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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur, illustrateur et poète
Revue N° 3 - (septembre 1998) pages 51 à 58
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        La volonté humaine - 1976
    Les magiciens des temps nouveaux
          L'avenir - H. 4 m , L. 2,10 m
  


                      ***


Les sculptures
 
     
de fer et d’acier 
                        
                    de Roger Toulouse



par Pierre Garnier


Fixée sur la place de mon village une vieille charrue de fer aux socs d'acier; les villageois l'ornent de pots de géraniums et de pétunias; le forgeron qui la forgea a depuis longtemps fermé sa forge; il n'en reste qu'une carcasse aux vitres cassées; de vieux paysans se souviennent de lui: il allait repérer dans les bois les beaux ormes aux cœurs d'or pour faire les moyeux de ses roues; quand je passe devant la charrue, c'est tous les jours (on la voit même du vieux presbytère où nous habitons), je pense aux sculptures de fer de Roger, au vieux métal conquis très tôt par l'homme, gagné pourrait-on dire, au martèlement, mais aussi à certaines formes qui leur sont communes, celles des socs, les tiges de fer, les coutres, cette allure de bateau, la proue, la poupe; je pense aussi aux fers à cheval qu'on trouve encore accrochés à certaines portes des villages en porte-bonheur et que ma grand-mère m'avait recommandé de glisser sous les nids des poules couveuses pour protéger les œufs des orages !

Et puis naturellement à l'Afrique, aux forgerons qui sont en même temps maîtres des lois, aux statues de fer qui évoquent toujours la guerre - bref, les statues de fer de Roger Toulouse me renvoient vers les origines des civilisations, mais, en ces temps de l'Internet, elles me disent aussi les hommes d'aujourd'hui: non plus les hommes de fer et d'acier, mais les hommes minces, pointus, pressés dans tous les sens, maigres, tenus par des prothèses, unidimensionnels, plats, découpés dans de la tôle, les hommes d'aujourd'hui, disait Gottfried Benn, comme des roues dentées.
 
Ces grandes sculptures de fer et d'acier que Roger Toulouse fit pour les écoles (nous y reviendrons) peuvent se comparer à d'autres ensembles caractéristiques du siècle, aux Bourgeois de Calais de Rodin, par exemple, et au Mémorial de Buchenwald de Fritz Cremer: dans ces deux monuments les cris douloureux de la chair, le pathétique du destin de l'homme, mais aussi sa foi, son avenir libéré, les certitudes. Les statues de fer de Roger n'ont pas cette chair douloureuse mais vive - elles sont le témoignage de l'humanité sans projet d'aujourd'hui. Bandes dessinées, prothèses et parenthèses - nous y reviendrons.
 
Je reviens pour l'instant à ma charrue; cette charrue campagnarde, forgée, africaine, on la retrouve dans les œuvres de Roger Toulouse, dans les sculptures de format
moyen dont quelques-unes ont été exposées en l'été 1997, dans l'église Saint-Pierre-Le-Puellier, à Orléans. C'est dans ces œuvres que d'abord la poésie se réfugie. Là, on ne peut pas ne pas se souvenir de la charrue, de son allure de barque qui avance, de ses socs-hélices, de son coutre qui tranche limon et humus. Ces sculptures de fer qui vous semblent dans un premier temps abstraites accrochent soudain les souvenirs du fer et du forgeron, de la terre et de la mer, des navigations et des constellations... mais aussi le temps et l'histoire : je pense à cette extraordinaire sculpture que Marguerite Toulouse appelle Jeanne d'Arc, ce buste d'armure, cette tête d'armure ou le visage s'inscrit par martèlement à travers le casque, et au-dessus s'élève un chœur de faux, de drapeaux, de pics, de fleurs, suggérés plus que dits. Je ne connais pas d'autres sculptures ou le fer chante à ce point, est à ce point poésie lumineuse, un grand remuement d'air, une bataille en mouvement. Donc au-dessus du visage doux et du corps tendre pris dans les fers mais visibles - sous le fer la féminité protégée par ses lingeries - s'élève un envol de voiles, d'armes blanches et de fleurs - un cauchemar, un rêve... Cette Jeanne d'Arc date de 1972. 

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Jeanne d'Arc à l'étendard - 1972
Métal martelé et patiné
H. 1,12 m - L. 0,85 m
Musée des Beaux-Arts d'Orléans

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                                Roger Toulouse dans son atelier

                                             Enop - 1977
                                       Fer martelé et patiné
                                             H. 1,08 m - L. 0,60 m
                              Musée des Beaux-Arts d'Orléans


Je voudrais prendre comme second exemple une sculpture de 1977, Enop : il s'agit de deux plaques parallèles terminées en proue, un objet spatial qui tranche doucement l'espace, une espèce de machine qui fend le temps; on ressent en elle un grand dynamisme, il semble qu'elle fonce, qu'elle vole presque, elle peut être dans l'eau, dans l'air, ou qui sait dans le vide, c'est peut-être une fusée, peut-être un insecte, un papillon, peut-être un oiseau - en tout cas c'est un être vivant, pas un moteur, mais des nageoires ou des ailes, voire des bras. C'est immobile mais ça s'en va; c'est dans J'esprit, dans l'âme, avant tout dans le cœur; ça vous donne la certitude de l'équilibre du monde. C'est une sculpture de fer de Roger Toulouse et ça date de 1977. Cette sculpture, certains la diraient abstraite, figurait à l'exposition de la collégiale Saint-Pierre-Le-Puellier, à Orléans, au cours de l’été 1997, cette exposition que je voudrais évoquer maintenant en citant les notes, pour partie poétiques, que j'ai prises lors et après ma visite.


Un lieu remarquable, cette collégiale du XIIème siècle à la lumière blonde et pleine d'âme qui ne prétend pas occuper tout l'espace mais laisse lieu aux œuvres exposées qui sont là apesantes. Je me souviens du blanc manteau d'églises qui recouvrait la France. Qui aurait pensé, au XIIème siècle, que cette architecture de Dieu offrirait une possibilité de pleine présence aux sculptures sept ou huit siècles plus tard ? La sculpture respire pleinement entre ces parois internes, intimes, lumineuses ; Frémiet frémit à rentrée triomphale de Jeanne d'Arc à Orléans; Carrier-Belleuse qui fut le maître de Rodin laisse s'envoler sa grâce avec les hirondelles; l'Ombre de Rodin est en route vers la Porte de l'Enfer, une suite de bustes, d'énormes statues encore entravées dans leurs bois de Charles Malfray, Jules Grévy de Carpeaux, d'autres, beaucoup d'autres, à l'aise dans cette lumière d'outre-notre-monde. Et près du mur, en ligne parallèle à ce mur de lumière, les sculptures de fer de Roger Toulouse.
 

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Aussitôt le fer fait sonner en nous des échos, et ce sont des échos durs : des clés, des serrures, des lames, des coffres, des tanks, des grilles, des prisons. Roger en fait pourtant des fleurs ; et c'est une fleur qui est à l'origine de ces sculptures.

Les porcelaines Haviland de Limoges avaient commandé à Roger Toulouse un petit sujet pour un biscuit. Roger avait fait une maquette, une ébauche en métal, qu'il avait d'abord recouvert d'argile. Cette « chose» ne lui plut pas. Il dégarnit alors la fleur de fer et la laissa sur le coin de la cheminée. Marguerite Toulouse la trouva intéressante et la sauva. Plus tard, Hervé Bazin découvrant cette plante persuada Roger de continuer les sculptures de fer...

Le fer soudain se met à flotter
au-dessus de cette terre
qui tire pourtant de toutes ses forces

(le poème a plus de peine encore à être apesant
le monde entier l'agrippe)

poète Roger en martelant le fer
en le faisant voile
le libère de la pesanteur

le poème de fer

Roger donne au fer la tendresse
- comme cette mélodie que je n'ai entendue
que par temps de guerre

du fer les hommes ont fait des haches,
des guillotines des cages des grilles

Roger fait du fer une composition musicale

Baltard Eiffel Guillotin Louis XVI
serruriers et forgerons Louis XI la comtesse Báthory
et sa dame de fer
le piège le cachot
- on peut trouver dans les fonds des tableaux de Roger Toulouse
des clés des couvercles des pièges des croix de fer 
                                                                                                          

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mais ses sculptures nous montrent
- dur comme fer -
que l'âge de fer cache des fleurs

en Afrique par exemple objets rituels haches Dogon
porte-flèches Luba herminette d'apparat
cloches de magistrat couteaux de jet
lances d'apparat Dogon le nommo fers culturels
statues magiques cloutées bouts de tôle
les Fon, Gu dieu de la guerre
statue magique couverte de clous comme un Uecker
statuettes en fer forgé des Kuba
bovidés en fer forgé des Bukoka


si on passe le doigt puis la main sur les sculptures de fer
c'est soudain doux ce fer martelé
identique aux métamorphoses qui s'accomplissent
dans une femme amoureuse
la chrysalide de ce fer les gestes de ce fer
l'humanité de ce fer

ce fer martelé et courbé - il a fait une voile -
le voilà qui s'en va naviguant dans la gravitation universelle 
 

                                                                                                                                L'Homme étoilé - 1977
                                                                                                                                                                               Tôle d'acier peinte
                                                                                                                                                                              H. 3,55 m , L. 2,40 m

ces sculptures de fer de Roger Toulouse
passent de la proue étroite
à la largeur des flancs

cette navigation avec elles
ce fer du navire avance vite en proue
et laisse le temps d'admirer ses flancs

- et il pose sur le cœur une couronne de fer
comme celle des rois lombards
- et il pose sur les hanches des femmes
une couronne qui longtemps balance

ce clair de fer

ce vieil amour de l'homme et du fer
affleure ici -
- une clairière dans la forêt noire des hommes

ça vient de plus loin que l'amour du marbre
d'aussi loin que l'amour du bois

(en Afrique les dieux de guerre sont en fer
car la statuaire de bois dure au plus cinquante ans)

nous sommes là devant des âmes de fer
qui sont lignes surfaces volumes en fer
beaucoup de dureté et aussi beaucoup d'amour
les miettes de Louis XI et les fleurs de lys

des triangles de fer des hirondelles de fer
des coeurs de fer
la réalité spirituelle du fer

certains morceaux de fer sous les doigts de Roger
deviennent des harpes

l'homme forgea d'abord des charrues
ça sonne maintenant comme cloches de bronze

et la rouille aussi vous tire des larmes,
on regarde vite du fer les mains et le cœur rouillés

le fer est à peine plus durable que les fleurs

mais le fer c'est serré, de plus en plus serré dans son
fond : le serré c'est sa perspective
avec caps rouges et baies bleues

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chaque coup de marteau fut pour Roger
un battement de cœur :
ce fer crucifié ce fer ressuscité
ce corps à corps
serré
comme un baiser

le fer son coeur sa rouille
l'inévitable baiser

au fer et à la rouille
Roger donne la grâce

les hommes ont utilisé le fer
pour forger les clous et les outils de la Passion
c'est avec le fer
qu'ils percèrent les pieds et les mains du Christ

Roger rend au fer sa grâce
il le redonne à Dieu

le fer - cette brebis pleine

on s'éloigne alors lentement dans l'église
Saint-Pierre-Le-Puellier
on se retourne :
dans ces échafaudages de fer le lied
là des croix perdues dans la lumière blanche
elles balancent ce sont des mâts

comment ces vaisseaux de fer flottent-ils?
ils se balancent
sur les parois internes de notre corps
c'est dur et doux

puis les balances s'équilibrent
les fers de Roger sont légèrement penchés
comme la Terre et le Cœur

Dieu, s'il existe, est un forgeron

artiste dans l'art du fer

                      Tête d'animal et profil humain - 1973
                                           Fer martelé et patiné
                                           H. 1,65 m , L. 0,78 m




Figuraient aussi à l'exposition de Saint-Pierre-Le-Puellier deux sculptures de bois de Roger Toulouse. Roger travaille avec l'âme du bois comme il travaille avec l'âme du fer. Les forêts ne ressemblent pas aux poutrelles. Roger le sait bien, et les sculptures de bois sont tout à fait différentes des sculptures de fer, quoique le génie de l’artiste les rende proches parentes.

Sommaire Revue N° 3

       Septembre 1998

Editorial lire l'article

 

Etudes de l’œuvre

 

Pages d’un journal d’hiver avec Roger Toulouse

(Jean-Jacques Lévêque)

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Exposition 7 juillet / 4 octobre 1998 : « Peintures de Roger Toulouse (1918-1994). Collection du musée des Beaux-Arts d’Orléans »

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

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Présence de Roger Toulouse

(Abel Moittié)

 

L’art de Roger Toulouse : des débuts à la période triangulée [extraits]

(Jean Perreau)

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L’Homme au foulard rouge (poème)

(Michèle-Ann Perreau)

 

D’une période de transition à une autre

(Jean-Louis Gautreau)

 

L’artiste et le psychanalyste. Questions éthiques autour de l’interprétation psychanalytique de l’œuvre de Roger Toulouse

(Hubert de la Rochemacé)

 

L’œuvre sculpté de Roger Toulouse

 

Les sculptures de fer et d’acier de Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

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Les commandes publiques réalisées par Roger Toulouse

 

Anecdotes et biographie

 

Trente ans d’amitié

(Tristan Maya)

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La rencontre de Roger et de Marguerite

(Jean-Louis Gautreau)


Roger Toulouse, illustrateur des poètes

 

« Pour un Bestiaire » : notes sur une collaboration fraternelle

(Jean Rousselot)

 

Introduction à « Pour un Bestiaire »

(Jean-Louis Gautreau)

 

Poème

 

Roger Toulouse

(José Millas-Martin : texte)

(Roger Toulouse : poème)

 

Vie de l’association

 

Catalogue raisonné de l’œuvre de Roger Toulouse

Création d’un site Internet « Roger Toulouse »

Les évènements de l’année

Le courrier des lecteurs

Composition du bureau

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