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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 4 - (septembre 1999) pages 23 à 28
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            Solitude -
1990
       Huile sur isorel - 0,92 x 0,73 m  
           Collection particulière
 


                  ***


       Roger TOULOUSE
 
  L’époque blanche 



par Pierre Garnier




Quand à moi, la mort est blanche.


Aussi loin que je me souvienne, le blanc en moi a toujours été lié à la mort, à la totale innocence, aux approches sereines, claires, calmes, du vide ; la fin est blanche et nous allons tous mourir en Alaska.
 
Je remarque que selon mon expérience, le premier tableau de Roger Toulouse où la blancheur explose est Le Cheval mort de 1955. Ce cadavre de cheval blanc couché dans les montagnes m'avait tant frappé que je lui consacrai un des poèmes du livre Roger Toulouse, Les Amis de Rochefort, 1956 :
 

                    Ou prendrez-vous l'oiseau ailleurs que dans la flamme ?
                    Ce cheval est venu mourir du fond de l'âme
                    L'air est tige de blé l'eau graminée de chair
                    Son chevalier déjà mourut sur quelque terre


                    Et la bête perdue trop grande pour les monts
                    Repose lourdement au creux de l'altitude
                    Terrassée mais encore trop libre pour la terre
                    Et dépassant l'esprit de ce grand bon de chair


                    Sa jambe bat toujours la dure solitude.
                    Sur le soleil des monts est-ce déjà l'hiver ?
                    La neige qui s'abat couvre leur encolure


                    Et le cheval s'étend pour une longue étude
                    Avant que son corps gris ne compose le vert
                    Et que sa forme bouge au flanc de l'univers.



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Ce cheval blanc allongé dans les rocs, couché sur les montagnes, était intitulé en 1955 Rocs et cheval. Dans le catalogue raisonné de Jean Perreau, il est dénommé Le Cheval mort. En l'observant, cette masse blanche garde dans la mort beaucoup d'élégance (je me souviens de ce cheval pareillement blanc, tué par une bombe sur le Boulevard Thiers à Amiens, parmi les branchages des platanes qui avaient été arrachés), mais elle est déjà striée de bleu et de gris : les œuvres blanches ne demeurent pas pures dans la mort.

On constate que Roger Toulouse a des temps où il peint livide : Deux poires, en 1967, ou encore La Bretagne, en 1969. Il semble que soudain l'objet devienne translucide (la lucidité est blanche). La blancheur est alors vue à travers un voile bleuâtre, gris, verdâtre (Visage bleu, 1967) ; le blanc paraît à travers une brume, une toile mousseline. Le visage blanc dans ce bleu clair est alors fantomatique. C'est aussi le cas pour La Branche de Gui de 1969 , et déja les formes raidies du gui annoncent les formes pareillement raidies de l'époque blanche ; on pourrait faire les mêmes remarques pour Le grand Oiseau de 1970, ou L'Usine bleue de 1971. Mais soudain, en 1972, L'Homme et le Poisson « appelle », par ses formes et son blanc franc, La Ville au profil vert de 1979 et clairement les « peintures blanches» des années 90. C'est souvent ainsi chez Roger Toulouse (on l'avait déja remarqué pour les triangles) : une forme, une couleur apparaissent soudain, incidemment, puis redisparaissent ; et longtemps après, on les retrouve resurgies presque intactes. 

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En 1990, Roger Toulouse peint une très belle œuvre : Fleurs. Il s'agit d'une huile sur isorel (0,61 x 0,38), signée en haut à gauche en gris clair et marquée au dos : B/1990. Il est connu que le blanc est la couleur de l'immobilité, l'ultime couleur. Je me souviens que Peggie, ma chienne Boxer, ne mangeait plus, avant de mourir, que des fleurs blanches. Ma grand-mère, à sa fin, ne goûtait plus que des soupes blanches.
Mont Blanc, neige éternelle, l'immobile couleur.
La couleur de la lumière, celle de l'éternité, sans doute aussi de l'infini. Ces fleurs sont d'un blanc cru, épais, mais animé par de minuscules griffures de rouge, de gris, de noir, de très légères mais précises morsures. Fleurs blanches à qui la raideur, la géométrie ronde, les tiges (articulation chitineuse) confèrent la vie de l'au-delà, telles que l'éternité les pense ; des pollens, tels que la couleur jaune, la lumière jaune les pense ; ou ces cercles rouges comme des nativités de soleils couchants.
Il s'agit là d'un bouquet de fleurs mortes éternelles. Elles pourraient être des edelweiss.
Mais ça pousse plus haut, ça pousse dans la contrée des neiges éternelles. Et elles sont si proches, si blanches, si innocentes, si profondément calmes, qu'elles ne peuvent nous être offertes que par la Mort-Amie.

Contrairement au Carré Blanc de Malévitch, ces peintures blanches de Roger Toulouse ne signifient pas un aboutissement de l'art. Là, toujours la Mort est éveillée, révélée, animée par de minuscules «lampes» vertes, rouges, jaunes (Les Poissons blancs, 1990), par de petits bâtiments imaginaires (Le Char rouge, 1991), par des cruciformes bleus, rouges, jaunes-orangés (la très magique Architecture florale, 1990) - ou ce tableau « fou» de 1990, nommé L'Exploration, un profil d'homme dans la tempête, des liens et des tiges liseronnes, vertes et jaunes, un crâne dans le cervelet duquel une sauterelle vient se loger. A noter que cette période blanche, tragique, lyrique, cruellement douce et doucement cruelle, cauchemars et rêves blancs, est précédée, en 1988, par la Grille blanche et d'autres profils (Profil d'homme, 1987; L'Animal au volcan, 1988; et le bien extraordinaire OVE-profil d'homme, 1988). Il faudra écrire un jour une étude sur les profils dans l'œuvre de Roger Toulouse.

La période blanche commence vraiment en 1989 avec La Station scientifique, puis L'Homme et l'insecte, Le Point rouge, La Tour 57, Architecture florale, Fleurs, L'Heure et la plante, Le Clown et la plante, Profil à la plante, L'Exploration, Tête de face, Le Rapace, Architecture, Solitude, Le Profil Blanc, Le Balancier, L'Hommage au cirque Amar, L'Homme et Le paysage mécanique, Arbre et poisson, Les Trois visages, Direction au visage blanc... etc. Toutes ces œuvres sont des huiles sur isorel, d'un format variable, mais en moyenne de 0,80 m x 0,60 m. Cette série blanche s'arrête vers la fin de l'année 1991, et ne reprend plus. La seule conclusion qu'on puisse tirer des titres très variés c'est seulement que le monde représenté est alors envahi par le blanc.

Le blanc souvenir, inspiration, évocation.
 

Un ensemble de ces peintures blanches a été presenté pour la première fois au musée des Beaux-Arts d'Agen, du 10 avril au 31 août 1991. On peut lire dans le catalogue : « Roger Toulouse est entré dans ce qu'il qualifie lui-même de période blanche. Les angles s'y sont arrondis, l'homme est réapparu, timidement ; quelques objets familiers ont retrouvé leur place. Et ce qui frappe au premier chef, et donne tout son sens à l'appellation, c'est le choix chromatique opéré par le peintre pour des œuvres ou, désormais, une couleur totalement absente jusqu'alors fait son apparition. Le blanc, symbole d'apaisement, de pureté, presque de candeur, domine l'espace pictural dans ces tableaux qui, plutôt que la peinture outrée d'un monde déshumanisé, sont comme une interprétation poétique de celui-ci, l'expression imaginaire de ce qu'il pourrait être. A 70 ans révolus, il semble que Roger Toulouse, abandonnant les armes de la dénonciation, ait choisi de conférer une dimension poétique à ce monde qu'il en juge dépourvu ».
C'est certes la sérénité, le dépassement de cette époque de fer et d'acier, mais cette sérénité, cette poésie, c'est la sérénité et la poésie des neiges éternelles, celle du Mont Blanc et de la Blanche Lune. C'est justement ce qui fait l'étrange de ces fleurs désertiques et innocentes, immobiles et vierges, glacées et souriantes, le sourire de la glace et de la neige, la sérénité des fleurs de neige et des sapins glacés, même ceux de Noël. Finalement Roger signe aussi ses tableaux en blanc.

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Hommage au cirque Amar - 1990
Huile sur isorel - 1,00 x 0,73 m
Collection particulière

Certes, on remarque l'homme dans ces tableaux, mais il est étrangement « logé », souvent dans des alvéoles. Hommage au cirque Amar est de 1990. Comme toujours, et depuis de nombreuses années, il n'y a plus de perspective; l'ensemble est ramené dans le plan. A l'origine de cette œuvre, il y a certainement un souvenir, mais ce souvenir est devenu « hommage ». Plusieurs choses sont identifiables : la tente, la coupole en haut à droite, une étoile jaune à huit branches, un grand A qui semble être en correspondance avec la forme et le message du cirque ; sur la gauche, une forme blanche rappelant la tige et la fleur surmontée d'une étoile dont on voit les trois branches du bas; au-dessous, des étendues de blanc avec, dans une réserve d'un jaune nuageux, une danseuse et le masque blanc d'un profil qui tient en équilibre un objet sur le front; à gauche, le visage d'un animal fabuleux ; plus bas encore, le rond des arènes, et un masque de biais. Je pense qu'on pourrait identifier les personnages, mais à quoi cela servirait-il ?

C'est l'humanité des saltimbanques, logée dans de petites grottes, comme le sont souvent les saints dans les icônes russes ; le blanc qui ne peut être que géométrique sert de révélateur à de petites cases où sont logés provisoirement les hommes industrieux.

Ce n'est pas triste, c'est même gai. Nous sommes à l'abri, provisoirement, dans le blanc qui simultanément est innocence et mort. Dans le cirque, nous sommes entourés par la Mort-Amie. Je le disais, cette composition rappelle certaines icônes russes, où les scènes humaines sont logées dans des espèces d'alvéoles, et où l'espace, sans aucune perspective, est une étendue verticale - comme le cirque d'ailleurs, où les numéros se succèdent dans le temps en autant de petites grottes. Regardez dans Solitude (1991), le petit bonhomme blanc articulé comme un insecte, le visage désabusé et sceptique : il sort de son trou de neige et s'en va... vers où ?

Souvent les couleurs se rallument dans le blanc. La Guerre du Golfe : nous sommes à la fin de ce siècle. Est-ce un soldat bleu qui d'en bas, le sourire aux lèvres, regarde filer les fusées ? La guerre blanche, la guerre propre, elle tue comme un scalpel, détruit, pulvérise, sans que la puissance qui tient l'argent et la technologie ne risque la vie d'un seul de ses soldats. Cette guerre-là, qui a l'allure d'un hôpital blanc, liquiderait ceux qui n'adhèrent pas a la pensée unique, les malades, les faibles, les non-technologues. Cette œuvre de Roger Toulouse, où il y a cependant un char d'assaut-jouet parachuté, me rappelle les hôpitaux psychiatriques. Ils ne furent pas seulement soviétiques. Souvenons-nous du sort d'Erza Pound ! Mêmes les abattoirs maintenant sont blancs ...  

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* les hommes sont la dans la neige des sommets,
   cette neige qui ne fond pas
* il Y a encore quelques humains dans les alvéoles
   en bas de pente - des artistes de cirque
* les autres déjà sont tout blancs
* souvenir des bonshommes de neige
   il fait si froid que le blanc devient bleu et sombre
* on voit arriver sur ce blanc la Mort-Amie
* les cloches sonnent silencieusement dans la neige 
* le silence de cette période blanche!
   Le crapaud de naguère chantait un chant
   doré et le ciel alors était d'or (comme au 12ème siècle)
* on aperçoit peut-être encore dans la vallée Jammes et son âne,
   Jacob et son crapaud
* mais là, non, rien que ce blanc serein et lyrique
* qui imaginerait dans ces blancs encore des roses et des étoiles
   il n'y a plus d'Etoile de la Nativité dans les neiges éternelles
   ce blanc vient d'ailleurs
* il serait cependant prêt - mais quand? -
   à donner des pousses vertes
* rien de plus vert que ce blanc, mais c'est aussi de ce blanc qu'on fait les cartes de visite.
* ce blanc qu'on trouve au sommet des mots et des collines quand il fait froid
* ce blanc dont on fait les drapeaux rouges
* ce blanc on le trouve au fond de la nuit
* naguère encore l'instituteur d'un coup de chiffon effaçait ce blanc et, dans la classe, 
                                                                                                 volait un nuage de poussière.

Sommaire Revue N° 4

 

    Septembre 1999

Editorial lire l'article

 

Etudes de l’œuvre

 

Une rupture dans la vie et l’œuvre de Roger Toulouse : la mort de Max Jacob

(Jean-Louis Gautreau)

 

Une œuvre citoyenne et militante

(Abel Moittié)

 

Roger Toulouse, l’époque blanche

(Pierre Garnier)

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Roger Toulouse, œuvres sur papier, 1933-1975

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

 

L’œuvre sculpté de Roger Toulouse

 

Le mémorial de Saint Martial à Limoges

(Jean-Louis Gautreau)

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Anecdotes et biographie

 

Comment j’ai connu Roger Toulouse

(André Delthil)

 

Max Jacob est arrêté. Une amitié fidèle au-delà de la mort (1ère partie)

(Jean-Louis Gautreau)

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Roger Toulouse illustrateur des poètes

 

Quand le poème s’inscrit dans l’architecture des couleurs

(Juliette Darle)

 

Entretien entre Roger Toulouse et Luc Bérimont

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Poème

 

« Port »

(Roger Toulouse)


Document

 

Exposition à la galerie Six-Sicot à Lille, 1964

(Jacques Delpeyrou)

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Les œuvres retrouvées

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