Français
Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 4 - (septembre 1999) pages 84 à 87
pt_r04_p86_hst_la_tour_eiffel

Tour Eiffel - 1964
Huile sur isorel - 0,92 x 0,65 m
Collection particulière



                        ***



   Une exposition personnelle 
      de Roger Toulouse

 
                 galerie Six Sicot - Lille 
        (30 octobre - 28 novembre 1964)






En 1964, une exposition personnelle consacrée à Roger Toulouse s’est tenue à la galerie Six Sicot, 47, rue de la Monnaie, à Lille. A cette occasion, Jacques Delpeyrou, poète et ami de longue date des Toulouse, a écrit le texte suivant, publié dans le carton d'invitation.

 

 

 

Il y a des gens qui disent des choses en l'air, en ayant l'air de ne rien dire, et d'autres qui mettent tout en l'air, comme si on y pouvait ranger ses affaires, dans cet air qui est celui du temps et de la bonne mine. Cette phrase de Plotin, dans les Ennéades : « l'architecture, c'est ce qui reste de l'édifice, la pierre ôtée », fait frémir ; on rêve de bâtiments qui, toute assise leur manquant, s'écroulent. Est-il vrai que l'architecture soit un jeu savant d'équilibre, une réussite de formules, comme un triomphe mathématique, et que la pierre, rugueuse et opaque, puisse ne plus avoir, au toucher de la main, à l'étreinte du regard, de poids et d'épaisseur ? 

La peinture de Roger Toulouse, c'est une architecture d'où la pierre n'est pas exclue, mais pulvérisée, confondue à l'air, comme le sont les minéraux, les végétaux, et jusqu'à l'homme. Rien d'étonnant que ce peintre, parmi les meilleurs et les plus sincères de notre époque, ait été d'abord tenté par l'architecture : le monde qu'il édifie, touche par touche, a la rigueur d'un mur solide, mais qui serait fait de tâches, non de pierres, assemblées avec une sorte de gravité rigoureuse.

Là est le centre de son débat : Roger Toulouse est un peintre de l'air, un monte-en-l'air, un acrobate qui se soutient dans l'espace, car sa peinture est toute lumière, rayonnement interne, structure colorée, construction évidente, masses équilibrées ; le vent est enfermé dans ses arbres, s'accroche à ses toits, fait trembler sa terre. Mais il est trop inquiet du durable pour ne pas, dans l'éphémère du mouvement, la mobilité de l'instant, chercher à percer des vérités définitives. Sa peinture est un artisanat serein, patient, ascétique, pour que la beauté s'allie à l'immuable, l'épisode à l'éternel.

Il est de mode que l'artiste se distingue par quelque façon caricaturale d'être ou de créer : le scandale est une recette, mais qui dure peu. Chez Roger Toulouse, rien qui heurte ou bouscule l'intégrité des choses, des paysages, des êtres ; il va dans l'intimité du silence, ausculte la vie, pèse comme un diamantaire les oscillations de la couleur. Ses toiles sont des harmonies presque monochromatiques, d'où l'insolite n'est pas exclu : mais que la rigueur contrôle, dompte, apaise. Pas d'école qui puisse l'annexer, ni de mot en « isme » qui réponde de son élan. Pas de faiblesse ni de complaisance. Tout est net, strict, sans que l'humour s'absente, ni une certaine douceur, une tendresse sensible, une inquiétude frémissante qui mène, non à l'effroi ou au cauchemar, mais à la méditation. 
 

pt_1960_grue_bleue


Comment travaille ce peintre attentif aux moindres palpitations, aux plus secrètes modulations ?

Une toile demeure, sur son chevalet, plusieurs semaines. Dans sa maison qu'irrigue la lumière du Val de Loire, il décide d'abord d'un dessin, tracé grandeur nature sur des feuilles qu'il étend, pour prendre le recul du démiurge, sur le carreau rouge de son atelier. A cet instant s'impose la couleur : telle ligne, tel contour, tel volume exige leur dominante. Rien, au moment d'aborder la toile, ne demeure confus ; tout est élaboré, gradué, prévu : l'imaginaire se plie aux contraintes de la beauté. Il reproduit son dessin, exact et précis comme un arpenteur du merveilleux. Puis la couleur se libère, prend de l'étendue, envahit l'air. Elle fuse du haut de la toile, comme tombe la lumière sur nos visages, entoure l'objet, l'encercle et le cerne, traçant des auréoles, des comètes écrasées dans l'orbite de l'invention. Elle est porteuse d'atomes et de germes, de fréquences inaudibles, et s'étale en touches épatées, multiples, irradiantes. L'objet lui-même s'en évade : sa texture est faite d'un plus dense resserrement de maillons, rivés l'un à l'autre, comme des paillettes ou s'emprisonne une clarté fugitive.
 
                                                                                                                     Grue bleue - 1960
                                                                                           Huile sur isorel - 0,92 x 0,65
                                                                                        Musée des Beaux-Arts d'Orléans

Survient cette forme angulaire, cet angle toujours obtus, cette naissance du triangle. Chaque toile de Roger Toulouse comporte ce signe, qui est à la fois un symbole et une entité plastique : symbole du mariage des éléments, liaison formelle entre l'air et la terre. Le triangle est boomerang, lancé en l'air pour retomber, docile, vers la main du chasseur. Il unit la lumière et le sol car Toulouse, cosmonaute de la couleur, conquiert l'espace, y lançant ses aérodynamismes, ses fusées, sa géniale aventure d'artificier céleste.

Peinture consciente et attentive, peinture très humaine, peinture de vrai peintre : hors de l'esbroufe, des facilités et du trompe-l'œil. Oui, l'œil n'est pas trompé : ces champs, ces villages, ces saltimbanques, ces animaux bizarres, cette lumière et ce silence, ce recueillement et cette audace, sont les nôtres. Nous sommes, chez Roger Toulouse, les invités de notre monde.
 

                                                

                                                                                     ***



A la même époque, en novembre 1964, Jacques Delpeyrou publie dans la revue « Esprit » un article dont provient l’extrait ci-dessous 


                                                                    ---


[...]

Roger Toulouse, par quel hasard suis-je venu heurter son huis, passant le seuil d'une amitié sitôt nouée ? Œuvrant face à la Loire, dans la banlieue péguysarde, il me montra ses toiles ; on échangea des poèmes. Max Jacob, alors que Toulouse exposait à Orléans, l'avait « découvert » en 1936 ; un jour blafard de février 1944, c'était lui que Max attendait à Saint-Benoît, et non les flics. L'esprit ployait sous la violence : le poète, proie des nazis, s'en fut mourir. Cadou, un autre ami, s'est aussi absenté de la vie; Hélène, sa femme, veille aux portes du souvenir. Dans son atelier, ouvert sur le calme d'un jardin à la française, Toulouse poursuit, à l'écart des modes, des coteries, des mirages, l'accomplissement d'une œuvre qui est une longue ascèse.

pt_1964_le_jongleur_jaune

En leur galerie de Lille, Rosine et Luc Six Sicot présentent une vingtaine de ses tableaux.

Leur choix dégage la qualité particulière de cette peinture, soignée, calculée, attentive. Le hasard y est acclimaté, imparti du droit d'asile sous réserve d'obéir à l'équilibre des formes. Pour peindre, Toulouse a un soin d'horloger qui inventerait le temps, une prudence déchirée et méthodique, et comme une façon méticuleuse d'admettre l'incroyable. Chaque toile obéit à une couleur dominante, souvent exclusive : couleur concertante livrée au dessin strict. L'objet est conquis dans sa nudité silencieuse. Il émerge, monochrome, d'un fond fait de touches larges, circulaires, assemblées comme des gouttes de lumière sur la paroi du ciel.

Cet objet-là, qu'il soit un village, une cathédrale, un saltimbanque, une charrue, offre une structure compacte d'ocelles fines, d'écailles étroites, de mailles tressées. Dans son revêtement cupulaire, il construit une mosaïque où se capte un rayonnement comme issu de l'intérieur même. Le soleil est au-dedans : tout s'affirme dans l'unité tranquille d'une certaine extase.

                  Jongleur jaune - 1964
                Huile sur isorel - 0,92 x 0,72 m
                     Collection particulière
 


Peinture médiante, qu'aucune école ne pourra s'annexer ; peinture soumise à la rigueur, et à ce dépouillement qui n'interdit ni l'éveil de l'imaginaire, ni l'impromptu émergence de l'insolite. La voix est bien posée, comme la main de l'artisan sur la matière à dominer, posée dans cet air qu'elle traverse, y cherchant l'appui et l'écho. Peinture lente, jeu de patience et de frénésie : car, sous cette écorce, ces plaques colorées d'une écorce savante, crève la sève irruptive d'un plaisir sensuel et d'un humour chaleureux, accueillant. Peinture sereine et ardente, ardeur peinte, sérénité faite angles, volumes, clarté. Ardeur sereine qui exclut l'ombre et donne, au regard, l'horizon de la beauté.

                                                             ***



                Un ensemble de vingt tableaux (huiles sur isorel) était exposé à Lille : 



    Arbre en fleurs                           Arbre et maison                            Monstre bleu

    Tête verte                                La Lampe                                     Usine

    Cathédrale                                Tour Eiffel                                    Paysage au réacteur

    Jongleur au cube                        Pendule                                       La Ferme

    L’Avion                                     L’Ouvrier                                      Jongleur jaune

    Chandelier                                 Visage jaune                                Grue bleue

    Calice                                      Trombone 
 

pt_1963_dinosaure_au_vegetal

Dinosaure au végétal - 1963
    Huile sur isorel - 0,60 x 0,71 m
  Musée des beaux-Arts d'Orléans


                                                                                                        retour haut de page

 

Sommaire Revue N° 4

 

    Septembre 1999

Editorial lire l'article

 

Etudes de l’œuvre

 

Une rupture dans la vie et l’œuvre de Roger Toulouse : la mort de Max Jacob

(Jean-Louis Gautreau)

 

Une œuvre citoyenne et militante

(Abel Moittié)

 

Roger Toulouse, l’époque blanche

(Pierre Garnier)

lire l'article

 

Roger Toulouse, œuvres sur papier, 1933-1975

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

 

L’œuvre sculpté de Roger Toulouse

 

Le mémorial de Saint Martial à Limoges

(Jean-Louis Gautreau)

lire l'article 


Anecdotes et biographie

 

Comment j’ai connu Roger Toulouse

(André Delthil)

 

Max Jacob est arrêté. Une amitié fidèle au-delà de la mort (1ère partie)

(Jean-Louis Gautreau)

lire l'article


Roger Toulouse illustrateur des poètes

 

Quand le poème s’inscrit dans l’architecture des couleurs

(Juliette Darle)

 

Entretien entre Roger Toulouse et Luc Bérimont

lire l'article


Poème

 

« Port »

(Roger Toulouse)


Document

 

Exposition à la galerie Six-Sicot à Lille, 1964

(Jacques Delpeyrou)

lire l'article


Vie de l’association

 

Les évènements de l’année

Les œuvres retrouvées

Le site Internet. Actualités

Nos amis ont publié

Quelques réactions à la réception du « Catalogue raisonné de l’œuvre de Roger Toulouse »

Composition du bureau

Bulletin d’adhésion
© Copyright "Les Amis de Roger Toulouse"
Créer un site avec WebSelf