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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
Revue n° 9 - (septembre 2004) pages 36 à 38
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               Roger Toulouse
et une promotion d'élèves-maîtres

              Salle de dessin 
  de l'Ecole Normale d'Instituteurs

           (fin des années 50)




                  
                     Triangles, mystères et boule de gomme


par Jacky Leloup

A la rentrée, la tradition voulait que le directeur, Eugène Mabire, reçût individuellement chaque normalien. Il essaya de m’évaluer, de savoir quels étaient mes goûts, serais-je capable de faire honneur à l’Ecole Normale d’Instituteurs d’Orléans ?

Si j’aimais les maths ? Oh là là ! Le sport ? Non, pas vraiment. Je le sentis agacé. Le dessin, peut-être ? Oui, oui... Bien qu’autodidacte. Dans mon collège de campagne, c’était une matière superflue, voire inconnue. Aussi mes connaissances et donc mes goûts naviguaient entre les caricatures du Journal de Mickey et la biche au sous-bois qui trônait au-dessus de la cheminée. Dire que je pouvais progresser était un euphémisme.

« Eh, beh, parfait, mon jeune ami, s’enflamma le fougueux Eugène, nous avons ici un professeur de dessin qui est un grand artiste. Il a très bien connu Picasso... Max Jacob... C’est un grand bonhomme. Il s’appelle Roger Toulouse. »

Je ne connaissais de Toulouse que le cassoulet, l’accent et le Lautrec du même nom. Je ne savais pas trop si je devais m’inquiéter d’avoir pour professeur un descendant de ce nain grimaçant ou me réjouir à l’idée d’acquérir de merveilleuses connaissances sur les turpitudes des milieux interlopes.

Aussi, lorsque je vis Roger Toulouse pour la première fois, ma déception fut grande : au lieu d’un tonitruant virtuose du pinceau, je découvrais un personnage timide, attentif, qui nous écoutait patiemment en fixant le sol, poussant de la pointe de son soulier un imaginaire gravier.

Je m’assurai auprès d’un grognard (en argot normalien: un redoublant) qu’il n’y avait pas erreur sur la personne en question : « Non, non, le boez (élève de première année), c’est bien lui, c’est Toundé, tu verras il est sympa... »

Toundé ? Je connaissais déjà Mafrac, Tatave, Bébert, Planoz et quelques autres. Je ne voyais aucune objection à ajouter Toundé à ma collection de surnoms burlesques bien que dans les milieux modestes dont j’étais issu, les professeurs fussent sacrés. Les rôles étaient clairs : ils savaient tout, nous ne savions rien. Aussi, parler d’un enseignant, et à plus forte raison d’un artiste en termes non pas irrévérencieux, mais simplement familiers, me parut d’une incroyable audace.

Je compris vite que Roger Toulouse détonnait sur l’ensemble des enseignants de l’Ecole Normale. Certes, il était professeur à l’égal des autres, incarnation d’un savoir, d’une autorité et dispensateur de notes, mais il y avait en lui une part d’humanité, de bonhomie, une façon imperceptible de faire sentir qu’il n’entrait pas exactement dans son rôle, c’est l’une des raisons qui le rendait sympathique et populaire parmi les élèves. De plus, il était auréolé de toute une mythologie qui ne faisait qu’épaissir le mystère qui entourait ce professeur hors normes. Il aurait été coureur cycliste, boxeur, trapéziste à Médrano. Autant de métiers requérants des aptitudes physiques extraordinaires qui cadraient mal avec son modeste gabarit. On le disait passionné de voitures de sport, passant sur le Quai du Roi à cent cinquante à l’heure au volant d'une Jaguar Type E rugissante. Et pourquoi pas avec, à ses côtés, une superbe blonde décolletée, cheveux au vent ? Les adolescents cloîtrés que nous étions avaient l’imagination en surchauffe.

Peu après la rentrée, je découvris, par hasard dans une librairie, un ouvrage qui lui était consacré. Son auteur, une certaine Lily Bazalgette tenait sur notre bon maître des propos dithyrambiques dans un épouvantable jargon auquel je ne compris à peu près rien, mais qui ne fit qu’accroître l’admiration que je commençais à éprouver à son égard. L’ouvrage était illustré de quelques reproductions de toiles : pour la première fois je pouvais me faire une idée de ce qu’était l’œuvre de Roger Toulouse.

Tant d’invention, tant d’audace me sidérèrent : c’était de la peinture venue tout droit de la planète Mars. Ma biche au sous-bois venait de se prendre un coup de fusil entre les yeux. Mais ce qui m’intriguait aussi beaucoup chez ce personnage, c’était sa façon de faire entrer l’Histoire dans notre quotidien. Bien que toujours très discret sur sa vie privée, il lui arrivait d’évoquer en toute simplicité René Guy Cadou, Max Jacob, de rapporter tel de ses propos, Picasso s’invitait dans la classe et corrigeait nos dessins. Des personnalités mythiques nous devenaient familières, on se serait mis à se taper dans le dos, allez, Pablo, c’est ma tournée. Pour un peu, nous aurions eu du talent.

A cette époque, l’Ecole Normale était un monde très fermé, y compris à toute forme de culture. Cinéma, théâtre, expositions : à chacun de se débrouiller. Jamais la moindre initiative collective ou pédagogique. Etrange paradoxe pour une école formant des enseignants.

Aussi, quand Roger Toulouse me demanda, ainsi qu’à deux ou trois camarades de promotion, si je serais intéressé par la préparation du concours à l’entrée de l’école Claude Bernard, j’acceptai immédiatement : il y avait de l’oxygène à respirer. Certes, le travail sur les plâtres, sur les valeurs de gris et les hachures à quarante-cinq degrés n’était pas toujours enthousiasmant et l’enseignement du dessin a dû faire quelques progrès depuis, mais, durant ces quelques heures supplémentaires le samedi après-midi, nous travaillions dans des conditions différentes et beaucoup plus décontractées. Une autre relation, plus riche et plus subtile se tissait. Il plaisantait, se laissait aller à quelques confidences sur sa vie, son œuvre, ses rencontres. Il se sentait en confiance. Régnait là un esprit “Beaux-Arts” plus que normalien.

Certains d’entre nous en profitaient pour s’exercer à une œuvre plus personnelle qu’ils soumettaient au regard du maître. Je pense en particulier à Jean-Claude Longuet qui faisait une peinture sensible, semi-figurative, construite à partir de fuseaux, influencée à la fois par Modigliani et par Roger Toulouse lui-même. C’est à lui que je dois d’avoir rencontré la peinture d’une manière différente, plus matérielle et charnelle : odeur des tubes, des solvants, le gras de la toile, sa légèreté, le nom mystérieux des couleurs : le blanc de zinc, l’inoubliable bleu de céruléum.
C’est un privilège rare que de voir une toile se fabriquer à travers les doutes et les interrogations. Maître et élève argumentaient âprement : là, je placerais un dégradé de rouge, et ce trait là, et ici, je verrais plutôt, recule-toi, cligne des yeux, oui, la composition apparaît... Je ne perdais pas une miette de leurs débats.

Dès lors, les objets mystérieux qui peuplent les toiles de Roger Toulouse, les gauchissements, les triangles en équilibre instable, les oppositions de couleurs cessèrent de m’interroger. Je commençais à entrevoir que l’art est du côté de la poésie, qu’on est plus dans la sensation que dans le rationnel, qu’il n’y a rien à comprendre au sens propre et que les mots ne sont pas les meilleurs outils pour en rendre compte. J’étais délivré du funeste : « Pourquoi ? »

L’œuvre d’art est une énigme jamais totalement résolue, elle résiste aux analyses les plus fines, y compris à l’artiste lui-même : c’est dans son mystère qu’elle puise sa force. C’est pour m’avoir fait entrevoir cette évidence, pour m’avoir fait cette révélation inouïe que j’écris ces quelques lignes en forme d’hommage à Roger Toulouse.

Qu’il en soit éternellement remercié !

Sommaire Revue n°9

   Septembre 2004

 
Propos de Serge Grouard

Maire d’Orléans, Député du Loiret

 

Editorial lire l’article


Hommage à Roger Toulouse pour le 10ème anniversaire de sa disparition

 

Quelques amis de longue date

 

A l’Auberge des quatre routes

(Hélène Cadou)

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Roger et Marguerite, le don de l’accueil

(Bernard Foucher)

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Rencontre avec Roger Toulouse

(Pierre Garnier)

 

Mes premières rencontres avec Roger Toulouse

(Hélène Henry)

 

Un amour vrai

(Raymond Leclerc)

Un souvenir de Marguerite Toulouse
(Jean-Louis Gautreau)

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Le Soleil dans la tête

(Jean-Jacques Lévêque)

 

Roger Toulouse comme nous l’avons connu et aimé

(Bernard et Yvonne Richard)

 

Triple rencontre

(Christiane Roche)

 

Hommage à Jean Rousselot

(Abel Moittié)

 

Rencontre

(Jean Rousselot)

 

Aller à la chasse avec Roger

(Jean Rousselot)

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Ce beau sourire

(Anne Sourcis)

 

Témoignages d'anciens élèves

 

Tout a commencé en septembre 1960

(Jean-Louis Gautreau)

 

Du maître à l’ami

(Michel Kister)

 

Triangles, mystères et boules de gomme

(Jacky Leloup)

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« Tu vois, mon vieux, il ne faut pas être trop pressé »

(Jean-Claude Longuet)

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Il ne l’a pas connu, mais il a rencontré son œuvre

 

Roger Toulouse et le divan

(Hubert de la Rochemacé)

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Au musée des Beaux-Arts d’Orléans : une exposition de portraits réalisés par Roger Toulouse

 

Texte d’introduction et catalogue de l’exposition

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

 

Etude d’une œuvre retrouvée 


Nature morte à l’œuf

(Jean-Louis Gautreau)
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Documentation sur Roger Toulouse et son œuvre

 

Divers prix, récompenses et décorations reçus par Roger Toulouse


Les œuvres de Roger Toulouse dans les musées français


Les lieux portant le nom de Roger Toulouse dans le Loiret

 

Vie de l’association

 

Les évènements de l’année

Les œuvres retrouvées

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Le courrier des lecteurs
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