition et à des disciplines harmoniques.

La charpente d’une œuvre, c’est aussi la poésie la plus mystérieuse et la plus profonde. On verra avec quelle précision s’articulent, pour Roger Toulouse, les idées plastiques, et quelle importance prend pour lui la surface peinte ; avec quelle maîtrise il poursuit la conquête de l’espace par les trois dimensions, dosant, au trébuchet, la part de l’ombre et de la lumière, utilisant jusqu’en ses tons les plus ténus et les plus rares, la gamme chromatique.

Qui se montre plus conscient de ses moyens d’expression et plus exigeant que cet artiste ? Se tenant à l’écart des groupes et des chapelles, il reste convaincu que le créateur est l’occasion irremplaçable de son œuvre, et que notre moi profond est le creuset de toute inspiration. C’est cette prolifération et cette intensification de la vie intérieure, l’imprégnation des choses par le rêve, le jaillissement de ce qui semblait incommunicable et qui échappe totalement à nos propres représentations, que nous révèle sa peinture.

Peinture baroque ? Cela est vite dit. Elle va bien au-delà de l’exubérance et du maniérisme. Elle rayonne hors de ses propres limites. L’artifice lui demeure étranger. Elle est en perpétuel état de métamorphose, et témoigne que l’homme, à chaque avancée de son étrave, plonge dans les ténèbres ; que la durée n’est qu’une succession d’apparences ; que nous n’avons d’existence que dans la mesure où nous nous transformons, et qu’il n’y a pas d’autre moyen, pour y parvenir, que de fuir sans cesse, et de trouver refuge dans l’imaginaire, afin de donner vie, en les libérant, à nos fantasmes.

Nous sommes ici dans une univers-théâtre, celui des formes en mouvement et en gestation continue, où toute chose perd sa signification usuelle et son aspect familier ; où l’arbre, le violon, l’horloge, deviennent les accessoires scéniques d’une étrange dramaturgie. Le sol semble vaciller, les maisons, transformées en boîtes de magicien, s’immergent en un lointain fugace et vaporeux. Que l’inquiétude et le tourment aient leur place en ce monde sur lequel planent, en permanence, des menaces de catastrophe, et où s’amorce l’éclair fulgurant qui frappera au hasard – et pourquoi pas nous ? – c’est ce qui forme la trame sous-jacente de cette peinture où des êtres hallucinés, des « morts qui sont en vie », nous tendent des philtres dont nous ne savons s’ils ont pouvoir d’enchantement ou s’ils contiennent des maléfices.

Chacun de ces personnages s’avance travesti et paré d’un faux visage, discernant avec peine ce qu’il voit avec les yeux de la réalité, et ce que voit son imagination. Ce sont des fantômes qui errent parmi des paysages convulsés, où nous guettent les appeaux et les chausse-trappes, où le monde n’est jamais tel qu’il paraît. En les soumettant à des mues successives, le peintre, s’il ne parvient pas à nous livrer leur véritable identité, nous révèle peu à peu leur secret. Il tient peut-être en une seule évidence : nous ne sommes que fragilité menacée et incertitude, victimes et otages d’une destinée incompréhensible participants d’un cérémonial dont la signification nous échappe.

C’est pourquoi cette peinture, qui ne ressemble à aucune autre, qui est art achevé et stupéfiante révélation, est si riche d’enseignement, et suscite tant de méditations.

La vie est-elle bien la vie ? nous demandons-nous devant ce pandémonium, ces animaux apocalyptiques, ces gibets, ces objets de supplice, ces soleils à la froideur lunaire, ces fers de lances acérés comme des faux.

Spectateur du duel fantastique que se livrent à chaque instant le ciel et la terre, l’artiste, déchiré intérieurement par cet antagonisme, oppose à sa propre nuit et à la nuit des temps, l’esprit qui est lumière, l’art qui est reflet et dictée de l’invisible.








 

Sommaire Revue N° 2

    Septembre 1997

Editorial
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Un poète, un ami

 

Les arts en province, éléments pour un portrait de Roger Toulouse

(René Guy Cadou)

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Roger Toulouse

(René Guy Cadou)

 

Notes sur le poème « Roger Toulouse » de René Guy Cadou et sur la publication qu’en fit Pierre André Benoît en 10 exemplaires le 15 février 1949

(Pierre Garnier)

 

Roger Toulouse, poème de René Guy Cadou édité par      P.-A. B. Note descriptive

(Jean-Louis Gautreau)

 

Quatre poèmes de René Guy Cadou sur quatre portraits de Roger Toulouse

(José Millas-Martin)

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Etudes de l’œuvre

 

Participation de Roger Toulouse à l’ornementation des façades du Centre municipal et du musée des Beaux-Arts d’Orléans

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

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Les principaux thèmes traités pendant la période des triangles

(Jean-Louis Gautreau)

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Etude d’un tableau « Le Dinosaure au Rocher »

(Jean-Louis Gautreau)

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Anecdotes et biographie

 

Les ateliers de Roger Toulouse

(Jean-Louis Gautreau)

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Une exposition Roger Toulouse à Orléans en 1965

(Jean-Louis Gautreau)

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Roger Toulouse et Marcel Béalu, l’amitié de deux jeunes créateurs

(Jean Perreau)

 

Hommage en miroirs à Roger Toulouse

 

Poème

(Pierre Garnier)

 

Quai Saint Laurent, poèmes pour quelques amis, 1948. Des notes en attendant une étude

(Pierre Garnier)

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Sur un tableau blanc de Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

 

Document

 

Une fenêtre ouverte sur le rêve

(Michel Manoll)

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Silence et Cri

(Jean-Jacques Lévêque)

 

Parution d’un livre d’art

 

Roger Toulouse (1918-1994), peintre et illustrateur, de Marguerite Toulouse et Jean Perreau

(Pierre Garnier)

 

Poème

 

Roger Toulouse

(Thierry Guérin)

 

Vie de l’association

 

Les œuvres de Roger Toulouse conservées au musée des Beaux-Arts d’Orléans

Dons au musée des Beaux-Arts d’Orléans

Les évènements de l’année

Le courrier des lecteurs

Composition du Conseil d’Administration

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Portrait de Michel Manoll
Encre sur papier - 1945
0,270 x 0,215 m
Collection particulière

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