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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur, illustrateur et poète
Revue N° 7 - "L'Huître et le Crapaud" - page 30
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   L’Huître et le Crapaud - 1954
   Huile sur isorel - 0,55 x 0,46 m
Collection particulière

Revue N° 7 (septembre 2002) pages 31 à 33

                                    Sur deux tableaux de Roger TOULOUSE :
 
                          "L’Huître et le Crapaud" , "L'Hommage à Beethoven"


par Violette Garnier

Le Crapaud peint par Roger Toulouse a accompagné mon enfance et mon adolescence. Je le retrouve, chaque fois que je retourne à la maison, familier et énigmatique. Il me semble que je n’ai guère envie d’en proposer une interprétation qui lui enlèverait de son mystère. Je désire que cette toile garde son secret. En septembre 1995, lors du colloque d’Angers consacré à jean Rousselot et Roger Toulouse, je n’avais fait qu’une proposition de lecture ; je n’irai pas au-delà.

Le territoire de la peinture est clôturé d’un liseré jaune qu’enserre une gorge pourpre qu’enserre à son tour un autre liseré jaune : une triple clôture, clôture caractéristique de nombre de natures mortes de cette période. Le peintre se bâtit un désert, un lieu de méditation hors du monde quotidien. Un îlot que Roger Toulouse encadre afin que, pour reprendre les mots de Nicolas Poussin, « les rayons de l’œuvre soient retenus et non point espars au-dehors en recepvant les espèces des autres voisins ». Protégé et isolé par le cadre, l’espace du tableau devient lieu de contemplation.

Le message du Crapaud est hermétique : deux huîtres offertes au regard, un couteau – celui qui les viola à la recherche de ce qu’elle possèdent de plus précieux ? – fiché dans le bois, un crapaud immobile sur un socle bleu. Le bleu, cette couleur de l’éternité surhumaine. Le batracien est orienté vers la gauche ; le sens traditionnel occidental de la lecture s’en trouve interrompu. Le crapaud bloque l’entrée dans l’image, de par sa position, il désigne le passé comme étant le temps de ce tableau. Et que fait donc ce crapaud loin des régions humides qui correspondent à sa nature ? Pourquoi est-il glorifié par un fond d’or, espace abstrait si travaillé qu’il met à même de percevoir le lent processus de la création ?


Plutôt que de nous aventurer dans une symbolique de l’animal qui nous mènerait inévitablement vers des interprétations démonologiques, ne convient-il pas de se référer au poème écrit par Jean Rousselot les 16 et 17 mars 1944, « Faux sonnet pour Max Jacob ». Personne n’ignore l’attachement que Roger Toulouse portait à Max Jacob. Connaissait-il ces vers de Jean Rousselot : 

                                        Envier le crapaud – claudiquant comme toi 
                                        Qui de l’étoile jaune a reçu la dispense ?

Connaissait-il les propres allusions de Max Jacob au batracien : 

                                       Maintenant les enfants se moquent de mon étoile jaune ; 
                                       Heureux crapaud, tu n’as pas d’étoile jaune !?


On peut le penser. Nous pourrions alors voir le crapaud du tableau éclairé par la lumière de la profonde affection du peintre pour le poète.

Mais contribuant plus que tout à rendre l’image mystérieuse, un châssis de tableau, inachevé, casse l’image en deux. Son axe est incliné vers la gauche, comme l’était l’axe de cet assemblage de bois sorte d’arbre de mort doublé de l’arbre de vie de « La Branche de poirier » de 1952, comme le sera celui de « Couronne de pain et Huître » de 1954. Détruisant toute la cohérence constructive du cadre, une branche pointe en une très forte oblique hors du champ de la représentation ; elle pourrait servir de pont au spectateur et permettre au regard de pénétrer dans le secret de l’image, mais son arrêt net interdit tout passage. Nul récit ne peut s’instaurer entre l’image et le spectateur ; l’image tient le spectateur à distance. Vouloir la décrypter serait d’une certaine façon la violer, comme le couteau a peut-être violé les huîtres. Roger Toulouse atteint dans Le Crapaud une perfection picturale envoûtante ; mais cet accomplissement cache que se manifeste dans ce tableau une situation de blocage empêchant tout véritable accomplissement.

Revue n° 7 - "Hommage à Beethoven" - page 33
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                 Hommage à Beethoven - 1956
                 Huile sur isorel - 0,81 x 1,00 m
                Collection particulière

Tout autre, "Hommage à Beethoven" : étrangeté de cette boîte en équilibre instable qui s’est ouverte, offrant à l’intérieur du couvercle le portrait du musicien. Une boîte simple, en bois, non travaillée, comme ces boîtes qui traînaient dans les maisons et que l’on gardait pour y enfermer ses souvenirs. Boîtes dans lesquelles on accumule les souvenirs du passé ; lorsqu’on en soulève le couvercle, la mémoire ressurgit.

La boîte – un lieu de mémoire.

La mémoire même, n’est-elle pas une boîte dans laquelle se trouvent enfouies les images du passé, certaines remontent à la surface, d’autres restent ensevelies pour toujours. La boîte de mémoire qui s’ouvre ne contient qu’une image – la réalité est tombée en poussière.

Ainsi la boîte de Roger Toulouse contient un dessin, le portrait de Beethoven, le Beethoven que l’on imagine, le génie tourmenté, affrontant les adversités, une image conventionnelle qui se transmet. Le dessin est ainsi l’image d’une image – le portrait n’est-il pas une trace par-delà la mort ? – livrée par une boîte de mémoire. Mais si l’image est traditionnelle, le dessin même ne l’est pas, au contraire. Il signifie ainsi la puissance de l’image, le pouvoir de la représentation.

Le buste de Beethoven n’est que triangles, une technique que Roger Toulouse vient de développer, des triangles dessinés à la plume, aux longs angles aigus, des formes triangulaires ailées, légèrement courbes, comparables à un vol d’oiseaux – grâce du souvenir. Une technique combinatoire toute nouvelle.

Le tableau marque une époque charnière dans l’œuvre ; il clôt toute une série de natures mortes caractérisées par ces jeux de bascule de l’axe qui dirigent le regard vers la dimension du passé, une série sous le signe d’une symbolique essentiellement religieuse, dans laquelle nous devinons la présence persistante du souvenir de Max Jacob. Un souvenir fortement marqué dans "Hommage à Beethoven" où nous trouvons différents éléments du poème « Les démons du matin au réveil », poème où nous pouvons lire : « Beethoven avec une tâche rouge à la lèvre, le jardinier du couvent qui mord sa lèvre d’en haut et porte les trois pointes d’une folie sur les oreilles et sur la tête », poème précieux pour comprendre la gestation du tableau, pour éclairer certaines obscurités comme la coiffure du fou par exemple. Mais la toile dépasse cette première impulsion : la boîte est vide – tout ce qui était matériel est tombé en poussière. La fraîcheur et la splendeur des lys, fleur de l’élection, fleur de l’ange qui traverse l’espace et franchit le seuil, des lys qui s’élèvent vers le fond doré, semblent signifier la transfiguration. Qui est donc l’élu ? L’être spirituel, l’artiste (poète, peintre, musicien) dont l’inspiration va toujours vers la transmutation de la matière en esprit, du périssable à l’éternel.

Avec "Hommage à Beethoven", le retrait total au monde de Roger Toulouse s’est achevé. Un travail de deuil vient de s’accomplir. C’est pourquoi l’artiste peut affirmer son nouveau style triangulé.

Sommaire Revue N° 7
Septembre 2002

Editorial lire l'article

Etudes de l'Oeuvre

"La Pologne étranglée" - 1940
(Jean-Louis Gautreau)

"L'Huître et le Crapaud"-
"Hommage à Beethoven"

(Violette Garnier)

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"Le Pigeon, le Poisson et le Chat"
(Jean-Louis Gautreau)

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Les collages
(Pierre Garnier)
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De la lucidité, du courage et de l'éthique
(Abel Moittié)
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Une oeuvre de Roger Toulouse, un poème

L'espace mauve du criquet
(Guy Dandurand)
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Roger Toulouse et la poésie


Roger Toulouse illustre "Dix fragments inédits des Mémoires de l'ombre" de Marcel Béalu (1ère partie)
(Jean-Louis Gautreau)

Roger Toulouse illustrateur, ouvrages de poésie illustrés par Roger Toulouse
(Pierre Garnier)


Eléments
biographiques

Carrière militaire de Roger Toulouse

Documents

Exposition Roger Toulouse à la Bibliothèque municipale d'Orléans
(Discours de M. Sibertin-Blanc à l'occasion du vernissage le lundi 7 juin 1948)

Article de La République du Centre du 8 juin 1948
(Roger Secrétain)

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