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Roger TOULOUSE
Orléans (1918-1994)
Peintre, sculpteur,
illustrateur et poète
EDITO revue n° 4 - septembre 1999 (pages 5 à 7)
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         ...Les temps ont changé 
        et nous avons changé...


par Pierre Garnier,
président de l’association
Les Amis de Roger TOULOUSE


Nous en sommes à l’Internet, au web, à ce filet qui s’étend autour de la Terre, à ces apparitions vertigineuses que les mass media provoquent, suivies de disparitions aussi vertigineuses, à la communication et à la non-communication généralisées. La civilisation est ce qu’elle est et on ne peut pas faire autrement que de travailler en elle et avec elle ; il nous faut donc travailler avec le web, et la présentation vaste et documentée du site Roger Toulouse réalisée par Gérald Rodaro et Jean-Louis Gautreau fera connaître à des milliers de personnes par le monde l’œuvre et la vie de Roger. Se réalise ainsi la mondialisation que nous avions souhaitée. Il est vrai que nous l’avions souhaitée sur un autre mode, politique, moral, révolutionnaire, culturel, artistique, poétique ; la voilà sous l’emprise des technologues et des marchands ; ce n’est pas là une raison pour la refuser. Il faut au contraire la ramener à nous et un travail comme celui de nos amis contribue à ce redressement.

Cependant, rien ne remplace l’œuvre originale. C’est pourquoi je voudrais parler de la très belle exposition réalisée au musée des Beaux-Arts d’Orléans par Isabelle Klinka l’été dernier. Ma visite de cette exposition n’était certes pas innocente : par son œuvre, mais aussi par sa vie, Roger Toulouse a modifié la vie et l’œuvre de celles et de ceux qui l’ont connu et qui, à chaque rencontre, recevaient de sa peinture et de sa façon d’être des secousses, des ébranlements. Quand j’allais voir Roger, c’était souvent pour m’orienter ; il était de ceux qui rendent passionnante et sinueuse cette vie qui va pourtant en ligne droite de la naissance à la mort. Il manquerait quelque chose à Orléans, disons une boucle de la Loire, si Roger n’avait pas vécu là et travaillé. Donc, l’été dernier, je suis venu au musée d’Orléans comme naguère voir un monde nouveau... que je connais bien, mais que je veux toujours revoir et revoir.

J’ai revu cette "Nature morte aux fruits et à la bouteille" de 1934, sa fabuleuse clarté, son impossible équilibre, ces fruits qui sont dans le ciel sur Terre et sur Terre dans le ciel : ils sont tombés si miraculeusement dans le tableau qu’on a le sentiment que le peintre a secoué l’espace. Et pourquoi cette longue pipe de plâtre en diagonale portante ? Et pourquoi aussi appeler cela nature morte alors qu’il s’agit de nature vive ?

Et de là, à travers un gué – un gué parce qu’il ne se peut pas que ne coule là, dans ce couloir, de l’eau fraîche, claire – à travers un gué, on atteint l’autre rive, où se trouve cet extraordinaire –oui, je dis bien extraordinaire – tableau intitulé "Les Fleurs" de 1938, alors que Roger avait vingt ans. Il me reste en mémoire des coquillages vert-violet, des blancs, des verts, des nœuds d’or et d’argent ; tout cela n’est certainement pas sur le tableau, mais la peinture de Roger indique souvent le « monde d’à coté », un bouquet délié de fleurs cérébrales.



Puis me voici devant les peintures des années 53, juste à l’époque où je faisais la connaissance de Roger et de Marguerite. Voici "Hors du monde". C’est ce tableau, je crois me souvenir, que je vis en premier dans son atelier. C’est un peintre roman, me dis-je, bien sûr hors du monde, mais comme l’aveugle ciel noir est hors du monde, comme la courbe des ponts est hors du monde, comme la chandelle est hors du monde. Ces tableaux – j’ajoute le "Savonarole" et le "Saint Pierre", eux aussi de 1953 – je les voyais dans ma mémoire plus grands, gigantesques. C’est ainsi que la peinture travaille dans nos intérieurs, atteignant sa taille définitive selon nos penchants, selon nos chimères. « Il n’y a de beau que le sérieux » écrivait Max Jacob à Roger, et il n’y a que le sérieux qui puisse mener à la découverte des mondes voisins, des mondes que nous longeons. Je pense aux Nocturnes de Georges de la Tour – cette paix des choses torturées – ce miroir qui montre à la Madeleine qui s’y mire les choses invisibles.

Je longe les tableaux, puis je les découvre, lente promenade liée au silence. Voici "Le Charmeur de Grenouilles", le "Jeune homme de l’hospice", les "Deux poires", "Le Grand Oiseau", "Les Ciseaux"... Voici le monde « derrière le mur », cette fois-ci – et pour combien de temps ? – « devant le mur ». L’ailleurs vient maintenant ici ; le passé et le futur viennent dans le présent ; cette étrange impression comme si l’au-delà était l’ici-bas, comme si l’au-delà du fleuve était de ce côté-ci du fleuve, comme si toute sa vie Roger avait appliqué dans son œuvre l’étrange maxime de René Char : « Nous n’avons qu’une ressource avec la mort : faire de l’art avec elle ». Peut-être obtient-on alors l’étrange "Machine bleue" qui date de 1962 ainsi que le "Portrait de Suzy Solidor".

Et soudain, dans cette exposition, il y a un grand saut dans le temps ; soudain, nous sautons par-dessus vingt-cinq ans de la vie de l’œuvre et du peintre ; l’époque que d’aucuns ont appelé géométrique ou constructiviste est omise. Je sais que cette période aurait demandé une confrontation constante avec les sculptures de la même époque, ce qui était impossible à réaliser dans un cadre relativement restreint. Mais cette lacune appelle une remarque : cette époque de Roger Toulouse n’est ni géométrique, ni constructiviste, termes qui éloignent trop, beaucoup trop, la civilisation d’aujourd’hui ; termes aussi qui font référence notamment aux constructivistes russes dont la peinture et l’art graphique n’ont rien à voir, vraiment rien, avec l’œuvre de Roger. Cette époque de l’œuvre est au contraire la pleine chair d’un cerveau schématique, de l’homme qui court, qui fuit, de l’homme-mass-média, de l’homme-Internet, de celui qui, pour reprendre la phrase de Nietzsche, cligne de l’œil « J’ai inventé le bonheur ! ». C’est, dit Nietzsche, le « dernier homme », et bien sûr, nous ne sommes pas obligés de croire Nietzsche sur parole ! Mais je souhaite, quant à moi, qu’il y ait, un jour ou l’autre, au musée d’Orléans, une exposition qui, avec sculptures et peintures, nous montre que cette époque qui se clôt par l’inoubliable période blanche, puis finalement par un monde en lambeaux et noir de fumée, au milieu duquel se dessine pourtant un hublot de pale clarté.

Voilà, j’ai quitté le musée à nouveau, à la fois plein de vie, de vigueur et de mélancolie. Comme quoi, pour vivre de peinture, il n’est rien de tel que de fréquenter, ne serait-ce que quelques instants, les œuvres vives, présentes, proches, là simplement, et tout sérieusement.


Sommaire Revue N° 4

 

    Septembre 1999

Editorial lire l'article 

Etudes de l’œuvre

 

Une rupture dans la vie et l’œuvre de Roger Toulouse : la mort de Max Jacob

(Jean-Louis Gautreau)

 

Une œuvre citoyenne et militante

(Abel Moittié)

 

Roger Toulouse, l’époque blanche

(Pierre Garnier)

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Roger Toulouse, œuvres sur papier, 1933-1975

(Isabelle Klinka-Ballesteros)

 

L’œuvre sculpté de Roger Toulouse

 

Le mémorial de Saint Martial à Limoges

(Jean-Louis Gautreau)

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Anecdotes et biographie

 

Comment j’ai connu Roger Toulouse

(André Delthil)

 

Max Jacob est arrêté. Une amitié fidèle au-delà de la mort (1ère partie)

(Jean-Louis Gautreau)

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Roger Toulouse illustrateur des poètes

 

Quand le poème s’inscrit dans l’architecture des couleurs

(Juliette Darle)

 

Entretien entre Roger Toulouse et Luc Bérimont

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Poème

 

« Port »

(Roger Toulouse)


Document

 

Exposition à la galerie Six-Sicot à Lille, 1964

(Jacques Delpeyrou)

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Vie de l’association

 

Les évènements de l’année

Les œuvres retrouvées

Le site Internet. Actualités

Nos amis ont publié

Quelques réactions à la réception du « Catalogue raisonné de l’œuvre de Roger Toulouse »

Composition du bureau

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