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Revue N° 6 - (septembre 2001) pages 20 à 30 |
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Autour d'un tableau : "DANTE" - 1955 par Jean-Louis Gautreau C'est en février 1965 que j'ai vu, pour la première fois, le portrait de "Dante" peint par Roger Toulouse. Je me trouvais dans son atelier pour choisir ce qui allait être le premier tableau de ma collection, peint par cet artiste. Il m'a montré le tableau sur lequel il travaillait alors, puis d'autres œuvres récentes ; il était au cœur de ce qu'on a appelé sa "période des triangles". Tout en parlant, il plaçait sans cesse de nouvelles peintures sur un chevalet libre, pour que je puisse mieux les contempler ; il me présenta également des œuvres plus anciennes, réalisées dans les années 50, et en particulier le "Dante". Bien qu'un peu impressionné, je fus tout de suite attiré, par cette œuvre puissante et étrange, mais ce jour-là j'optai pour une belle peinture récente. Cependant "Dante" restait toujours présent à mon esprit. Je le revis sans doute trois ans plus tard (pendant l'été 1968), et cela m'incita à prendre une décision : peu de temps après mon arrivée dans le pays étranger où je venais d'être nommé, j'écrivis à Roger Toulouse pour lui demander de me réserver fermement ce tableau, s’il se trouvait encore dans son atelier. Il me répondit sobrement le 25 janvier 1969 : ..."Dante est toujours là"... L'été suivant, je suis allé chercher ce portrait saisissant, qui ne m'a plus quitté. Un voyage en Italie En 1953, Roger accompagne, en Italie, un groupe d'élèves-maîtres de l'Ecole Normale d'Instituteurs d'Orléans. Ce voyage lui inspirera une série de portraits importants, pourtant ses lettres n'expriment pas beaucoup d'enthousiasme.
- Carte de Roger Toulouse à M. et Mme J. Bouhier, 3 juin 1953, envoyée de Florence :
"Partout des sculptures. Je préfère la Loire et son vin. Je pars à Rome demain. Je suis avec vous. Roger Toulouse."
- Lettre à Marguerite Toulouse, 3 juin 1953 (Florence) :
J'ai déjà fait visiter à mes élèves les principaux monuments de Florence ; mais quel bruit ! ici dans toute l'Italie on prépare les élections, tu n'as jamais vu une chose pareille, bruits, discours, affiches, micros dans toutes les rues, les places, etc... c'est fou. Le voyage a été long, très dur. C'est fou d'aller jusqu'à Naples ; les trains marchent bien mais c'est trop long. Je redoute le retour, c'est effrayant. Enfin l'hôtel ici est assez bien ; le lit est dur, les repas moyens. Je n'aime pas ce pays. Ce matin j'ai visité un antiquaire et marchandé des statues du XVe. 150 000 lires une moyenne statue ; 200 à 300 000 lires comme le St Sébastien, donc rien à faire. Nous partons demain dans l'après-midi à Rome vers 2 h 1/2, il y a 4 heures de route. Heureusement, ici il ne fait pas très chaud, ce matin il tombait de l'eau. J'espère qu'à Orléans vous avez un peu de pluie... pour le jardin...
- Lettre à Marguerite, 5 juin 1953 (Rome) :
Ce matin j'ai visité la Sixtine, ma déception est grande, Saint Pierre également. L'eau tombe. Il y a malgré tout au Vatican une petite chapelle décorée par Fra Angelico, c'est très beau, c'est la seule chose à voir dans cette cité vaticane. Ici l'hôtel-restaurant est très bien et les repas sont supérieurs à ceux de Florence. [...] Je trouve ce voyage très fatigant et j'attends avec impatience le retour. Nous arriverons mercredi matin à 1 heure du matin [...] Nous partons à Naples demain après-midi. Je vais là me reposer. [...] Jusqu'ici tout va bien, attendons, les élèves sont émerveillés, tant mieux. [...] Je n'ai pas le temps de souffler, je suis toujours dans les rues ou les musées. Roger, plutôt casanier, n'a guère apprécié ce voyage. Cependant, Marguerite Toulouse se rappelle qu'un lieu avait particulièrement marqué Roger : c'était le couvent Saint-Marc à Florence, où il avait pu admirer les fresques de Fra Angelico. Ce souvenir resurgira beaucoup plus tard dans l'un des poèmes de son recueil paru en 1976, " Magica Forti " :
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Le couvent Saint-Marc Dans l'étroit corridor la lumière piétine jusqu'à la voûte sonore on se perd dans le sens de la largeur ramassant le long chapelet. - Bonjour Frère Angelico l'herbe verte en donne l'écho, l'Annonciation figure le Pardon et brûle dans l'encensoir, Maintenant nous dînerons de charité Savonarole brûle sur la braise parsemée de terre et d'Oranger. La place du Temple revoit tous les bûchers.
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Roger avait promis à Marguerite qu'un jour ils retourneraient ensemble à Florence, pour voir ces fresques, mais ce voyage ne s'est jamais fait. Une série de portraits Tout au long de son œuvre, de sa vie, Roger a peint des portraits, parfois de personnes connues, mais le plus souvent imaginaires. On ne peut oublier la violence ou la puissance de certains d'entre eux, comme " L'Homme au tablier de boucher " (1948), œuvre phare de la fin des années 40, ou, beaucoup plus tard, le solaire et lumineux " Portrait de Suzy Solidor " (1962). C'est à son retour de ce périple italien qu'il entreprend les portraits d'un certain nombre de grands personnages qu'il a croisés dans les villes et les musées visités, et qui ont marqué l'histoire italienne. Dans son poème intitulé Roger Toulouse, Jean Bouhier fait référence à quelques grands mystiques qui ont inspiré le peintre : Et si Dieu se rencontre au tournant du chemin c'est un homme apaisé qui porte ses épines un "christ" puisqu'il lui faut un nom, une légende Mais c'est toi, mon ami, qui sillonnes l'espace Entre Savonarole hanté par le bûcher Et Dante à peine mort, hiératique et qui reste un gisant nécessaire à la fin d'une époque.
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En 1953, il peint un "Savonarole", un "Christ", intitulé également "La douleur du monde", avec un clou terrible planté dans la gorge, et un "Saint Pierre" portant ses clés pendues à son cou. Savonarole, personnage fanatique extraordinaire, au destin tragique, est l'un de ceux qui dominent l'histoire de Florence. Il a donné lieu à un flamboyant portrait, peint par Roger, où le profil du frère dominicain se détache sur les flammes du bûcher dressé sur la place de la Seigneurie Savonarole à Florence, condamnation qui marqua la fin de son rêve de réforme impossible, le 23 mai 1498. Le pouvoir restera entre les mains du pape Alexandre VI (Rodrigue Borgia, père de Lucrèce et César Borgia). Roger vendra ce tableau l'année suivante. Il l'écrit à Jean Bouhier en février 54 : "... Je livre aujourd'hui un grand portrait "Savonarole" que j'ai dessiné après mon retour d'Italie. Heureusement car je n'ai plus beaucoup d'heures à l'Ecole Normale et j'ai un traitement de famine ; et j'ai vendu cette peinture 75 000 F à un amateur qui s'occupe de ma peinture ; c'est la 6e chose qu'il m'achète depuis quelques mois..." C'est peut-être vers le début de 1954 que Roger songe à un portrait de Dante. Pourquoi Dante ? Dante est une autre célèbre figure florentine qui a une dimension universelle. Contemporain de Giotto, Dante Alighieri est né à Florence en 1265, dans un milieu aisé. Il étudie le latin dans les ouvrages de Virgile, Ovide, Horace, etc. Poète, philosophe, théologien, il joua aussi un rôle politique dans sa ville natale. Il s’éleva aux plus hautes fonctions et dignités de la République. Elu Prieur, il tente à plusieurs reprises de soustraire la cité aux visées hégémoniques du pape, en s’opposant à certaines de ses demandes. Le pape trouve un allié en la personne de Charles de Valois (frère du roi de France Philippe IV), qui entre dans Florence en 1301 et remplace le gouvernement par un autre qui est l’émanation du Parti noir, favorable au pape Boniface VIII. Au cours d’un procès sommaire, Dante est condamné à mort par contumace. Appartenant au parti des Guelfes « Blancs », il est donc contraint à une vie d’exil pendant les vingt dernières années de sa vie. C'est au cours de cet exil qu'il écrira La Divine Comédie en langue vulgaire (1306-21, publié en 1472), ce qui fait de lui le père de la poésie italienne. Il trouve enfin asile à Ravenne, où il meurt dans la nuit du 13 au 14 septembre 1321, d'une fièvre contractée au cours d'un été pluvieux. Il est enterré dans l'église des franciscains. L'histoire de Dante poète est inséparable de sa rencontre avec Béatrice. Dans La Divine Comédie, organisée en trois cantiques, l'Enfer (34 chants), le Purgatoire (33 chants), et le Paradis (33 chants), le poète accomplit un voyage visionnaire. C'est le récit d'une expérience exceptionnelle qui a consisté à visiter, vivant, les trois royaumes de l'au-delà. Il parcourt les neuf cercles de l'enfer et les sept cercles du purgatoire sous la conduite de Virgile. Béatrice l'accompagne ensuite, jusqu'à l'Empyrée (le siège de Dieu, de ses anges et de ses saints). Dante est donc à la fois auteur et acteur de son poème. Virgile est son guide moral et son modèle poétique. Dans son œuvre, l'intention de Dante est double : une rédemption individuelle et un rachat collectif. "La conscience religieuse et morale de Dante plonge ses racines dans la science et dans la foi. En suivant Virgile, son guide, Dante s'achemine vers le point où le monde naturel et le monde de la grâce se rencontrent et s'interpénètrent. Dante devient ainsi le juge des vivants et des morts, grâce à sa raison éclairée par les vérités de la Foi. Par conséquent, chacun de ses jugements est aussi bien une appréciation morale que religieuse". L'aspect prophétique du poème est inséparable de son aspect didactique. La construction de l'ensemble poétique est extrêmement complexe, et la symbolique y joue un grand rôle. Max Jacob racontait, à Roger et Marguerite Toulouse, avoir entendu Modigliani déclamer, de mémoire, de longues tirades de La Divine Comédie. A travers les siècles, Dante a inspiré de nombreux artistes. Sans chercher à faire une recherche exhaustive, au gré des livres d'art ou documents feuilletés, je me suis amusé à relever les noms de quelques uns d'entre eux, qui ont peint ou dessiné le célèbre poète : Giotto (1266 - 1337) ; Andrea del Castagno (1423 - 1457) ; Sandro Botticelli (1444 - 1510) a illustré La Divine Comédie sur parchemin, pour Laurent de Pierfrancesco, et peint des portraits de Dante ; Luca Signorelli (1450 - 1523) ; Raphaël (1483 - 1520) ; Domenico di Michelino (XVe) ; Giovanni Stradano (Jan de Straet, XVIe) a illustré La Divine Comédie de 38 dessins aquarellés ; John Flaxman (1755 - 1826) ; William Blake (1757 - 1827) a illustré La Divine Comédie avec une centaine d'aquarelles ; Joseph Anton Koch (1768 - 1839) ; Jean-Dominique Ingres (1780 – 1867) ; Eugène Delacroix (1789 - 1863) ; Ary Scheffer (1795 - 1858) ; Alfred de Curzon (1820-1895) ; William Bouguereau (1825 - 1905) ; Dante Gabriel Rossetti (1828 - 1862) ; Gustave Doré (1832 - 1883) a illustré La Divine Comédie de 136 gravures ; Henry Holiday (1839-1927) ; Jean-Henri Zuber (1844-1909), etc. Ainsi, en peignant ce portrait, Roger Toulouse se situe d'emblée dans une longue tradition humaniste et artistique. Est-ce la confrontation avec les grands maîtres du passé qui a motivé Roger pour entreprendre ce portrait ? Ce n'est pas impossible. Sa vision sera cependant très personnelle. Il commence par rechercher de la documentation auprès de ses amis.
- Lettre de Jean Rousselot à Roger, datée probablement de février 1954 :
"… J'ai cherché quelque chose sur le Dante, mais je n'ai pas retrouvé les photos que j'avais ramenées d'Italie. Tout est dans une sacrée pagaille dans la maison-mésange. J'espère que tu as trouvé de ton côté et que tu feras quelque chose de grand, de beau, de toi…" Il semblerait que ce ne soit qu'un an plus tard que le projet prend forme. "Dante mort", dessin à l'encre
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Dante mort - 1955 dessin à la plume et encre noire sur papier Oeuvre non localisée |
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En avril 1955, Roger Toulouse envoie une lettre à Pierre Garnier rédigée sur le dessin préparatoire du "Dante mort". Il écrit : "...Cette semaine j'ai beaucoup travaillé, une nature morte (peinture), avancée, et le Dante sur son lit de mort ; tu vois là la première esquisse, il est au point actuellement..."
En effet, cette même année 1955, Roger a travaillé sur deux portraits de Dante : un dessin à l'encre représentant "Dante mort", dont le visage, vu de profil, est encadré par quatre cierges allumés ; et le portrait peint, très différent. Nous connaisons l'étude préparatoire du dessin (*), puisqu'elle a servi de support à la lettre adressée à Pierre Garnier, mais une interrogation subsiste : Roger a-t-il commencé par travailler sur le dessin ou sur la peinture ? Peut-être,… probablement, … par le superbe dessin, mais ce n'est pas certain ; nous n'avons pas trouvé d'informations à ce sujet dans les archives. 1955 est une période charnière dans l'œuvre de Roger. Il est en pleine recherche stylistique. Depuis quelques années déjà ses dessins sont envahis par des triangles qui définissent et animent les contours du sujet principal. Cette recherche n'a pas encore "contaminé" sa peinture ; il n'utilisera pour la première fois des éléments triangulés dans un tableau que dans " L'Homme à l'oiseau " de 1956 (don de Marguerite Toulouse au musée des Beaux-Arts d'Orléans), mais la mutation complète n'atteindra sa maturité qu'en 1960. C'est pourquoi nous disposons de deux œuvres traitées si différemment : un dessin composé de triangles, "Dante mort" ; et un portrait à l'huile, d'une facture plus classique. "Dante mort" a inspiré plusieurs amis de Roger. Dans sa monographie consacrée à Roger Toulouse, Lily Bazalgette écrit à propos de ce dessin (p. 73) : "Le profil de "Dante mort" se découpe, aigu, sévère, enclos dans une chaîne aux maillons triangulaires dont les pointes se touchent, se chevauchent en une imperceptible solution de continuité. D'évidence chacune de ces figures géométriques a posé son problème, a reçu sa fonction propre. Chacune a son importance, sa raison d'être, apparaît comme un rouage indispensable, une pièce maîtresse de cette machine au système d'une rigoureuse précision. Cela forme un tout équilibré admirablement qui évoque la force, la pureté, l'eurythmie des cathédrales gothiques. L'artiste n'a-t-il pas, comme le firent les Maîtres d'Oeuvre du Moyen-Age, jaugé, soupesé, mesuré les surfaces, les volumes de ses éléments ? N'a-t-il pas calculé longuement avant d'assigner à chacun d'eux sa place juste, avant de lui donner ses dimensions individuelles, et ce, afin de l'intégrer à l'ensemble dans un rapport proportionné ? (L'on sent fort bien que le plus léger écart à ces règles déterminées entraînerait l'écroulement de l'édifice.) Enfin, le problème architectural résolu, n'a-t-il point fait de son ouvrage un lieu où souffle l'esprit ?..."
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Moulage en plâtre de Dante (édité par la société Lorenzi d'après le buste en bronze) |
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Dante mort Qu'entendez-vous par le dernier sommeil un lent dépouillement des os et des envies une halte à l'amour à l'imprudence à l'ultime accroc l'inconvenance à l'habitude l'oubli Terre je t'appartiens à travers tes profils Lumière égale tout au-delà des cierges par l'équilibre oblique de tes fils lumière j'atteins aux berges Je suis le guelfe blanc de Florence Lave tes murs Ravenne des signes du proscrit du poète dont les édits soupesèrent la tête Masque animé d'exhaustive présence tes lignes dialoguent à bout portant Raymond Leclerc "Dante", huile sur isorel
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J'ai fait partie des générations d'élèves-maîtres de l'Ecole Normale d'Instituteurs d'Orléans qui ont eu Roger Toulouse comme professeur d'arts plastiques. Dans les années 60, nous recevions un enseignement assez traditionnel, et nous devions "plancher" sur des natures mortes ou divers "plâtres" qui nous étaient présentés sur des sellettes. Dans les placards de la salle de dessin, installée dans l'ancienne chapelle, il y avait toute une collection de plâtres : un bas-relief assyrien, un buste d'"Omphale", un pied de "Michel-Ange", une tête de "Charles V", etc. Et… le masque de Dante. Ce masque en plâtre (édité par la société Lorenzi, à Paris), a été tiré à partir du buste en bronze de Dante Alighieri (XVe ?) conservé au musée du Bargello de Florence. Le buste a lui-même été exécuté d'après un moulage sur nature fait à Ravenne en 1320, donc du vivant du poète (?), ou est-ce un masque mortuaire ? Quand je regarde ce masque, et que je le confronte au Dante peint par Roger, je suis persuadé que l'artiste a trouvé dans ce "plâtre", qui se trouvait dans la salle où il exerçait, le modèle qu'il lui fallait pour réaliser son projet. Cette conviction toute personnelle s'appuie sur le fait que les détails distinctifs du visage sont très proches.
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" DANTE " - 1955 Huile sur isorel - 0,73 x 0,54 m Collection particulière |
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Cette peinture a, elle aussi, eu un retentissement important sur d'autres amis de Roger, lorsqu'ils l'ont découverte. Par exemple, Gilles Fournel écrit en 1956 : "Dante au visage anguleux, tendu : il a le teint gris et les cheveux blonds des passeurs d'éternité." Dans sa lettre qu'il m'a adressée le 5 octobre 1997, Pierre Garnier, le Président de notre association, s'est souvenu de son premier face à face avec " Dante " : "... La première fois que je suis venu voir Roger et Marguerite à Orléans (je pense que ce devait être en 1955), j'étais avec Ilse et notre fille Violette qui n'avait pas trois ans, et dans l'atelier (au 9, rue de l'abreuvoir), sur le chevalet, il y avait le Dante qui nous avait beaucoup impressionnés. Roger nous parla de son voyage en Italie, et, si je me souviens bien, de Savonarole, mais, je crois me souvenir qu'il resta vague sur Dante. Mais on peut deviner ce qui le rattachait fortement à lui, c'était cette essence brûlante du christianisme, l'enfer et le paradis, et sans doute certains vers inoubliables comme les derniers de la Divine Comédie : " mais tu vivais et pressais mon vouloir comme une roue au branle égal, amour qui mène le soleil et les étoiles. " Il y a bien des rapports entre l'œuvre de Roger et l'univers de Dante. [...] Roger avait peut-être aussi vu, à Florence (musée national) le profil de Dante attribué à Giotto. " Déjà en 1956, Pierre Garnier écrivait dans sa monographie "Roger Toulouse", éditée par "Les amis de Rochefort" : " ...il vient de peindre un Dante, et un Savonarole ; quel peintre aurait osé le faire il y a seulement dix ans, sans craindre d'être taxé d'académisme ? Pourtant ce Dante et ce Savonarole que Toulouse a recréés descendent vers nous de l'avenir ! Ils sont juste au-dessus de l'humanité et ils lui appartiennent ! " Il écrivait aussi dans ce livret : " Nous campons aujourd'hui dans la mémoire du feu Et tu descends vers nous Dante de l'avenir La beauté se confond à l'arbre du désir Dans tes yeux déjà bruissent mille autres yeux Car le génie inverse l'ordre des durées Tu viens vers notre esprit de ce haut Moyen-Age Dont il ne reste dans nos mains que des forêts Et notre âme t'attend comme on attend l'été Génie recommencé dure saison de l'âme Es-tu l'Illuminé qui nous situe sur terre Comme ce souffle d'infini parmi les astres ! Es-tu cette Beauté qui sans cesse nous perd ! Ou cet autre soleil qui toujours nous disperse ! Es-tu le gardien secret de nos désastres ? Dans son poème, Pierre Garnier parle-t-il de Dante ou de Roger Toulouse ? Quand on connaît l'amitié qui le liait à Roger, son intérêt passionné, son admiration respectueuse, sa fascination pour l'œuvre de son ami, on peut se poser la question. Comment séparer le "Dante" des autres portraits peints ou dessinés à cette époque et qui constituent manifestement une "série" de grands personnages mystiques ou à dimension philosophique ? "Savonarole" (1953) ; le "Christ" ; "Saint-Pierre" (1953) ; les portraits dessinés de "Luther" (1955) ; les esquisses de Rabindranath " Tagore " (1955) ; "Erasme" (1957). Deux tableaux de cet ensemble sont composés de façon semblable : " Dante " et " Erasme ". Ils sont montrés de trois-quart face, et le corps est incliné selon une diagonale, penchant vers la droite. Cette diagonale dynamique donne un sentiment de vie, de mouvement, mais elle communique aussi une sensation d’instabilité qui engendre l’inquiétude. Pour moi, " Dante " est le portrait le plus inspiré, le plus fascinant, le plus dérangeant, de cette série, réalisée au cours des années 50. Pour certains observateurs, la tension du regard est insoutenable. Je me rappelle qu’à chaque fois que je quittais la maison parentale pour repartir dans le pays étranger où je travaillais, ma mère s’empressait de décrocher le " Dante " qui se trouvait dans ma chambre, et le collait en pénitence, la partie peinte tournée contre le mur, pour ne pas avoir à supporter son regard et sa présence quand elle entrait dans la pièce. Il restait dans cette position jusqu’à mon retour,… l’été suivant, où je le délivrais de son exil. C'est aussi, certainement, l’œuvre de Roger à laquelle je suis le plus attaché. " Dante " a presque toujours été dans mon bureau, placé de telle façon que c'est ce visage que je vois en pénétrant dans la pièce. Je le connais si bien qu'il n'est pas nécessaire que je le regarde ; je sais qu'il est là. Sa seule présence me suffit et me rassure. Parfois, cependant, d'un coup d'œil, je vérifie sa présence. Je me suis habitué à l'intensité de son regard bleu, intérieur, distant, impénétrable, inaccessible ; à ses pommettes saillantes, à ses lèvres fines ; à la tension intérieure, à la passion, à la violence contenue, qui se dégagent de ce portrait imaginaire tellement "vivant". Le visage gris, émacié, encadré de deux bandeaux de tissu blanc, est relevé par deux taches de couleurs vives et complémentaires : la coiffe rouge et la chemise verte. Je ne me lasse pas de lui. Il exerce comme une protection tutélaire, obscure, et altière.
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Septembre 2001
Editorial lire l'article
Etudes de l’œuvre peint
Les dessins de Roger Toulouse
(Pierre Garnier)
Poèmes sur les dessins de Roger Toulouse
(Pierre Garnier)
Autour d’un tableau : « Dante » (1955)
(Jean-Louis Gautreau)
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L’œil et le tableau dans quelques portraits de Roger Toulouse
(Hubert de la Rochemacé)
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Don d’œuvres, par Marguerite Toulouse, au musée des Beaux-Arts d’Orléans
(Isabelle Klinka-Ballesteros)
L’œuvre sculpté de Roger Toulouse
« Hommage à Lavoisier », hommage à la chimie
(Isabelle Klinka-Ballesteros)
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Anecdotes et évènements biographiques
Le voyage des quatre amis de décembre
(Jean-Louis Gautreau)
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Souvenirs du voyage à « La Bernerie »
(Jean Rousselot)
Roger Toulouse et la poésie
Deux hommes en étrange pays que le pays de leurs rêves croisés
(Jean-Jacques Lévêque)
Roger Toulouse illustre « Dix fragments inédits des Mémoires de l’ombre » de Marcel Béalu – 1942 (1ère partie)
(Jean-Louis Gautreau)
Document
Texte de présentation d’une exposition de dessins de Roger Toulouse à la galerie « Le Soleil dans la tête »
(Gaston Diehl)
Index
Index des illustrations des 5 premiers n° de la revue
(Maryvonne Mavroukakis)
Vie de l’association
Don de Marguerite Toulouse au musée des Beaux-Arts d’Orléans (23 avril 1999 - 2ème partie : dessins)
Les évènements de l’année
Enrichissement du fonds Roger Toulouse au musée des Beaux-Arts d’Orléans
Les œuvres retrouvées
Le site Internet (actualité)
Nos amis ont publié
Le courrier des lecteurs
Les ouvrages disponibles
Composition du bureau Bulletin d’adhésion
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L'homme au tablier de boucher 1948 - Huile sur toile 1,00 x 0,82 m Collection particulière |
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