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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur, illustrateur et poète
Revue n°7 (septembre 2002) pages 46 à 49
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            De la lucidité, du courage 
                   et de l’éthique...


par Abel Moittié

11 septembre 1994... 11 septembre 2001 : sept ans !

L’âge de raison, le temps de la déraison, mais aussi la distance qui sépare et rapproche deux déchirures : la disparition de Roger Toulouse, fragile visionnaire du tumulte du monde, le 11 septembre 1994 ; l’anéantissement des tours jumelles de Manhattan, sanctuaire de vie transformé en nécropole éternelle, le 11 septembre 2001, sous l’assaut de haine d’une horde de fous de Dieu, sinistres mercenaires du diable prétendant bâtir l’avenir des hommes à naître en semant la mort parmi les hommes vivants.
 
Etrange et cruelle coïncidence ! la même date appellera désormais le souvenir de deux images, certes inconciliables, mais tout aussi rémanentes l’une que l’autre : d’un côté, le départ discret, paisible, d’un homme éclairé, d’un esprit fécond, d’un ami estimé ; de l’autre, le retour brutal, criminel, d’une folie stérile, d’un obscurantisme méprisable.
 
Mais peut-on vraiment parler de coïncidence lorsque se juxtaposent ainsi, pour mieux s’opposer, le parti de la vie et celui de la mort ?


                                                                         *

21 septembre 2001 : désintégration de l’usine AZF à Toulouse !

AZF : ce pourrait être le titre d’un tableau de Roger Toulouse, un de ces intitulés hermétiques et en apparence dérisoires dont il baptisait les œuvres de sa période mécanique ou constructive, par analogie, peut-être, avec le vide de sens qu’il observait dans l’utopie scientiste.

AZF : c’est plus tragiquement le symbole effrayant de l’irresponsabilité de l’activité humaine, le résultat pathétique de la folle croyance dans la durée infinie de notre système, la preuve insolente du vide éthique et moral de tous les faiseurs de mirages de la révolution technologique envahissante, la conclusion mortelle du délire social d’une modernité sans conscience.
 
AZF : ce seront à jamais trois lettres gravées dans la chair et le sang des victimes ; trois lettres de révolte (plus jamais ça !), d’incompréhension (pourquoi ?), d’impuissance désenchantée (c’était fatal !) »... ; trois lettres qui toujours susciteront la honte envers ces grands bâtisseurs de politiques inconscientes, sacrifiant la vie des hommes à leur idée du bonheur collectif, pire ennemi du bonheur individuel.
 
Mais ces apprentis sorciers sont-ils eux-mêmes accessibles au moindre sentiment humain... fut-il de honte ? On aimerait le croire, pour que le cauchemar de mort de la ville rose serve au moins à réanimer le rêve de vie d’un humanisme à réinventer. 

                                                                          *

De New York à Toulouse se dresse le décor hallucinant qui donne du sens à la réflexion de notre ami Roger Toulouse. Du terrorisme conscient et maîtrisé à la dévastation sans conscience ni contrôle, ses craintes sont avérées. Du crime avec préméditation à l’homicide par imprudence, son réquisitoire devient fondé, son plaidoyer pertinent, sa condamnation justifiée. Du « Triomphe de la bête » à l’effondrement de « La Dominance de l’homme », c’est sa mise en alerte de l’opinion qui résonne avec une force nouvelle et nous rappelle que nous sommes la matière première de notre propre vie.

Nous l’a-t-on assez répété ? Le siècle qui s’ouvre sera celui de l’éthique, c’est-à-dire celui où l’homme saura maîtriser sa nature et sa volonté de puissance, définir jusqu’où il peut aller pour construire son avenir et conduire son évolution, sans remettre en cause ni sa dignité, ni ses droits fondamentaux. Au lieu de cela, force est d’admettre à quel point la morale est bousculée, martyrisée, asservie. L’homme-sujet ne représente plus grand-chose aujourd’hui.

Objet désorienté, il se laisse ballotter dans le vent des modes éphémères. Pris en otage par la machine, désensibilisé par la technologie, il est instrumentalisé par la vérité scientiste, la seule qu’on lui propose. Manipulé par l’utopie, il se veut l’artisan d’une société idéale à construire. Décervelé par toutes les propagandes, il s’abandonne au vertige des passions idolâtres. Convaincu d’avoir à sauver le monde, pour se sauver lui-même, il ouvre la porte à toutes les transgressions, biologiques, physiologiques, sociétales, morales... Ignorant les leçons du passé, il cède à la facilité. Se réfugiant dans l’ivresse de la fuite en avant, il s’égare aux frontières de territoires où l’inconscient règne en maître. Et l’inconscient est dévastateur. Mais il est déjà trop tard pour s’en apercevoir : affaibli et terrorisé, notre homme-objet rencontre la barbarie au rendez-vous de ce qu’il nommait progrès. Rejoint et submergé par l’horreur, il redécouvre douloureusement le plus difficile, qui consiste pour lui à voir en face la réalité, quand celle-ci est contraire à ce qu’il en attendait. Il comprend alors que seule l’acceptation de la difficulté à vivre la vraie vie donne son sentiment d’authenticité à l’aventure humaine. S’il veut bien l’admettre enfin, il retrouve sa lucidité, rassemble son courage, fortifie son éthique. Et il redevient un homme, au sens plein du mot, c’est-à-dire le sujet central de sa propre aventure, donc le premier responsable de ses choix, pour le présent et pour l’avenir. 

                                                                        *

De la lucidité, du courage, de l’éthique, ce sont les vertus qui structurent solidement la réflexion philosophique de Roger Toulouse. Ce sont les valeurs qu’il propose dans son œuvre, avec une discrétion subliminale, et qui pourtant s’impriment dans la conscience avec un magnétisme rémanent. Ce sont les dimensions de l’idéal humaniste qui habitent sa production et la portent davantage au combat qu’à la résignation. Et c’est la conscience de leur affaiblissement qui pousse l’homme et l’artiste témoin de son temps à préférer la vérité à la mode, l’intransigeance à la facilité, l'isolement à la complicité.

A l’origine de sa résistance émerge un pressentiment, peut-être l’amorce d’une angoisse : la modernité brille comme un diamant noir. Diamant, elle peut être source de progrès éclatants ; noire, elle peut conduire le deuil de la raison et du bon sens. L’homme d’action doit donc la regarder avec prudence, accueillir ses bienfaits, épingler ses dérives, rejeter ses excès. L’homme de réflexion doit prendre la distance critique nécessaire, se donner le temps du doute qui protège des fantasmes, cultiver le désenchantement qui corrige l’enthousiasme naïf. L’homme de science doit s’imposer une attitude de transparence, de précaution, de responsabilité, et s’opposer à ce que l’on baptise recherche scientifique ce qui ne relève que du bricolage technologique. Tous doivent se rassembler, pour exiger l’encadrement des vertigineuses responsabilités de ceux qui travaillent à façonner la société future. Pour ne pas la jeter vers un avenir incertain, tous doivent évaluer chaque nouvelle ressource mise à l’inventaire des biens de ce monde à l’aune de ce qu’elle ajoute réellement au bonheur individuel, au bien commun, à l’enrichissement de la vie. C’est avec cette grille de lecture morale que Roger Toulouse nous propose d’apprécier le développement du modernisme.


                                                                         *

Pour autant, il ne faut pas s’y tromper : il n’y a dans cette démarche aucune hostilité foncière de sa part envers l’idée même du progrès. Qui a regardé Roger se passionner pour les avancées incontestables du vingtième siècle ne peut douter de son esprit contemporain. Qui l’a vu s’émerveiller toujours devant une technique nouvelle, l’expérimenter souvent, se l’approprier parfois, ne peut que confirmer son appétit pour l’aventure de la modernité. Qui interroge son œuvre comprend bien vite son goût pour l’évolution et le changement. C’est qu’en effet, ce n’est pas tant le progrès qu’il redoute que le risque de sa perversion et de son emballement.
 
C’est la conscience de cette menace pour l’avenir de l’humanité qui le pousse à résister. En vérité, Roger Toulouse n’a pas l’ambition d’organiser une contre-société. Il ne cherche pas à changer le monde, il n’en a ni la force, ni le pouvoir. Il veut simplement le parcourir au pas du pèlerin sceptique, l’observer d’un regard perspicace, le confronter au besoin de bonheur des hommes. Et l’univers qu’il découvre prend la forme d’une chronique d’un désastre annoncé.

Alors, il nous décrit à la pointe sèche les vibrations menaçantes qui gagnent son hypersensibilité. Il peint, dessine et grave ; il découpe et martèle l’acier pour nous dire son inquiétude. Il le fait sans agressivité, avec intelligence, à contre-pied de ce qu’il observe et qu’il refuse. A l’éclatement, aux menaces, il répond par un désir d’ordre, d’ordonnancement ; à la décomposition, par une composition rigoureuse ; au poids du fardeau terrestre, par l’apesanteur spatiale. A la fin, cela fait une œuvre, forte, grave, humaine. 

 « Soyez humain si vous voulez être original, plus personne ne l’est ! », conseillait Max Jacob au poète René Guy Cadou. Moins par souci d’originalité que par conviction profonde, Roger Toulouse s’est appliqué à être humain, simplement humain. Son entière création en témoigne. Au double sens du mot, c’est le travail d’un « maître ». C’est le fruit de la lucidité, du courage et de l’éthique d’un excellent artisan doublé d’un pédagogue exemplaire. Marquée par cette belle trilogie de valeurs intemporelles, c’est une œuvre assurée de sa pérennité.

Sommaire Revue N° 7
Septembre 2002

Editorial lire l'article

Etudes de l'Oeuvre

"La Pologne étranglée" - 1940
(Jean-Louis Gautreau)

"L'Huître et le Crapaud"-
"Hommage à Beethoven"

(Violette Garnier)

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"Le Pigeon, le Poisson et le Chat"
(Jean-Louis Gautreau)

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Les collages
(Pierre Garnier)
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De la lucidité, du courage et de l'éthique
(Abel Moittié)
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Une oeuvre de Roger Toulouse, un poème

L'espace mauve du criquet
(Guy Dandurand)
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Roger Toulouse et la poésie

Roger Toulouse illustre "Dix fragments inédits des Mémoires de l'ombre" de Marcel Béalu (1ère partie)
(Jean-Louis Gautreau)

Roger Toulouse illustrateur, ouvrages de poésie illustrés par Roger Toulouse
(Pierre Garnier)


Eléments
biographiques

Carrière militaire de Roger Toulouse

Documents

Exposition Roger Toulouse à la Bibliothèque municipale d'Orléans
(Discours de M. Sibertin-Blanc à l'occasion du vernissage le lundi 7 juin 1948)

Article de La République du Centre du 8 juin 1948
(Roger Secrétain)

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Le Triomphe de la bête
Huile sur isorel - 1975
0,81 x 0,60 m
Collection particulière

 

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La Dominance de l'homme
Huile sur isorel - 1979
0,73 x 0,92 m
Collection particulière

 

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