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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 5 - septembre 2000 (pages 9 à 14)
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Gaston Diehl :

     un critique dans la tourmente

par Jean-Jacques Lévêque


(NDLA : Gaston Diehl, célèbre critique et historien d'art, était un ami de longue date de Roger et Marguerite Toulouse. Ils ont été en relation dès 1941.)


C'était le 18 décembre 1999. On était au terme d'un siècle, et une tempête comme aucune mémoire de vivant n'en avait connu s'est abattue sur les campagnes, où les forêts ont soudain retrouvé leur aspect désolé après une bataille. Dans une discrétion qui lui ressemblait tant, Gaston Diehl s'éteignait. La presse l'annonçait furtivement, plus attentive aux gloires du football qu'aux esprits qui forgent le génie d'un siècle.


Né en 1912, Gaston Diehl avait traversé le XXe siècle de cette démarche faussement tranquille de ceux qui savent où ils mettent les pieds. Il savait que cette modernité qu'on avait célébrée tout au début du siècle, sortant des vapeurs d'éthers "fin de siècle", n'était qu'un décor, qu'une première guerre mondiale allait crever, saccager.

En firent les frais ceux qui, les premiers, la chantèrent, de Guillaume Apollinaire à Blaise Cendrars, avec leurs copains Fernand Léger, les fauves, et tous ceux qui portaient le flambeau d'un art radicalement neuf, révolutionnaire, mais terriblement lucide. Un art qui n'avait pas "froid aux yeux", et allait sortir le public de sa léthargie, le provoquer, l'exalter par ses forces vitales, ses inventions, sa virulence.

Gaston Diehl, après l'itinéraire classique du bon élève faisant étape dans les légendaires lycées Saint-Louis et Henri IV, et passant par la Sorbonne, radicalise ses penchants en associant à une Licence de Lettres, des diplômes de l'Institut d'art et d'archéologie, ainsi que de l'Ecole du Louvre. Balisant son territoire qui va englober les arts et les lettres. Il sera rédacteur à Marianne (1937-39), l'audacieux journal créé par Gallimard, avec la complicité de Joseph Kessel. On le retrouvera au lendemain de l'Occupation, à nouveau journaliste, rédacteur en chef d'Art et décoration (1947-49).

La carrière diplomatique le tente en 1950. Il couvrira plusieurs postes, comme directeur de l'institut franco-vénézuélien à Caracas, où il sera également attaché culturel (1950-59), passant ensuite au Maroc (1960-66), pour devenir le chef des expositions au service des échanges artistiques au ministère des Affaires Etrangères (1966-67).
 
Derrière cette prestigieuse façade d'une carrière officielle, l'homme de combat va poursuivre un travail "sur le terrain" même de la création artistique, qu'il avait amorcé pendant l'Occupation. L'époque troublée brouillait les cartes, elle avait modifié la géographie artistique, et donnait aux artistes un rôle capital, pour autant que l'art épouse en profondeur les évolutions de l'Histoire, souvent en annonce les faces essentielles, constituant aussi, en période trouble, une arme plus dangereuse qu'on le pense généralement.

L'activité artistique, durant l'occupation de la France, a été, en ce sens, exemplaire, et Gaston Diehl s'est trouvé, par son âge, ses aspirations propres, ses amitiés, en position d'artisan et de révélateur d'une prise de conscience qui a forgé un art spécifique dont il reste le plus lucide commentateur. Face à l'occupant, certains artistes n'ont pas craint de faire valoir l'essence même de leur art, et d'afficher leur volonté de spécifier ce que pouvait être une peinture française, d'autant plus nécessaire et évidente qu'une nation était sous le joug de l'ennemi, tout un pays asservi et étouffé par une propagande trompeuse. Ne voyait-on pas un artiste fort bien considéré par une clientèle que ses audaces stéréotypées n'effrayaient pas, Maurice de Vlaminck, s'en prendre à Picasso, la figure emblématique de cette peinture "moderne" dont Paris se voulait être la capitale spirituelle.
 
Pour répondre à des termes injurieux, revanchards, qui, dans le contexte (1942), étaient particulièrement graves, une saine réaction est organisée par Gaston Diehl, qui reçoit l'aval d'un grand nombre de peintres, toutes tendances confondues, de Bazaine à Singier, en passant par Desnoyer, Despierre, Estève, Gischia, Goerg, Gruber, Labisse, Lapicque, Manessier, Moisset, Pignon, Rohner, Vieillard et Walch, et parmi eux, Roger Toulouse, qui, après une courte période de torpeur, s'est attaché à l'illustration d'un texte majeur de Marcel Béalu (Les Mémoires de l'Ombre), et, dans le même temps, exécute l'un de ses plus justement célèbres tableaux, le "Portrait de Max Jacob", qui est une sorte de signal donné à ses amis à la recherche d'un modèle, d'un fédérateur.

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Les Statuettes
Illustration pour les
Mémoires de l'Ombre de Marcel Béalu
Galerie René Drouan (Paris - mars 1942) 

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Le Poète à l'Orchidée
(1942)  
"Portrait de Max Jacob"
Huile sur toile - 0,61 x 0,50 m
Musée des Beaux-Arts de Quimper

Gaston Diehl est alors particulièrement actif et pousse Roger Toulouse à exposer partout où la chose est alors possible, au Salon d'Automne, au Salon des Tuileries, et dans cette vaste exposition, qui est alors une sorte de manifestation : Les étapes du nouvel art contemporain.

Historien autant que critique, Gaston Diehl s'attache à situer l'activité picturale qu'il détecte et rassemble, dans une certaine logique historique, une continuité en esquissant les grandes lignes. Elles sont convergentes lorsqu'il s'agit de spécifier la dynamique de la création française en dépit des événements, mais elles conservent leur particularisme, et il entre dans le rôle du critique alors, d'agencer le paysage artistique dans son ensemble, et les différentes parties qui le composent. Alors même qu'il a su voir l'émergence d'une peinture fortement inspirée par une prise de conscience sociale, Gaston Diehl, organisant Les étapes du nouvel art contemporain, y réserve une "section" baptisée "les Inquiets", dans laquelle figure en bonne place Roger Toulouse. "L'isolement et l'indépendance où il a toujours vécu ont préservé en lui une sorte de libre jaillissement où il se révèle lui-même avec une intensité et une intuition rarement atteintes, où se joue une sourde inquiétude. Entre les Moisset, Gruber, et les Caillaux, Lafon, il établit le lien. Mais sa force de projection intime lui donne une foi candide et exaspérée qui illumine ses œuvres."

Sa fidélité à Roger Toulouse conduit Gaston Diehl à offrir plusieurs lectures de son œuvre. Ainsi le retrouve-t-on sous le signe des "Peintres du rêve", autour de la figure emblématique d'Odilon Redon, où il y a quelque audace à la placer, sinon montrer que son œuvre ne se déchiffre pas d'emblée, révèle plusieurs perspectives, et que derrière ce réalisme angoissé, cette ligne aux inflexions vives, mordantes, peut apparaître une vision décalée de la réalité projetée dans des zones où l'onirisme a sa part. Roger Toulouse est là, en compagnie d'André Bauchant, Goerg, pierre Ino, Raoul Michau, et de fabuleux Giorgio de Chirico, dont les images en manière d'énigme exercent une réelle fascination sur tous les artistes de sa génération.

Créant "Les Amis de l'Art", en 1944, Gaston Diehl peut, au grand jour, faire état d'une expérience, et d'investigations menées durant la période sombre de l'Occupation. Ce sera un vaste réseau comprenant 37 groupes de province, d'Amiens à Valence, en passant par Beaune, Bordeaux, Chambéry, Dijon, Perpignan, Lille, Pau, Besançon, Lyon, Nancy, Nevers, Pontarlier, et bien d'autres villes encore, pour une promotion de l'art vivant dans la vision la plus large possible, mais avec l'énoncé d'un programme qui est le fruit d'une longue maturation, menée dans l'ombre des années précédentes. Il y est dit que "L'art n'est pas, ne peut plus être en tout cas, un passe-temps de désoeuvrés ou une distraction de favorisés. Dans notre monde troublé qui cherche un équilibre, l'Art, par son besoin d'harmonie, son goût de la tolérance, la noblesse de ses ambitions, l'Art, source de régénérescence morale, est un facteur de stabilité sociale. Il ne demande qu'à figurer brillamment dans la vie quotidienne, afin de réchauffer les cœurs, et d'embellir nos cités, nos rues et nos maisons." Propos qui, en toute autre circonstance, auraient paru relever d'une morale désuète, mais qui, dans le contexte historique du moment, prenaient une valeur considérable, la seule en mesure de fédérer une vie artistique qui abolissait la primeur des combats stylistiques, pour faire valoir un rôle nouveau dévolu à l'artiste, comme guetteur des forces essentielles.

On est là dans l'exigence manifestée parallèlement par la poésie qui va de la formulation en forme de sentence de René Char, à la brièveté angulaire de Guillevic, en passant par la songeuse pénétration du réel menée par un Francis Ponge, tous attentifs à l'art de leurs contemporains qui sont souvent les compagnons de leurs propres recherches. Et bientôt va surgir autour de René Guy Cadou, le plus important "mouvement" poétique de cette après guerre : L'Ecole de Rochefort (avec Marcel Béalu, Luc Bérimont, Jean Bouhier, Paul Chaulot, Michel Manoll, Jean Rousselot). Dans ce vaste mouvement de reconnaissance d'un art en renaissance sociale, on trouve Roger Toulouse en compagnie de tous ceux qui font alors autorité, comme Yves Alix, Beaudin, Bertholle, Borès, Coutaud, Dayez, Desnoyer, Gerbell, Gischia, Goetz, Gruber, Hartung, Schneider, Singier, Tailleux, Tal Coat… 

Lorsqu'en 1945, René Tavernier, le directeur de la revue Confluences, lui confie la direction du numéro spécial consacré aux Problèmes de la peinture, Gaston Diehl peut donner la mesure de sa vision. Devant la multiplicité des talents qui s'affirment, il peut déclarer : "…ce n'est pas le moindre sujet d'admiration, de rencontrer un tel épanouissement assuré, dans cette période chaotique et terrible, traversée par notre monde douloureux. L'existence et la liberté de l'art sont choses absolues. Tandis que depuis quatre ans les événements pèsent durement et contraignent toute vie et toute activité, on a assisté à une extraordinaire et soudaine maturité…" Affirmation enthousiaste qui ouvre une exceptionnelle anthologie où se confrontent les esprits les plus divers, les options les plus antagonistes sur le plan du style, mais qui toutes convergent vers une vision large de l'avenir. On évoque "les directeurs de conscience" : Picasso, Braque, Matisse, Bonnard, Rouault ; inventorie "les nouvelles générations" (où croisent le fer le délicat Roger Brielle, le foisonnant Gischia, et ces "plumes de l'intelligence" que sont Bernard Champigneulle, R.L. Delevoy, René Jean ou Raymond Escholier). On aborde les problèmes d'actualité comme "peinture et réalité", axe majeur de la nouvelle génération, avec le regard de Robert Desnos, Jean Cocteau, Raoul Dufy, André Marchand. Ce qui conduit à prendre en considération les "humanités de la peinture", où l'on croise, en toute logique, Bonnard, Gromaire, Rouault, Goerg, Lurçat, qui s'arment de la plume pour mieux "légender" leur propre démarche. De grands problèmes nouveaux sont évoqués, comme "l'abstraction et ses limites", où Edmond Humeau, Stanislas Fumet, Albert Gleizes, Michel Michaud, et Georges Braque interviennent dans des débats contradictoires, ou encore "la peinture langage public" dont l'actualité est alors très vive, touchant la peinture murale, le propos de la peinture religieuse, ou le rôle de l'art dans la société contemporaine.

"Le monde de l'art" n'est pas oublié, qu'évoquent, dans toute la diversité que suppose l'éclectisme des intervenants, le surréaliste Paroutaud, le peintre Yves Alix, et celle qui fut, au début du siècle, la bonne fée des jeunes loups de la modernité : Gertrude Stein. Roger Toulouse participe à l'éblouissant "carnet" qui complète le rôle donné au texte. On l'y voit dans la cohérence de cette figuration totalement réinventée, en mesure de confronter les forces nouvelles du surréalisme, ou même de l'abstraction qui sort de sa vocation théorique pour entrer dans le vif du sujet : l'expression du monde qui s'avance où le peintre doit jouer son rôle.

Architecte de cette vaste mise en espace de la pensée et des forces de la peinture contemporaine, Gaston Diehl se lance alors dans l'aventure du Salon de Mai que vont rejoindre tous ces artistes, et beaucoup d'autres, les forces montantes d'un art qui retrouve la liberté grâce aux aînés qui ont travaillé à la préserver, sous la contrainte de la censure ennemie. C'est bien là la part fondamentale du travail de Gaston Diehl, d'avoir su traverser les années noires sans déroger d'une volonté déterminée de laisser à l'art sa place la plus noble.

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Nature morte à la fenêtre - 1945
Huile sur toile - 92 x 73 cm
Collection particulière

Peinture exposée au 1er Salon de Mai, en 1945

Le Salon de Mai affichait cette victoire, signant une sorte de renaissance de la vie artistique parisienne dans toute l'étendue de ses forces, de ses ambitions et de ses espoirs. 1945 marque cette frontière entre ce qui fut de l'ordre du clandestin, de la résistance, et cette parade étincelante où s'affrontent tous les représentants de l'art vivant.

Celui qui fut un journaliste, qui est devenu un ambassadeur de l'art français au-delà des frontières, peut aussi, d'année en année, constituer un corpus de textes de réflexions sur des artistes qu'il aime ou qu'il a bien connus : Matisse (1954), Picasso (1960), Derain (1964), Delacroix au Maroc (1964), Pascin (1968), Van Dongen (1968), Modigliani (1969), Vasarely (1972), Max Ernst (1973), Miro (1974), Léger (1985), Krémègne (1990), un éclectisme qui témoigne d'une volonté courageuse de ne pas s'identifier dans un seul courant d'art, pour s'en faire le chantre officiel ou le chroniqueur attitré, mais en se laissant porter au gré de ses attirances, de ses rencontres, de ses découvertes, car il n'est jamais trop tard pour se pencher sur une œuvre, pour en tirer le suc le plus secret, se fondre dans un regard de sympathie avec la peinture. C'est la science du cœur.

Paul Eluard avait trouvé une formule quasi magique pour situer ce type de recherche qu'il pratiquait si bien pour son compte : l'Oeil fertile.

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Sommaire Revue N° 5

         Septembre 2000

Editorial
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Hommages

Hommage à Jean Bouhier, ami fraternel de Roger Toulouse
(Jean Rousselot)

Gaston Diehl, un critique dans la tourmente
(Jean-Jacques Lévêque)
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Etudes de l’œuvre

« Le Port »
(Francis Edeline)

La Machine zoomorphe
(Ilse Garnier)
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Roger Toulouse, peintre sans frontières ?
(Abel Moittié)

Roger Toulouse, l’œuvre extrême
(Pierre Garnier)

Notes complémentaires sur l’utilisation du noir de fumée par Roger Toulouse
(Jean-Louis Gautreau)

Autour du portrait de Guillaume Apollinaire
(Jean-Louis Gautreau)

Anecdotes et éléments biographiques

1937. Un texte fondateur signé Max Jacob : ce que c’est  qu’un « homme nouveau »
(Jean-Louis Gautreau) 
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Max Jacob est arrêté. Une amitié fidèle au-delà de la mort (2ème partie)
(Jean-Louis Gautreau)
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Document

Juin 1942. Vlaminck publie un article contre Picasso. Un groupe d’artistes réagit

Index

Index des textes des quatre premiers n° de la revue
(Maryvonne Mavroukakis)

Vie de l’association

Don de Marguerite Toulouse au musée des Beaux-Arts d’Orléans (23 avril 1999 - 1ère partie : dessins de Max Jacob et de Roger Toulouse)
Les évènements de l’année
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