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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 2 - (septembre 1997) pages 28 à 35
Vign_1971_La_Cathedrale_verte

            Les principaux thèmes 
                  traités pendant 
          la période des triangles



par Jean-Louis Gautreau


Dans une lettre que j'ai reçue en janvier 67, Roger Toulouse évoque les trois thèmes qui l'intéressent.
 
"Je tiens à peindre ces cathédrales qui représentent pour moi tout un passé, et la méditation, c'est l'édifice de la méditation, de l'équilibre et du respect."
"Puis après,
l'arbre à fleurs, cette nature qui se défend pour vivre au milieu des "villes-usines". Alors je jette un pont entre ces "arbres-fleurs" et les cités mécaniques qui étouffent. Je voudrais bien y placer une parcelle d'humanité. C'est là mon deuxième thème."
"Et puis ensuite, le visage pour le visage. Il est présent avec sa véritable signification. Je vous présente mes trois thèmes, pour l'instant; et pour abattre ces bruits de guerre...je mets la lumière qui donne la paix.

On ne s'occupe pas assez de la lumière depuis cinquante ans. Il faut redonner à l'oeuvre d'art son caractère lumineux."

Il parlait souvent de la lumière, de "la somme de lumière qui pèse sur l'ensemble" [du tableau].
 
En partant de ces trois sujets génériques, les cathédrales, l'arbre à fleurs et le visage, nous essaierons d'intégrer d'autres thèmes complémentaires, très présents et très significatifs dans son oeuvre.


Les cathédrales

Dans le numéro 1 de la revue, j'ai déjà abordé ce thème de façon assez détaillée. Roger Toulouse a peint de nombreuses variantes de ce thème, aux compositions toutes très différentes. Il est intéressant de relier ce thème à un autre, très souvent traité au début des années 60, que j'appelle les "natures mortes". (En référence à son oeuvre antérieure, car depuis la fin des années 3O, il a privilégié deux sujets : les portraits et les natures mortes) Mais plutôt que de natures mortes, il s'agit d'objets isolés peints avec le même sens de la monumentalité que les cathédrales : une horloge de campagne, une pendule, un chandelier à trois branches, un violon, une charrue, etc. Tous ces objets sont fortement chargés symboliquement.
 
Certains d'entre eux ont été traités par les peintres flamands du XVIIe siècle. Roger Toulouse connaissait bien l'histoire de l'art. Souvenons-nous du sens attribué à ces objets : l'horloge ou la montre évoquait le temps qui passe; la bougie, la brièveté et la fragilité de la vie,etc. Gardons nous cependant d'établir une corrélation trop étroite entre ces deux univers si différents. Remarquons toutefois qu'au XVIIe siècle, on utilisait l'expression de "vie coye" pour désigner ce genre de peinture, que cela signifie : vie paisible/silencieuse, et que Roger Toulouse parlait de silence à propos de sa peinture; ce silence qui accompagne la méditation qu'il évoquait précédemment.
 
Le tableau de 1961 intitulé "Les Ciseaux" (don de Marguerite Toulouse au musée des Beaux-Arts d'Orléans) constitue peut-être une synthèse de ce premier grand thème : le sujet est traité comme une nature morte, mais ces ciseaux "crucifiés" à une "potence" sont aussi immédiatement perçus comme une image à connotation religieuse et symbolique.

Vign_1961_Les_Ciseaux

Je voudrais proposer quelques éléments qui peuvent donner du sens à certains mots utilisés par Roger Toulouse. J'en choisirai trois : cathédrale - méditation - silence. Il me paraît évident que ces mots et ce qu'ils évoquent, proviennent de l'héritage de Max Jacob. Il serait intéressant de faire une recherche plus approfondie de cette influence sur la pensée de Roger Toulouse. En effet, comment ne pas penser à la basilique de Saint-Benoît en entendant le mot cathédrale, lieu de méditation, des méditations du poète et où résonne le silence. Roger Toulouse raconte :
 
"...Un jour que nous montions la rampe d'où l'on découvre l'Abbaye, il me dit : "C'est l'un des plus beaux paysages du monde, le plus bel équilibre entre les masses de pierre, les masses de verdure et la masse d'eau. Et n'oublie pas qu'il y a une autre masse : le silence. Tu vois il y a la trinité : pierre - verdure - eau. Mais la trinité on va la mettre sur quatre roues en ajoutant le silence."

Ce qui se dessine derrière les trois mots que j'ai choisis, c'est la conversion de Roger Toulouse. Il raconte sa première rencontre avec Max Jacob :
 
"...Aussitôt après le repas, il me fit visiter la basilique. Comme je lui dis que je n'étais pas croyant, il me répondit : "je vous initierai". On sentait en lui l'esprit du prosélyte. Il ajouta : "Picasso ne croit pas, mais son oeuvre est l'oeuvre d'un croyant, parce qu'il a atteint le sacré."

Roger Toulouse n'a jamais nié le rôle joué par Max Jacob dans sa propre conversion, mais celle du militant communiste a été lente, progressive. Marguerite Toulouse qui a suivi le même cheminement ne peut dater cette évolution que plusieurs événements peuvent cependant expliquer : la douleur profonde, intime, terrible, causée par la mort de Max Jacob en 1944, puis par celle de l'ami entre tous, René Guy Cadou, en 1951. A ces deux événements essentiels, il faut sans doute en ajouter un troisième, plus général et plus tardif : le doute qui a saisi nombres de militants communistes troublés et déçus par les dérives des gouvernements soviétiques et de Staline en particulier; les conséquences de la guerre, les atrocités commises, l'interrogation sur la raison humaine.

"Et puis Max avait tellement souhaité nous convertir!" dit Marguerite Toulouse. Comme si ce choix était une preuve de fidélité supplémentaire à la mémoire de l'ami disparu.



L'arbre à fleurs
 
Cet autre thème privilégié est à associer directement aux "Machines, Usines et Grues". Ces deux ensembles thématiques sont en effet opposés et complémentaires.

Vign_1965_L_arbre_a_fleurs_jaunes

Dans l'arbre à fleurs, dont il existe plusieurs variantes (celui-ci est "L'Arbre à fleurs jaunes" de 1965), la nature est dominante. Les usines et les grues qui se profilent à l'horizon, menaçantes certes, sont encore lointaines.

Dans la "Tour nucléaire" de 1969, le rapport de force est inversé. La tour domine de toute sa puissance le paysage environnant où les arbres et les maisons ne sont suggérés que par de petites constructions géométrisées.

Ces tableaux évoquent la lutte de la nature contre les créations de l'homme, cet univers technologique industriel qui risque de mettre en danger la création de Dieu. Roger Toulouse peindra aussi quelques arbres morts. Ce thème préfigure celui qui sera développé dix ans plus tard à l'aide d'un nouveau langage formel, où l'univers mécanique et métallique régnera en vainqueur.

A ces deux thèmes complémentaires, j'en ajouterai un troisième : les paysages. Dans ces paysages en apparence sereins et champêtres, il est rare de ne pas trouver un élément symbolisant le monde moderne : une usine, une grue, un avion, une fusée, etc. Parfois un aigle majestueux, allégorie de la nature, domine une ville industrielle comme "Le grand oiseau" de 1970.
 
Roger Toulouse s'intéressait aux événements contemporains, aux découvertes scientifiques, aux exploits technologiques; il s'étonnait, s'enthousiasmait parfois, mais dans son oeuvre, les évocations du monde moderne, en conflit avec la nature, ont souvent une dimension inquiétante.

Lettre de mai 67 (reçue après un voyage au Japon dont je lui avais parlé) :

"Vous me faites une très bonne description du Japon que je ne connais pas. C'est merveilleux. Quelle force de vie! C'est là ce monde nouveau qui va toucher la catastrophe. Le mariage avec le passé; nous vivons les derniers instants de ce passé. Ici, je regarde isolé, ce monde nouveau. Je le comprends. L'homme ne sera plus pensant bientôt. C'est le règne du métal, du verre, de l'objet plastifié. C'est à nous de donner une âme à ce métal, pour avoir l'émotion, en le touchant, en le regardant.(...) Oui, ici, je travaille dans la détresse des années mécaniques. Je veux donner la lumière à ce béton. Vous êtes donc celui qui m'a fait voir beaucoup mieux l'avenir. Merci."


Le visage 

Roger Toulouse s'est toujours beaucoup intéressé au portrait :
 - à la fin des années 30 : "La Madone", "le Petit Garçon sur la Chaise" , "Marguerite Béalu", (1937), etc.
- dans les années 40 : "Le Boucher" (1948), "Le jeune Homme de l'Hospice" (1947),etc.
- dans les années 50 : "Savonarole" (1953), "Dante" (1955), "Erasme" (1958), etc.

Vign_1965_Visage_aux_triangles

Toutes ces oeuvres marquantes jalonnent le travail de Roger Toulouse comme des moments essentiels et admirables. Pendant la période des triangles, il ne peint que deux portraits d'après nature, deux portraits de femme, réalisés en 1962 : "Suzy Solidor" (une chanteuse dont j'ai parlé dans le premier numéro de la revue) et "Monique Deschaussées" (une pianiste, amie des Toulouse). Les autres sont des visages imaginaires d'hommes, sans références réalistes, archétypes un peu impersonnels mais souvent émouvants, au regard abandonné, mélancolique dirigé vers le spectateur : regard témoin et le prenant à témoin de sa douleur intérieure. Ces visages, ces regards, m'ont souvent semblé être autant d'"autoportraits", non pas physiques mais intérieurs, comme des miroirs où se reflète le regard que le peintre porte sur le monde.

En ce qui concerne les portraits imaginaires, Marguerite Toulouse apporte une information intéressante. Il est certain que ces visages ont tous, bien que différents dans les détails, "un air de famille". Cette impression est produite par le regard des personnages, par l'arrondi prononcé des arcades sourcilières que l'on retrouve d'un visage à l'autre. Marguerite Toulouse m'a souvent rapporté les propos d'une collaboratrice avec qui elle a travaillé pendant de nombreuses années et qui lui a dit : "C'est toujours votre regard que je vois dans ces tableaux". En me racontant cela, elle suivait, de son index, le contour de son arcade sourcilière, pour me convaincre de la ressemblance avec les portraits.


A propos des triangles

Dans le premier numéro de cette revue, j'ai tenté de donner un début de réponse à la question : " Pourquoi les triangles? " Je voudrais apporter ici un élément de réflexion complémentaire sur ce sujet.

J'ai eu entre les mains un petit livre ayant appartenu à Roger Toulouse (trimestriel des Editions Zodiaque d'octobre 67) dont le titre, "Le Triangle", a évidemment attiré mon attention.

L'auteur du texte, O. Beigbeder étudie la place et la symbolique du triangle dans l'architecture romane et gothique :
"...le triangle ne peut être invoqué avec un symbolisme précis que dans des programmes exceptionnels, comme Notre-Dame-du-Port ou Saint-Sauveur de Dinan [...] Par contre il triomphe à l'époque gothique sous la forme des gables et des ogives qui expriment l'aspiration vers le ciel, le vertige de la verticale qui marquent cet art aussi bien dans l'architecture des cathédrales que dans les petits objets. Les pages centrales du Livre d'architecture de Villard de Honnecourt nous montrent sans ambiguïté que son sens symbolique est réel."
L'auteur explicite ensuite un certain nombre de sens symboliques liés au triangle.

On ne peut s'empêcher de penser aux fréquentes visites à la basilique de Saint-Benoît en compagnie de Max Jacob, qui ont certainement joué un rôle important dans l'intérêt que Roger Toulouse a toujours manifesté pour l'architecture religieuse, romane en particulier.

Une autre piste est peut-être intéressante.

La période triangulée correspond à la pleine maturité de l'artiste, à une certaine sérénité, à une grande aisance dans son art. Il ne lui est plus nécessaire d'exprimer sa violence intérieure par des couleurs agressives comme dans les périodes précédentes. Si son inquiétude est omniprésente, il parvient à maîtriser ses sentiments et à les magnifier.

Il est intéressant de noter le décalage étonnant entre l'univers esthétique de Roger Toulouse, dans les années 60, et celui des artistes regroupés au sein du mouvement français le plus spectaculaire de cette époque : les Nouveaux Réalistes. Des années plus tard, il m'est arrivé de lui reprocher de ne pas m'avoir parlé, alors que j'étais élève-maître à l'Ecole Normale d'Instituteurs d'Orléans (j'y suis entré en septembre 1960), de ce mouvement artistique que je n'ai découvert qu'ultérieurement et qui m'a toujours séduit. Mais ce reproche était probablement injustifié. Roger Toulouse développait alors un langage formel très personnel et ses préoccupations, ses recherches, étaient tellement étrangères à celles des Nouveaux Réalistes !

 

Sommaire Revue N° 2

    Septembre 1997

Editorial
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Un poète, un ami

 

Les arts en province, éléments pour un portrait de Roger Toulouse

(René Guy Cadou)

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Roger Toulouse

(René Guy Cadou)

 

Notes sur le poème « Roger Toulouse » de René Guy Cadou et sur la publication qu’en fit Pierre André Benoît en 10 exemplaires le 15 février 1949

(Pierre Garnier)

 

Roger Toulouse, poème de René Guy Cadou édité par      P.-A. B. Note descriptive

(Jean-Louis Gautreau)

 

Quatre poèmes de René Guy Cadou sur quatre portraits de Roger Toulouse

(José Millas-Martin)

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Etudes de l’œuvre

 

Participation de Roger Toulouse à l’ornementation des façades du Centre municipal et du musée des Beaux-Arts d’Orléans

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

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Les principaux thèmes traités pendant la période des triangles

(Jean-Louis Gautreau)

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Etude d’un tableau « Le Dinosaure au Rocher »

(Jean-Louis Gautreau)

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Anecdotes et biographie

 

Les ateliers de Roger Toulouse

(Jean-Louis Gautreau)

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Une exposition Roger Toulouse à Orléans en 1965

(Jean-Louis Gautreau)

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Roger Toulouse et Marcel Béalu, l’amitié de deux jeunes créateurs

(Jean Perreau)

 

Hommage en miroirs à Roger Toulouse

 

Poème

(Pierre Garnier)

 

Quai Saint Laurent, poèmes pour quelques amis, 1948. Des notes en attendant une étude

(Pierre Garnier)

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Sur un tableau blanc de Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

 

Document

 

Une fenêtre ouverte sur le rêve

(Michel Manoll)

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Silence et Cri

(Jean-Jacques Lévêque)

 

Parution d’un livre d’art

 

Roger Toulouse (1918-1994), peintre et illustrateur, de Marguerite Toulouse et Jean Perreau

(Pierre Garnier)

 

Poème

 

Roger Toulouse

(Thierry Guérin)

 

Vie de l’association

 

Les œuvres de Roger Toulouse conservées au musée des Beaux-Arts d’Orléans

Dons au musée des Beaux-Arts d’Orléans

Les évènements de l’année

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