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Revue N° 8 (septembre 2003) pages16 à 21 |
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Roger Toulouse, l’œuvre ultime par Pierre Garnier Il s’agit de cette étrange et extraordinaire époque (1993-1994) où toutes les œuvres semblent, chez Roger Toulouse, être en coïncidence : les huiles sur isorel et noir de fumée sont « semblables » aux collages de papiers peints découpés sur isorel et noir de fumée ; les matières ne se distinguent plus, les feux se consument, et consument jusqu’en son fond la terre, d’où montent des lambeaux, des haillons de couleurs, des bouts d’objets, des feuilles chiffonnées et noircies qui portèrent naguère des poèmes - juste avant la mort de Roger, il s’agit bien d’une Apocalypse où tout est incendie, monte et descend en flammèches - mais dans ce feu universel, encore bien des ombres vont brûler à leur tour, ou ménager pendant quelque temps encore des tours, des murs, des escaliers, des hélices déjà noircies qui fonctionneront quelque temps encore puis ne fonctionneront plus. Il est curieux de voir comment ces guerres sporadiques et furieuses, mentionnées dans les titres « Liban, Yougoslavie, Karabakh, Attaque US » secouent le peintre, comme si elles étaient des prémisses ; quand on regarde ces dernières œuvres de Roger Toulouse, on ne peut pas ne pas penser à l’attaque du 11 septembre 2001 sur New York, à l’implosion des deux tours jumelles, ou simplement à ce monde défait par les hommes dans lequel nous vivons. Cette série d’œuvres est marquée par l’utilisation systématique du noir de fumée : 23 huiles sur isorel et noir de fumée - et 14 collages de papiers peints découpés, sur isorel et noir de fumée. On peut dire, dans une première approche, que collages et huiles - soit trente-sept œuvres - sont proches. A la veille de sa mort Roger est piloté par le soleil noir de la guerre et par l’apesanteur - l’insignifiance - de ce monde. Le premier collage de cette sombre et angoissante période, date de 1992, et porte comme titre « Après l’alerte » : après le bombardement, la lumière soudain vieillie découvre les décombres et tout ce qui encore retombe ; la première huile s’appelle « Profil parmi les éléments » (1992 ou 1993) : quelques profils réapparaissent dans la fumée et dans ce qui reste des flammes. De cette période, Roger sortit par la mort ; l’humanité n’en est pas sortie. En sortira-t-elle ? L’incendie et l’implosion des deux tours auraient pu être le thème de tableaux de Roger. Roger a vécu les débuts de cette civilisation où la technologie broie tout, les corps et les âmes, les bêtes et les plantes, où la vraie lumière vieillit, est occultée ; où les lignes de fracture entre occident et orient se multiplient, se creusent, font tremblements de terre ou goudronnements des océans. Peut-être ces ultimes œuvres de Roger sont-elles notre cerveau ? Lumière noire, trous noirs : les couleurs sont des ombres, ce sont des cauchemars ; il semble souvent qu’il n’y ait pas de destructions dans ces œuvres mais les choses sont soudain saisies d’apesanteur, de non-vie plus que de mort. Soudain ce qui était pesant est “expulsé” par un souffle tout puissant : comme Jésus fut élevé en tourbillon sur sa croix, crucifié en l’air. S’élève et retombe. Icare. L’incendie se groupe ou se disperse. « Antagonisme, Convergence, Alarme, Chute, Sarajevo, Somalie, L’Alerte, Attaque aérienne sur le Liban »... quelle que soit la guerre, c’est la légère variation d’une même image qui vient sous le pinceau de Roger ; explosion/implosion ; penchements/apesanteurs. C’est la même image qui toujours revient comme un drame sans fin.
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Revue N° 8 - "Antagonisme" - page 20 |
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Antagonisme - 1993 Collage de papiers peints découpés sur isorel et noir de fumée - 0,50 x 0,61 m Musée des Beaux-Arts d'Orléans |
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Un monde explose dans la fumée, dans le noir et le blanc, dans le noir mélangé au blanc. Des arbres sont arrachés : par quel vent? Des tours penchées : par quel cataclysme? Des avions tombent le long d’une diagonale : est-ce l’apesanteur ? Apparaissent parfois des ombres, des géants, des formes de grenouilles : est-ce un cauchemar ? En tout cas c’est toujours la même image de destruction de ce qui fut construit, d’explosion de ce qui fut solide, toujours les mêmes lueurs d’incendie : des avions passent qui vont s’encastrer sur les deux tours jumelles ; peut-être transportent-ils des passagers qui vont mourir ? D’autres semblent bombarder peut-être l’Afghanistan ? On ne sait pas. L’événement qui donne lieu à l’art semble se répéter cent fois, comme il s’est toujours répété depuis la mort de Roger. Peut-être est-ce le vingt-et-unième siècle qui est ici prévu ? Solitude, vide et coups de gueule des bombes ? On peut aussi lire, dans ces œuvres, le réchauffement de la terre, les tempêtes , les inondations, les marées noires ; on peut dire aussi que c’est apesanteur de l’âpre mort, avec des blessures, des moments d’apaisement : « Arcades » (1994), ou le magnifique « Hublot » qu’il faudra regarder de près ; le peintre introduit un sens dans l’explosion « Médiane, Poursuite », qui donne le change, oriente et désoriente ; quand on regarde la suite des tableaux, on a l’impression d’un film ; ce temps remué ne connaît pas d’arrêt. Roger prévoit un temps de catastrophes sans pause ; ce sont des lambeaux de couleur, des ombres d’ailes, il ne reste plus d’oiseaux : ce sont des lambeaux qui s’envolent dans un jour-nuit semble-t-il définitif. Certes il faut tenir compte des titres que donne l’artiste, « Sarajevo, L’Alerte, Géorgie », etc. Dans ce noir-blanc, les lambeaux ne manquent pas de couleurs (ah, que la guerre est jolie !) Non, ce n’est pas cela : c’est la vie découpée en lambeaux qui vole en apesanteur. Ce n’est pas Icare ; ça ne monte ni ne descend. Elle est en suspension, lumière dans la lumière. Certains tableaux cependant laissent - comme « Sarajevo » - apparaître de grands visages qui hurlent (à la Guernica), des avions qui descendent sans moteur, ou qui piquent, un grand cri ; mais là où Picasso peint les monstres de la guerre, où Munch peint « Le Cri », Roger peint la folie, furieuse ou gaie, une fureur folle en tous sens : les lueurs deviennent des éclatements, les éclatements des lueurs. Dans « L’Alerte », on a le sentiment d’une soudaine apesanteur, un chaos sans poids, comme dans un tremblement de terre ; c’est la mort, tout se désorganise, se libère, se découd - une mort qu’on pourrait dire encore vivante. Mais il se peut aussi que l’approche de la mort soit une guerre. De tableau en tableau, je me demande si ça existe la mort-amie. Tous ces tableaux portent des noms de combats, mais il se peut que le véritable combat soit intérieur ; que cette apesanteur où les corps sont “chahutés” soit les abords de la mort personnelle. Ces tableaux qui volent, volent comme des corbeaux ; cette nuit-jour là, cet énorme incendie, ces flammèches, ce pourrait être aussi un ciel étoilé, déchiré en petits morceaux - les dernières œuvres sont des chaos d’ombres, des non-paysages ... Ce monde qui ne pèse plus rien - sans doute même pas les trois grammes d’âme... Cette humanité qui, en ce début du vingt-et-unième siècle est vide, ces coups de gueule des bombes : je répète sans doute, mais quand je lis les journaux et regarde les informations à la télévision, je ne peux m’empêcher de penser aux dernières œuvres de Roger. L’humanité ne pèse pas plus aujourd’hui que cet éclatement, cette alarme, cette Géorgie, cette chute, cette élévation qui descend, cette convergence, ce « Sens inverse »... Sans doute faut-il analyser cette convergence et son sens inverse qui est, dans l’explosion encore, une convergence : les détails se retrouvent proches dans l’éclatement ; l’éclatement les fait se rejoindre. C’est l’ultime bouquet de la mort, comme dans le bouquet de fleurs coupées : les roses voisinent avec les tulipes, elles qui étaient si loin l’une de l’autre dans le temps et dans le jardin, les voilà rassemblées par la mort en un bouquet serré. On a l’impression dans « Convergence » que les êtres sont devenus une calligraphie serrée ; une écriture faite d’ombres de chats, de chiens, d’insectes, de reptiles, d’hommes : peut-être déjà ne restent plus que les ombres ? Ils sont déjà en train de se joindre les uns aux autres dans la mort. Sont-ils déjà morts ? Non, sans doute, quand ça ne serait que par les mouvements ascendants de la propulsion, car ici tout monte dans la chute : c’est cela l’extraordinaire de cette mort profuse, le mystère de la bombe atomique qui monte en s’étendant, en descendant. Ces tableaux sont faits des ultimes contradictions : le noir de fumée devient un blanc de fumée, l’explosion est simultanément une implosion, la vie se disperse et se rassemble, la mort c’est cette dispersion et cet assemblage, cette main qui s’étale et se serre en poing ; on arrive là aux dernières contradictions qui demeurent pour l’infini et pour l’éternité. Jusqu’à cet extraordinaire « Hublot », titré et daté en mai 1994 et contresigné en vert. C’est le dernier tableau de Roger, et dans le noir, dans les déchirements des formes, dans les lambeaux, s’organise en décalage une espèce de soleil laiteux ; du lait, rond comme est toute bonne chose. Est-ce pour nous dire : en dernière instance le monde est bon, le monde est beau ? Il apparaît que dans l’explosion se forme une espèce de poche, de grotte. Le monde est beau et bon parce qu’il recrée le monde, dans une lumière qui semble ne pas avoir vieilli. Vieillit-elle la lumière ? Sans doute, elle aussi, puisque le soleil vieillit. Mais est-ce bien là la lumière du soleil ? N’est-ce pas la lumière qui appartient à la peinture et au poème ? N’est-ce pas là qu’apparaissent la beauté et la bonté du monde ? D’ailleurs ce n’est pas une tache vraiment blanche, mais elle couvre comme d’une laitance un cercle de destructions : c’est une tache blanche laiteuse plus qu’une rondeur ; c’est un papillon de sperme plus qu’un cercle blanc. Ce hublot est fantasmatique, il part en faisceaux : c’est une tache fécondante, ce n’est pas une résurrection. Ce hublot, c’est comme une promesse que le monde sera reconstruit. Comment ? Il n’est pas dit qu’il sera un Paradis ou qu’il sera un Enfer ? Le hublot est plutôt une bergerie, quelque chose comme de la laine blanche et douce. Au milieu de l’explosion-implosion, il y a soudain comme un nid de laine blanche.
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Revue N° 8 - "Hublot" - page 19 |
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Hublot - 1994 Huile sur isorel et noir de fumée - 0,60 x 0,73 m Musée des Beaux-Arts d'Orléans Don de Marguerite Toulouse |
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Ce tableau est de mai 94 - le précédent d’avril 1994 était titré « Arcades » ; l’explosion se déposait en lumières et en ombres, en blanc et en noir s’interpénétrant. En avril 94, un autre tableau est intitulé « Poursuite » ; en mars « Médiane » ; en mars aussi « Le Choque » (orthographe que je ne comprends pas) ; en février « Sens inverse », et peut-être « Convergence ». Ces titres l’indiquent : il n’est plus question de la guerre, mais un aller et venir du monde dans la nuit, dans la lumière, vers l’apaisement. Le ciel étoilé est un chaos, mais c’est le ciel étoilé, une mort intimement mêlée à la naissance. C’est un monde infernal, mais c’est aussi souvent les couleurs du paradis. C’est ainsi que les printemps s’annoncent, et souvent les branches craquent qui sont déjà chargées de bourgeons. J’ai cependant commis une erreur : les collages viennent avant les huiles. Le premier collage de cette série se nomme « Après l’alerte » et date de 1992. Cette série se termine par « Anéantissement », en 1993. Puis les collages croisent les huiles, puis les huiles se détachent et demeurent l’unique et ultime technique ; lors du croisement, il y a une certaine similitude entre les collages et les huiles (1992-1993). Les objets ou les êtres ont alors de la largeur ; ils sont stables, équilibrés ; la Terre ne tremble pas encore. Si le noir de fumée s’étend, il y a de la lumière, même des faisceaux de lumière, et parfois on se croirait dans une prison ; les miradors projettent la lumière de leurs phares ; ce sont des souvenirs de guerre ... ou de contes, comme cet extraordinaire « Appel de l’animal », une huile sur isorel datée de juillet 1993, dont la lecture (sont-ce deux chiens, deux ours ?) est innombrable ; peut-être sont-ce des animaux des fables droits comme des hommes ? Il y a là une tendresse, inattendue dans la peinture de Roger ; cette peinture avec losange, aimant, lanterne ; mais est-ce bien une lanterne, des chiens, des loups, des clowns qui parlent ? Il y a là une espèce de lumière spirituelle ; ça se passe au clair de lune. Sont-ce des marionnettes ? Portent-elles un chapeau ? Cet appel à l’animal, n’est-il pas l’appel vers l’amour, vers la chaleur, vers le clair de lune au centre du monde ? La tendresse chez Roger n’était pas rare : « Les Poissons blancs » (1991) ; « L’Eclipse » (1991) ; « Oiseau et masque » (1990). De temps en temps, un amour tendre se présente : le monde est bon, le monde est beau, semblent dire ces tableaux. Puis soudain, dans la création ultime, soudain, la tempête du deuil, la tempête du cœur près de la mort : on se croirait parfois dans le souffle des bombes. Mon souffle est le souffle de la bombe. Cet ouragan déracine. Les huiles - à l’inverse des collages - pénètrent dans l’étroit, dans le détroit, dans les cols. Dans le combat du noir et du blanc ; de la lumière et de la nuit. On ne peut omettre de poser, à l’occasion de ces derniers tableaux, la question essentielle - l’essence du monde - du clair-obscur. Comme chez Rembrandt, ce clair-obscur peint simultanément le monde intérieur et le monde extérieur ; il en fait un subtil mélange. Roger aussi peint, à la veille de sa mort, ce qui se passe en lui et dans le monde. Parfois même on voit les deux mondes juxtaposés dans un seul tableau. On les voit à deux, clairement juxtaposés dans « Sarajevo » : charivari d’avions et de fusées, et en plein milieu, un masque humain qui semble crier. Considérons les deux derniers tableaux : « Arcades » et « Hublot » ; ce sont ceux qui atteignent le dernier don de soi. Ensuite, c’est le silence. « Arcades » est d’avril 1994 ; « Hublot » est de mai 1994. Les formats sont les mêmes (0,60 x 0,73 m). Une espèce de blancheur progresse dans les deux œuvres, et dans l’ultime, elle s’organise en lueur, en hublot, à travers lequel on continue à voir l’explosion. Dans « Arcades », il y a bizarrement au milieu de la hauteur une figure de saint (coiffé d’une auréole). Est-ce Saint François ? C’est moi qui imagine Saint François ! Il semble partir vers l’aube, vers le levant. Cette figure découpée porte douceur et tendresse ; elle semble diviser et unir le monde. Il y a dans les deux derniers tableaux des plages de bénédiction. Le monde n’est pas si mauvais ; l’humanité n’est pas si mauvaise ; n’est-ce pas cela le hublot ? Autour de ce hublot, il y a comme une ronde d’ombres ; mais des ombres qui ne se tiennent pas la main, qui semblent tourner comme une roue dentée ; une ronde qui n’est pas certaine d’elle-même. Peu à peu cependant, les ombres prennent une forme vivante autour de la lumière ; on pourrait appeler cela : Résurrection. Entre ces deux derniers tableaux il y a bien des différences. Peut-être même y aurait-il des remarques à faire sur la signature, dans le premier en bleu foncé, dans le second en vert. Peut-être cette signature porte-t-elle le même message que la peinture. Dans « Arcades », les ombres s’organisent en repos selon une diagonale de blanche lumière ; en comparaison de « Poursuite » (avril 94), de « Médiane » (mars 94), un calme s’installe, une espèce de bénédiction, une métamorphose qui mène à la grande vacance. Après « Hublot », Roger Toulouse ne peint plus. C’est comme si tout se dénouait ; comme si le calme, la paix revenaient ; comme s’il y avait une prédisposition à un grand pavot : soudain, tout s’apaise et devient cercle ; l’œuvre se clôt ou s’épanouit ; arrive le grand repos gagné.
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Septembre 2003
Editorial lire l’article
Etudes de l’œuvre
Le trait et la lettre dans le tableau (Hubert de la Rochemacé)
L’esprit de la tempête (Jean-Jacques Lévêque) lire l’article
Roger Toulouse, l’œuvre ultime (Pierre Garnier) lire l’article
Pour la laïcité, l’artiste engagé (Michel Lesseur) Evènements, éléments biographiques
Inauguration des salles du 20ème siècle au musée des Beaux-Arts d’Orléans (Annick Notter)
Saran : une allée, une exposition
Présence de Roger Toulouse : sa voix (Philippe Huguenin)
Roger Toulouse : les paradoxes d’une rencontre (Philippe Derouette) lire l’article
Roger Toulouse et la poésie
Roger Toulouse illustre « Dix fragments inédits des Mémoires de l’Ombre » de Marcel Béalu (suite et fin) (Jean-Louis Gautreau)
Lettre adressée à Marguerite Toulouse (André Gauthier)
Une œuvre de Roger Toulouse, un poème Le cœur et la raison : témoignage sur l’achat de "La Madone" (Françoise et Abel Moittié) Et sa prière est silence (Abel Moittié) lire l’article
A Roger (José Millas-Martin)
Document Roger Toulouse : une personnalité artistique aux multiples facettes (Gurli Rosenbröijer)
Vie de l’association
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