|
|
Revue N° 8 (septembre 2003) pages 57 à 61 |
|
|
Le cœur et la raison : témoignage sur l’achat de « La Madone » par Françoise et Abel Moittié Ce récit à deux voix s’appuie sur les souvenirs d’enfance de Françoise Moittié, fille de Suzanne et Georges Lemaire, et filleule de Roger Toulouse. Nous sommes à Orléans, en 1937. C’est l’époque où l’on conjugue encore le verbe voisiner, pour exprimer une réelle solidarité humaine, faite de relations de proximité bien naturelles, d’échanges confiants et réguliers, de petits et grands services rendus quotidiennement. Au numéro 22 bis du boulevard Lamartine se trouve la maison occupée depuis 1934 par M. et Mme Marius Toulouse et dans laquelle est aménagé l’atelier de leur fils cadet, Roger, jeune peintre de 19 ans. Au numéro 28 de ce même boulevard habitent M. et Mme Georges Lemaire avec leur fils unique à l’époque, Jean-Claude, né deux ans plus tôt. Employé des chemins de fer, Georges Lemaire a 33 ans. C’est un homme simple, ouvert et de contact agréable. Travaillant en équipe et par roulement, il a parfois du temps libre dans la journée et fréquente volontiers le voisinage. C’est ainsi qu’il visite fréquemment Roger Toulouse, dans son atelier, et le regarde travailler avec une amicale admiration. Il aime le contact de ce jeune artiste, auprès duquel il sent confusément qu’il s’enrichit. Au cours de cette année 1937, Georges Lemaire est témoin des événements qui vont conduire les oeuvres de Roger Toulouse de la pénombre de leur petit atelier orléanais à la pleine lumière des grandes galeries parisiennes, là où elles séduiront les plus grands collectionneurs d’avant-guerre. Au mois de mai, il voit le merveilleux hasard qui conduit le célèbre Max Jacob à s’intéresser au jeune Toulouse, après avoir remarqué quinze de ses toiles exposées en plein coeur d’Orléans, à la librairie Lecomte, à l’angle de la place Sainte-Croix et de la rue Jeanne d’Arc. Le 5 novembre, il regarde Roger charger une trentaine de tableaux dans l’imposante Panhard « Dynamic » de son futur beau-père, l’entrepreneur orléanais Charles Texier, en prélude au premier départ pour la conquête de Paris. Georges Lemaire écoute Roger raconter avec enthousiasme sa rencontre avec Pablo Picasso, à la galerie Simon, rue d’Astorg dans le 8° arrondissement, chez son ami et marchand Daniel-Henry Kahnweiler. Il imagine l’enthousiasme du jeune artiste lorsque ce grand amateur d’art, réputé pour son exigence et sa clairvoyance, l’adresse aussitôt à la galerie renommée de Georges Maratier, 25 rue de Beaune dans le 7° arrondissement, dont il repart sans ses peintures, mais avec en main un contrat d’exclusivité en bonne et due forme. Quelques jours plus tard, sur le boulevard Lamartine, Georges Lemaire assiste à l’arrivée d’une impressionnante « Matford » dont descend Gertrude Stein, venue de Paris jusqu’à l’atelier où elle achète d’un coup l’ensemble de la production disponible. Il apprend bientôt qu’elle est la plus fameuse américaine de Paris et qu’elle régente les choix artistiques de ses compatriotes. Il comprend alors que la carrière du jeune peintre est lancée de la façon la plus prometteuse qui soit. Il en a d’ailleurs la confirmation et mesure lui-même la notoriété grandissante de Roger Toulouse, lorsqu’il transporte ses oeuvres à Paris, pour lui faire économiser du temps précieux et de l’argent : à peine franchie la porte de la galerie, les amateurs se précipitent pour acquérir les toiles qu’il vient livrer. C’est dans ce contexte un peu grisant qu’une pensée audacieuse fait son chemin dans l’esprit de Georges Lemaire : il faut acheter la peinture de Roger Toulouse. C’est ce qu’il fait, en accord avec sa femme bien sûr. D’abord en 1937, avec « La Madone » et le « Portrait de Jean-Claude Lemaire», puis en 1938, avec le « Bouquet de lys tigrés et de glaïeuls », le couple Lemaire fait l’acquisition de trois œuvres de Roger Toulouse, choisies à l’atelier et accrochées à la tête du lit et aux murs de la salle à manger familiale. Il ne s’en sépareront jamais et connaîtront, grâce à elles, une forte émotion : la visite à leur domicile de Max Jacob, curieux de découvrir « La Madone » dont lui avait parlé Roger Toulouse. D’une phrase avisée, le grand homme approuva l’achat et leur fit entrevoir la belle destinée qui attendait à coup sûr ce jeune voisin talentueux. Ce jour-là, leur fierté fut grande et partagée par l’artiste, touché de voir son oeuvre à ce point respectée. Soixante-six ans ont passé sur cette prédiction depuis longtemps vérifiée et « La Madone » fait toujours partie de la famille. Sa présence reste fascinante et son regard continue d’agir avec un magnétisme intact. Elle conserve entière sa part d’ombre et le mystère qu’elle incarne ouvre tout grand le champ du rêve et de l’imaginaire. Nous nous y aventurons l’un et l’autre parfois, avec un bonheur que nous devons à nos parents et beaux-parents, Suzanne et Georges Lemaire. Parmi les premiers, ils ont eu confiance en Roger Toulouse et n’ont jamais douté de sa postérité. C’est la même confiance réaliste et sereine qui nous rapproche d’eux et nous fait mettre aujourd’hui notre pas dans le leur.
|
|
|
|
|
|
|
Revue N° 8 - "La Madone" - page 58 |
|
|
|
La Madone - 1937 Huile sur toile - 0,88 x 0,65 m Collection particulière |
|
|
|
|
|
|
Revue N° 8 (septembre 2003) pages 60 et 61 |
|
|
Et sa prière est silence.... .....pour Suzanne et Georges Lemaire par Abel Moittié La Madone. C’est ainsi qu’on l’appelle, cette dame solitaire, sans âge et sans passé peut-être. Elle écarte le voile de la pénombre intime pour s’avancer vers nous, s’offrir à la lumière et d’un coup posséder tout l’esprit de qui veut accrocher son regard... et qui n’y parvient pas ! Hors du temps - sans prise sur son éclat - hors de l’espace - qu’elle habite et remplit bien au-delà du simple cadre de la toile - attirante, fascinante, rayonnante, on la croit parmi nous, présente sous nos yeux : mais ce n’est qu’apparence ! Bien vite, on sait qu’elle est ailleurs, tournée vers l’au-delà, tirée par l’au-dessus. Où est-elle ? Vers qui s’élève-t-elle ? Pour quoi va-t-elle prier ? Car on comprend qu’elle va prier ! C’est pour cela qu’elle a coiffé ce long foulard couleur de bure qu’on imagine frôlant le sol dallé d’une cathédrale. D’ailleurs, elle prie déjà : tout en témoigne ! Le teint diaphane du visage, la gravité fervente du regard, seulement éclairé du dedans et tourné vers cette lueur d’avenir, les lèvres figées et recueillies, la torsion peut-être douloureuse de la main sur le coeur, tout est en place, en équilibre, en communion, en paix. Erreur et illusion, faux-semblant d’immobilité ! Car cette semence de motifs multicolores le prouve : dans son mouvement de liberté, l’icône a bougé ! Elle vit donc, et l’espoir avec elle. Elle bougera et vivra encore !.....Et elle nous survivra ! Elle nous survivra à travers cet enfant qu’on devine suspendu à son bras, dissimulé dans les plis généreux de son ample tunique, cet enfant qu’elle protège et qu’elle guide. Dans ce monde aveugle, elle est son regard. Le regard poétique qu’une âme sensible jette sur l’imprévu du monde - hélas tellement prédictible - convaincue qu’il n’y a d’autre vie qui vaille que celle fondée sur l’émotion. Elle observe. Elle assiste au désordre des hommes et voit leur inconscience. Elle sent profondément la fragilité des choses, la précarité de ce qu’on tient pour acquis, mais qui peut être ruiné d’un coup. Elle éprouve pitié, désolation, peur. C’est pour cela qu’elle prie. Pour la vie, qui est une invention si défectueuse, pour les hommes, qui tous sont ses fils, quoi qu’ils défendent : le maintien d’un ordre ancien ou l’arrivée de nouvelles organisations. Ni avec l’une, ni avec les autres, elle ne peut prendre ses distances. Alors, elle ose le risque du premier plan. Dans un élan courageux, à l’opposé de sa nature profonde, elle vient s’exposer, imposer sa présence, son autorité hiératique. La Madone vient prier pour demain. Elle vient répandre la sagesse des êtres qui visent plus haut, ceux qui forcent le respect, obtiennent le silence, et font naître la réflexion. Et sa prière est silence, ....à jamais.
|
|
|
|
|
|
|
|
Septembre 2003
Editorial lire l’article
Etudes de l’œuvre
Le trait et la lettre dans le tableau (Hubert de la Rochemacé)
L’esprit de la tempête (Jean-Jacques Lévêque) lire l’article
Roger Toulouse, l’œuvre ultime (Pierre Garnier) lire l’article
Pour la laïcité, l’artiste engagé (Michel Lesseur) Evènements, éléments biographiques
Inauguration des salles du 20ème siècle au musée des Beaux-Arts d’Orléans (Annick Notter)
Saran : une allée, une exposition
Présence de Roger Toulouse : sa voix (Philippe Huguenin)
Roger Toulouse : les paradoxes d’une rencontre (Philippe Derouette) lire l’article
Roger Toulouse et la poésie
Roger Toulouse illustre « Dix fragments inédits des Mémoires de l’Ombre » de Marcel Béalu (suite et fin) (Jean-Louis Gautreau)
Lettre adressée à Marguerite Toulouse (André Gauthier)
Une œuvre de Roger Toulouse, un poème Le cœur et la raison : témoignage sur l’achat de "La Madone" (Françoise et Abel Moittié) Et sa prière est silence (Abel Moittié) lire l’article
A Roger (José Millas-Martin)
Document Roger Toulouse : une personnalité artistique aux multiples facettes (Gurli Rosenbröijer)
Vie de l’association
Les évènements de l’année Les œuvres retrouvées Le courrier des lecteurs Les ouvrages disponibles Composition du bureau Bulletin d’adhésion
|
|
|
|
|
|
|