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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue N° 9 - "Nature morte à l'Oeuf" - page 76
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                                             Nature morte à l'Oeuf - 1943
                                                  Huile sur toile - 0,46 x 0,56 m
                                                       Collection particulière

Revue n° 9 - (septembre 2004) pages 76 et 77

  
                               Un important tableau retrouvé :
                          
                   "Nature morte à l'Oeuf"
- 1942

 

par Jean-Louis Gautreau


Le jeudi 27 novembre, revenant de Bretagne, Michel Roche (trésorier de notre association) feuillette machinalement La Gazette de Drouot qu’il n’a pu consulter plus tôt. Son attention est attirée par une page consacrée à une vente parisienne prévue pour le lendemain, où figure le nom de Toulouse. Un coup de téléphone au commissaire-priseur lui permet de savoir que c’est bien une œuvre de Roger Toulouse qui est mise en vente, intitulée "Nature morte à l’œuf" et datée de 1942. Un coup d’œil sur le catalogue raisonné confirme la première idée : le tableau est répertorié mais sans photo. Il s’agit d’une œuvre ancienne, faisant partie d’un ensemble de natures mortes peintes entre 1942 et 1943, dont on avait perdu toute trace. Il resurgit après 60 années d’errance. Il faut faire vite. Il avertit Marguerite Toulouse qui est prête, elle aussi, à acheter le tableau. Michel doit aller à Paris, la décision est prise, il passera le lendemain à l’Hôtel Drouot pour essayer d’acquérir cette nature morte.
 
Le lendemain, après de brèves enchères, Michel est le nouveau propriétaire de ce tableau exceptionnel par sa rareté. Les proches amis sont immédiatement prévenus. Michel revient triomphalement avec son "trophée". Christiane et Michel Roche, décident de laisser le tableau quelque temps chez Marguerite Toulouse qui est très émue de retrouver cette huile sur toile dont elle se souvient très bien. Elle est d’ailleurs la seule personne à se souvenir d’avoir vu le tableau dans l’atelier de son jeune mari. Pour tous les autres c’est une découverte étonnante et fascinante, car l’œuvre est très originale, et différente de tout ce que l’on connaît de l’œuvre de Roger.

Historique succinct

Cette " Nature morte à l’œuf " est une huile sur toile (0,46 m x 0,56 m). Elle est signée et datée de 1942, en haut à droite. Au dos, un carton d’origine, cloué sur le châssis, dissimule le revers de la toile ; il porte une annotation à l’encre de la main de l’artiste : "ROGER TOULOUSE, Nature morte à l’œuf, 1942."

Cette date nous donne quelques renseignements intéressants. Roger avait 24 ans quand il a peint cette toile. C’était pendant l’Occupation, et à cette date, il pouvait encore peindre (quelque temps plus tard, il ne trouvera plus le matériel nécessaire). Son atelier était au premier étage de la maison du 42 quai Saint-Laurent, où il habitait avec sa jeune épouse et ses beaux-parents.

Nous ne connaissions que quatre natures mortes de cette époque, par de médiocres clichés d’archives en noir et blanc reproduits dans le catalogue raisonné. Le tableau retrouvé nous permet enfin d’observer la technique et les couleurs.
 
A ses débuts, Roger avait commencé à répertorier les toiles qu’il peignait. Les notes sont sommaires : un simple numéro et un titre ; ni descriptions, ni dimensions des toiles. Les titres, eux-mêmes peu explicites (plusieurs œuvres portent le même), sont parfois différents des titres actuels (donnés par Jean Perreau dans le catalogue raisonné), ce qui complique la tâche d’identification. Les premières œuvres sont de 1937, la liste s’arrête en 1945, au numéro 197. Roger ne continuera pas cette entreprise, et ne la reprendra jamais ;  malheureusement, car une telle liste nous serait actuellement très utile. Plus tard il ne datera pas toujours ses œuvres, ce qui a posé de grandes difficultés au rédacteur du catalogue raisonné, et entraîné de longs débats entre ceux qui ont étudié son œuvre.  D’après cette liste, il a peint dix toiles en 1942. En face du n° 164, on peut lire : "Nature morte à l’œuf et à la carafe", ce qui correspond à notre tableau. Mais en 1943 (2), au n° 174 nous trouvons le titre suivant : "Nature morte, trois pommes et un œuf". Cette dernière œuvre est connue par un cliché ancien en noir et blanc de bonne qualité. Apparemment, il s’agit d’une réplique de l’œuvre qui nous intéresse. La composition est absolument identique ; elle se distingue cependant par de très nombreuses petites variantes au niveau des zones lumineuses ; la seule différence notable semble être le bouquet de fleurs, nettement plus important dans la version de 1943. Naturellement le cliché en noir et blanc ne permet pas de juger des variations de couleurs. Comme Roger Toulouse n’avait pas pour habitude de faire des répliques de ses propres œuvres, il est possible que ce second tableau soit une commande spécifique.
 
A cette époque, Roger Toulouse était toujours sous contrat avec Georges Maratier, son marchand parisien, qui avait quitté la galerie de Beaune pour diriger, à partir de 1941, la galerie René Drouin, 17 place Vendôme. C’est probablement dans cette belle galerie que le tableau a été vendu à un collectionneur inconnu. De 1943 à sa réapparition soixante ans plus tard en 2003, nous ne connaissons pas son histoire.

Descriptif de la toile

La toile est en très bon état général, exception faite de quelques légers manques sur le bord gauche, au niveau du cadre.

La référence aux natures mortes hollandaises du XVIIe siècle est évidente, sans toutefois la dimension philosophico-religieuse de celles-ci. Derrière une apparence académique nous découvrons une œuvre très personnelle.

La couleur dominante du tableau est le vert, ou plus exactement, toute une gamme de verts. La composition s’organise sur trois bandes horizontales. Dans la moitié supérieure, une bande vert sombre, aux tons dégradés, laisse deviner un mur et l’angle d’une pièce. Dans la partie médiane, une zone dans les tons bruns, avec des effets lumineux, peut évoquer une nappe, sur laquelle reposent les objets. Le contour irrégulièrement ondulé de la limite supérieure est assez curieux. Enfin, dans la partie inférieure, une étroite bande verte de 3 cm de large, nettement délimitée, cale et stabilise la composition.

Sept objets sont répartis sur la table : à gauche, une carafe à demi pleine d’eau ; au centre, en retrait, une bouteille de vin remplie au tiers de la hauteur ; trois pommes, une à gauche et deux à droite ; un œuf, au centre, au premier plan ; à droite de la carafe, un rameau garni de quelques feuilles vertes lancéolées se termine par un petit bouquet de fleurs roses et mauves.

Au premier regard, on constate la grande délicatesse du travail ; les objets sont peints à petits coups de pinceau très fins. On pourrait croire alors que le sujet est traité de façon hyper-réaliste, mais c’est une illusion. Une impression d’étrangeté se dégage de la toile due à la dominante verte, et à la lumière qui éclaire les objets. De plus, le plateau de la table est fortement relevé, les récipients de verre et la surface des liquides (de l’eau et du vin) sont représentés selon des principes (peut-être influencés par les recherches cubistes), qui ne correspondent pas aux règles de la perspective géométrique héritées d’Uccello.
 
Les pommes sont traitées de façon très "réaliste", avec un soin extrême du détail : on distingue jusqu’au trou de ver qui orne deux d’entre elles. La source de la lumière intense focalisée sur les pommes et l’œuf semble être située en haut à droite. Mais le fruit de gauche, dissimulé par la carafe, ne devrait pas pouvoir recevoir la même intensité lumineuse que les deux autres ; les pommes semblent diffuser autant de lumière qu’elles en reçoivent. Et les ombres portées, elles non plus, ne sont pas académiques.
 
Christiane Roche observe : "L’œuf, qui capte toute la lumière, contraint notre regard à rester posé sur lui. Que veut-il nous dire ? Que va-t-il en sortir ? Est-ce le meilleur, ou l’espoir d’une vie qui jamais ne mourra ?"

La lumière qui touche la carafe et la bouteille n’est pas de même nature, elle provoque divers reflets, comme si la source était plus diffuse ou multiple. La lumière qui éclaire la carafe semble venir de la droite, tandis que les reflets de la bouteille pourraient être provoqués par une source lumineuse provenant aussi bien de la droite que de la gauche. Et à quoi sont dus les reflets qui animent la surface de la nappe ? Ils sont disposés de façon à équilibrer la composition.

Pour peindre son tableau, Roger avait-il disposé des objets près de lui de la même façon que sur la toile ? Nous ne le savons pas, mais il est probable que non. En revanche, ce qui est certain, c’est que chaque élément a fait l’objet d’une étude individuelle très attentive.
 
Malgré la composition simple et calme, cette toile paraît étrange et même inquiétante. En la voyant, une amie de passage s’est exclamée : "Mais on ne connaissait rien de semblable dans l’œuvre de Roger Toulouse ! " En effet, cette nature morte est une belle et importante découverte. Grâce à elle nous avons une idée du travail de Roger au début de la guerre.
 
Un très beau dessin d’un graphisme élégant et léger, réalisé la même année (1942), représente une carafe et trois pommes. La composition proche de celle du tableau nous donne une information précieuse sur le travail préparatoire de l’artiste ("Nature morte aux pommes" ci-contre).

En février 1942, Max Jacob a résidé quelques semaines dans une chambre au rez-de-chaussée du 42 quai Saint-Laurent. Pendant son séjour, chaque matin il prenait tranquillement son petit déjeuner puis il retournait travailler dans sa chambre. Accueilli avec beaucoup de simplicité, il se sentait très à l’aise au milieu de cette famille, il allait librement dans la maison et aimait à parler aux uns et aux autres. En fin de matinée, il montait au premier étage voir le travail de Roger, et parler avec lui. En redescendant, il passait voir Marguerite Toulouse qui travaillait au bureau ; levant les deux mains devant lui pour exprimer son admiration, il s’écriait : "Ce que j’ai vu ! C’est magnifique !"

Peut-être Max Jacob a-t-il vu la "Nature morte à l’œuf" ?

Sommaire Revue n° 9

   Septembre 2004

 
Propos de Serge Grouard

Maire d’Orléans, Député du Loiret

 

Editorial lire l’article


Hommage à Roger Toulouse pour le 10ème anniversaire de sa disparition

 

Quelques amis de longue date

 

A l’Auberge des quatre routes

(Hélène Cadou)

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Roger et Marguerite, le don de l’accueil

(Bernard Foucher)

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Rencontre avec Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

 

Mes premières rencontres avec Roger Toulouse

(Hélène Henry)

 

Un amour vrai

(Raymond Leclerc)

Un souvenir de Marguerite Toulouse
(Jean-Louis Gautreau)

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Le Soleil dans la tête

(Jean-Jacques Lévêque)

 

Roger Toulouse comme nous l’avons connu et aimé

(Bernard et Yvonne Richard)

 

Triple rencontre

(Christiane Roche)

 

Hommage à Jean Rousselot

(Abel Moittié)

 

Rencontre

(Jean Rousselot)

 

Aller à la chasse avec Roger

(Jean Rousselot)

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Ce beau sourire

(Anne Sourcis)

 

Témoignages d'anciens élèves

 

Tout a commencé en septembre 1960

(Jean-Louis Gautreau)

 

Du maître à l’ami

(Michel Kister)

 

Triangles, mystères et boules de gomme

(Jacky Leloup)

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« Tu vois, mon vieux, il ne faut pas être trop pressé »

(Jean-Claude Longuet)

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Il ne l’a pas connu, mais il a rencontré son œuvre

 

Roger Toulouse et le divan

(Hubert de la Rochemacé)

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Au musée des Beaux-Arts d’Orléans : une exposition de portraits réalisés par Roger Toulouse

 

Texte d’introduction et catalogue de l’exposition

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

 

Etude d’une œuvre retrouvée 


Nature morte à l’œuf

(Jean-Louis Gautreau)
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Documentation sur Roger Toulouse et son œuvre

 

Divers prix, récompenses et décorations reçus par Roger Toulouse


Les œuvres de Roger Toulouse dans les musées français


Les lieux portant le nom de Roger Toulouse dans le Loiret

 

Vie de l’association

 

Les évènements de l’année

Les œuvres retrouvées

Nos amis ont publié

Le courrier des lecteurs
Les ouvrages disponibles

Composition du bureau

Bulletin d’adhésion

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Nature morte aux pommes
plume et encre noire - 1942
0,37 x 0,31 m
dédicacé "à Georges Lemaire,
avec mon amitié"

collection particulière 

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