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Revue N° 3 - (septembre 1998) pages 51 à 58 |
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La volonté humaine - 1976 Les magiciens des temps nouveaux L'avenir - H. 4 m , L. 2,10 m *** Les sculptures de fer et d’acier de Roger Toulouse par Pierre Garnier Fixée sur la place de mon village une vieille charrue de fer aux socs d'acier; les villageois l'ornent de pots de géraniums et de pétunias; le forgeron qui la forgea a depuis longtemps fermé sa forge; il n'en reste qu'une carcasse aux vitres cassées; de vieux paysans se souviennent de lui: il allait repérer dans les bois les beaux ormes aux cœurs d'or pour faire les moyeux de ses roues; quand je passe devant la charrue, c'est tous les jours (on la voit même du vieux presbytère où nous habitons), je pense aux sculptures de fer de Roger, au vieux métal conquis très tôt par l'homme, gagné pourrait-on dire, au martèlement, mais aussi à certaines formes qui leur sont communes, celles des socs, les tiges de fer, les coutres, cette allure de bateau, la proue, la poupe; je pense aussi aux fers à cheval qu'on trouve encore accrochés à certaines portes des villages en porte-bonheur et que ma grand-mère m'avait recommandé de glisser sous les nids des poules couveuses pour protéger les œufs des orages ! Et puis naturellement à l'Afrique, aux forgerons qui sont en même temps maîtres des lois, aux statues de fer qui évoquent toujours la guerre - bref, les statues de fer de Roger Toulouse me renvoient vers les origines des civilisations, mais, en ces temps de l'Internet, elles me disent aussi les hommes d'aujourd'hui: non plus les hommes de fer et d'acier, mais les hommes minces, pointus, pressés dans tous les sens, maigres, tenus par des prothèses, unidimensionnels, plats, découpés dans de la tôle, les hommes d'aujourd'hui, disait Gottfried Benn, comme des roues dentées. Ces grandes sculptures de fer et d'acier que Roger Toulouse fit pour les écoles (nous y reviendrons) peuvent se comparer à d'autres ensembles caractéristiques du siècle, aux Bourgeois de Calais de Rodin, par exemple, et au Mémorial de Buchenwald de Fritz Cremer: dans ces deux monuments les cris douloureux de la chair, le pathétique du destin de l'homme, mais aussi sa foi, son avenir libéré, les certitudes. Les statues de fer de Roger n'ont pas cette chair douloureuse mais vive - elles sont le témoignage de l'humanité sans projet d'aujourd'hui. Bandes dessinées, prothèses et parenthèses - nous y reviendrons. Je reviens pour l'instant à ma charrue; cette charrue campagnarde, forgée, africaine, on la retrouve dans les œuvres de Roger Toulouse, dans les sculptures de format moyen dont quelques-unes ont été exposées en l'été 1997, dans l'église Saint-Pierre-Le-Puellier, à Orléans. C'est dans ces œuvres que d'abord la poésie se réfugie. Là, on ne peut pas ne pas se souvenir de la charrue, de son allure de barque qui avance, de ses socs-hélices, de son coutre qui tranche limon et humus. Ces sculptures de fer qui vous semblent dans un premier temps abstraites accrochent soudain les souvenirs du fer et du forgeron, de la terre et de la mer, des navigations et des constellations... mais aussi le temps et l'histoire : je pense à cette extraordinaire sculpture que Marguerite Toulouse appelle Jeanne d'Arc, ce buste d'armure, cette tête d'armure ou le visage s'inscrit par martèlement à travers le casque, et au-dessus s'élève un chœur de faux, de drapeaux, de pics, de fleurs, suggérés plus que dits. Je ne connais pas d'autres sculptures ou le fer chante à ce point, est à ce point poésie lumineuse, un grand remuement d'air, une bataille en mouvement. Donc au-dessus du visage doux et du corps tendre pris dans les fers mais visibles - sous le fer la féminité protégée par ses lingeries - s'élève un envol de voiles, d'armes blanches et de fleurs - un cauchemar, un rêve... Cette Jeanne d'Arc date de 1972.
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Jeanne d'Arc à l'étendard - 1972 Métal martelé et patiné H. 1,12 m - L. 0,85 m Musée des Beaux-Arts d'Orléans |
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Roger Toulouse dans son atelier Enop - 1977 Fer martelé et patiné H. 1,08 m - L. 0,60 m Musée des Beaux-Arts d'Orléans Je voudrais prendre comme second exemple une sculpture de 1977, Enop : il s'agit de deux plaques parallèles terminées en proue, un objet spatial qui tranche doucement l'espace, une espèce de machine qui fend le temps; on ressent en elle un grand dynamisme, il semble qu'elle fonce, qu'elle vole presque, elle peut être dans l'eau, dans l'air, ou qui sait dans le vide, c'est peut-être une fusée, peut-être un insecte, un papillon, peut-être un oiseau - en tout cas c'est un être vivant, pas un moteur, mais des nageoires ou des ailes, voire des bras. C'est immobile mais ça s'en va; c'est dans J'esprit, dans l'âme, avant tout dans le cœur; ça vous donne la certitude de l'équilibre du monde. C'est une sculpture de fer de Roger Toulouse et ça date de 1977. Cette sculpture, certains la diraient abstraite, figurait à l'exposition de la collégiale Saint-Pierre-Le-Puellier, à Orléans, au cours de l’été 1997, cette exposition que je voudrais évoquer maintenant en citant les notes, pour partie poétiques, que j'ai prises lors et après ma visite. Un lieu remarquable, cette collégiale du XIIème siècle à la lumière blonde et pleine d'âme qui ne prétend pas occuper tout l'espace mais laisse lieu aux œuvres exposées qui sont là apesantes. Je me souviens du blanc manteau d'églises qui recouvrait la France. Qui aurait pensé, au XIIème siècle, que cette architecture de Dieu offrirait une possibilité de pleine présence aux sculptures sept ou huit siècles plus tard ? La sculpture respire pleinement entre ces parois internes, intimes, lumineuses ; Frémiet frémit à rentrée triomphale de Jeanne d'Arc à Orléans; Carrier-Belleuse qui fut le maître de Rodin laisse s'envoler sa grâce avec les hirondelles; l'Ombre de Rodin est en route vers la Porte de l'Enfer, une suite de bustes, d'énormes statues encore entravées dans leurs bois de Charles Malfray, Jules Grévy de Carpeaux, d'autres, beaucoup d'autres, à l'aise dans cette lumière d'outre-notre-monde. Et près du mur, en ligne parallèle à ce mur de lumière, les sculptures de fer de Roger Toulouse.
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Aussitôt le fer fait sonner en nous des échos, et ce sont des échos durs : des clés, des serrures, des lames, des coffres, des tanks, des grilles, des prisons. Roger en fait pourtant des fleurs ; et c'est une fleur qui est à l'origine de ces sculptures. Les porcelaines Haviland de Limoges avaient commandé à Roger Toulouse un petit sujet pour un biscuit. Roger avait fait une maquette, une ébauche en métal, qu'il avait d'abord recouvert d'argile. Cette « chose» ne lui plut pas. Il dégarnit alors la fleur de fer et la laissa sur le coin de la cheminée. Marguerite Toulouse la trouva intéressante et la sauva. Plus tard, Hervé Bazin découvrant cette plante persuada Roger de continuer les sculptures de fer...
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Le fer soudain se met à flotter au-dessus de cette terre qui tire pourtant de toutes ses forces (le poème a plus de peine encore à être apesant le monde entier l'agrippe) poète Roger en martelant le fer en le faisant voile le libère de la pesanteur le poème de fer Roger donne au fer la tendresse - comme cette mélodie que je n'ai entendue que par temps de guerre du fer les hommes ont fait des haches, des guillotines des cages des grilles Roger fait du fer une composition musicale Baltard Eiffel Guillotin Louis XVI serruriers et forgerons Louis XI la comtesse Báthory et sa dame de fer le piège le cachot - on peut trouver dans les fonds des tableaux de Roger Toulouse des clés des couvercles des pièges des croix de fer
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mais ses sculptures nous montrent - dur comme fer - que l'âge de fer cache des fleurs en Afrique par exemple objets rituels haches Dogon porte-flèches Luba herminette d'apparat cloches de magistrat couteaux de jet lances d'apparat Dogon le nommo fers culturels statues magiques cloutées bouts de tôle les Fon, Gu dieu de la guerre statue magique couverte de clous comme un Uecker statuettes en fer forgé des Kuba bovidés en fer forgé des Bukoka si on passe le doigt puis la main sur les sculptures de fer c'est soudain doux ce fer martelé identique aux métamorphoses qui s'accomplissent dans une femme amoureuse la chrysalide de ce fer les gestes de ce fer l'humanité de ce fer ce fer martelé et courbé - il a fait une voile - le voilà qui s'en va naviguant dans la gravitation universelle L'Homme étoilé - 1977 Tôle d'acier peinte H. 3,55 m , L. 2,40 m
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ces sculptures de fer de Roger Toulouse passent de la proue étroite à la largeur des flancs cette navigation avec elles ce fer du navire avance vite en proue et laisse le temps d'admirer ses flancs - et il pose sur le cœur une couronne de fer comme celle des rois lombards - et il pose sur les hanches des femmes une couronne qui longtemps balance ce clair de fer ce vieil amour de l'homme et du fer affleure ici - - une clairière dans la forêt noire des hommes ça vient de plus loin que l'amour du marbre d'aussi loin que l'amour du bois (en Afrique les dieux de guerre sont en fer car la statuaire de bois dure au plus cinquante ans) nous sommes là devant des âmes de fer qui sont lignes surfaces volumes en fer beaucoup de dureté et aussi beaucoup d'amour les miettes de Louis XI et les fleurs de lys des triangles de fer des hirondelles de fer des coeurs de fer la réalité spirituelle du fer certains morceaux de fer sous les doigts de Roger deviennent des harpes l'homme forgea d'abord des charrues ça sonne maintenant comme cloches de bronze et la rouille aussi vous tire des larmes, on regarde vite du fer les mains et le cœur rouillés le fer est à peine plus durable que les fleurs mais le fer c'est serré, de plus en plus serré dans son fond : le serré c'est sa perspective avec caps rouges et baies bleues
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chaque coup de marteau fut pour Roger un battement de cœur : ce fer crucifié ce fer ressuscité ce corps à corps serré comme un baiser le fer son coeur sa rouille l'inévitable baiser au fer et à la rouille Roger donne la grâce les hommes ont utilisé le fer pour forger les clous et les outils de la Passion c'est avec le fer qu'ils percèrent les pieds et les mains du Christ Roger rend au fer sa grâce il le redonne à Dieu le fer - cette brebis pleine on s'éloigne alors lentement dans l'église Saint-Pierre-Le-Puellier on se retourne : dans ces échafaudages de fer le lied là des croix perdues dans la lumière blanche elles balancent ce sont des mâts comment ces vaisseaux de fer flottent-ils? ils se balancent sur les parois internes de notre corps c'est dur et doux puis les balances s'équilibrent les fers de Roger sont légèrement penchés comme la Terre et le Cœur Dieu, s'il existe, est un forgeron artiste dans l'art du fer Tête d'animal et profil humain - 1973 Fer martelé et patiné H. 1,65 m , L. 0,78 m Figuraient aussi à l'exposition de Saint-Pierre-Le-Puellier deux sculptures de bois de Roger Toulouse. Roger travaille avec l'âme du bois comme il travaille avec l'âme du fer. Les forêts ne ressemblent pas aux poutrelles. Roger le sait bien, et les sculptures de bois sont tout à fait différentes des sculptures de fer, quoique le génie de l’artiste les rende proches parentes.
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Septembre 1998 Editorial lire l'article
Etudes de l’œuvre
Pages d’un journal d’hiver avec Roger Toulouse
(Jean-Jacques Lévêque)
lire l'article
Exposition 7 juillet / 4 octobre 1998 : « Peintures de Roger Toulouse (1918-1994). Collection du musée des Beaux-Arts d’Orléans »
(Isabelle Klinka-Ballesteros)
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Présence de Roger Toulouse
(Abel Moittié)
L’art de Roger Toulouse : des débuts à la période triangulée [extraits]
(Jean Perreau)
lire l'article
L’Homme au foulard rouge (poème)
(Michèle-Ann Perreau)
D’une période de transition à une autre
(Jean-Louis Gautreau)
L’artiste et le psychanalyste. Questions éthiques autour de l’interprétation psychanalytique de l’œuvre de Roger Toulouse
(Hubert de la Rochemacé)
L’œuvre sculpté de Roger Toulouse
Les sculptures de fer et d’acier de Roger Toulouse
(Pierre Garnier)
lire l'article
Les commandes publiques réalisées par Roger Toulouse
Anecdotes et biographie
Trente ans d’amitié
(Tristan Maya)
lire l'article
La rencontre de Roger et de Marguerite
(Jean-Louis Gautreau)
Roger Toulouse, illustrateur des poètes
« Pour un Bestiaire » : notes sur une collaboration fraternelle
(Jean Rousselot)
Introduction à « Pour un Bestiaire »
(Jean-Louis Gautreau)
Poème
Roger Toulouse
(José Millas-Martin : texte)
(Roger Toulouse : poème)
Vie de l’association
Catalogue raisonné de l’œuvre de Roger Toulouse
Création d’un site Internet « Roger Toulouse »
Les évènements de l’année
Le courrier des lecteurs
Composition du bureau
Bulletin d’adhésion
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